Véganisme

Bréviaire d’un mangeur de fougères.


Le véganisme en 15 questions. 1

En dehors des nombreuses vindictes et autres goguenardises dont nous sommes les cibles dès lors que notre philosophie de vie est mentionnée, force est de constater que les esprits les plus curieux se posent toujours de très nombreuses questions (ou alors, par effet de rhétorique, tentent de nous mettre face à de prétendues contradictions).

Afin de répondre à ces sollicitations, légitimes ou saugrenues, vous trouverez ci-dessous une liste non exhaustive de questions auxquelles nous répondons inextinguiblement.

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !
2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?
3. Tu manges quoi alors ?
4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?
5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?
6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !
7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?
8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?
9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?
10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?
11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?
12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?
13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?
14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?
15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !

Extrême ? D’aucuns parleront aussi d’une forme de radicalisme. Je suis radical, oui, mais pas comme vous l’entendez. Ce qui est extrême, c’est le traitement que l’on inflige aux animaux non-humains : nous abattons des milliards d’individus doués de sentience et de conscience, nous exploitons des espèces pour leur soutirer un lait maternel dont nous n’avons pas besoin avant de les envoyer, elles et leurs progénitures, à la mort. S’insurger du port de la fourrure lorsque l’on porte du cuir et de la laine, cautionner une tuerie de masse, n’est-ce pas cela qui est extrême ?

2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?

Je le peux. Si je le décidais, je pourrais volontiers me repaître de ce morceau de cadavre ou de cette pâtisserie faite de sécrétions mammaires. Je ne le veux pas. Il n’est pas question de capacité mais de volonté. Le véganisme n’est pas une religion. C’est une philosophie.

3. Tu manges quoi alors ?

Bien peu de choses, hélas ! Nous vivons une vie d’ascète, faite de repentances et de privations. Plus sérieusement, nous avons une alimentation aussi riche que variée : nous ne lésions ni sur la pâtisserie ni sur la junk food. Il n’y a bien que les béotiens, bien peu au fait de notre régime alimentaire, qui peuvent penser que nous ripaillons tristement…

4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?

Aussi incongru que cela puisse paraître, de (très ?) nombreux véganes aiment le fumet et le goût de la viande. Cela ne vous semble-t-il pas logique de chercher à renoncer à la violence tout en continuant flatter nos papilles ?

5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?

Je vous renvoie à la question 4. L’inventivité de notre cuisine permet de s’approcher de ce qui pourrait nous « manquer ». Pour le reste, la vie d’un être sentient passe avant un plaisir gustatif éphémère. Alès et consorts sont là pour nous rappeler toute la cruauté qu’il y a derrière ce qui pourrait vous « manquer ».

6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !

Je pose la question : le fait que les plantes constituent une forme de vie justifie-t-il la mise à mort de milliards d’êtres sensibles ? À titre personnel, n’ayant jamais vu la flore exprimer une douleur semblable à celle, commune, que les animaux non-humains et nous-mêmes pouvons exprimer suffit à me convaincre du bien fondé de ma démarche.

7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?

Je vais procéder par analogie. Imaginons l’individu Y, qui attache beaucoup d’importance aux questions écologiques et sociales. Maintenant, imaginons X, ami(e) de l’individu Y, peu au fait de toutes ces considérations. Y fête son anniversaire et X adorerait pouvoir boire son soda préféré, fabriqué par la société xyz, laquelle est connue pour piller l’eau potable dans certains pays où cette ressource manque cruellement. Considérant que X n’attache que peu d’importance à ce sujet, est-ce que Y devrait servir à X son soda préféré ?

Votre réponse est probablement « Non, parce que cela entrerait en contradictions avec les valeurs morales de Y », et dans ce cas vous comprenez pourquoi nous refusons par principe de cautionner chez nous ce pourquoi nous nous battons. Notre philosophie est celle de l’antispécisme et son application passe par le refus de cautionner toute cruauté exercée envers les animaux non-humains et la lutte pour la reconnaissance d’un droit animal. Le véganisme est un combat politique.

8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?

Oui. Vous-mêmes, individus à régime omnivore, vous imposeriez cela à votre enfant. L’enfant devenu responsable agira en son âme et conscience. En attendant cela, il sera végane : c’est un régime qui, mené convenablement (au même titre qu’un régime omnivore !) ne pose aucun problème vis-à-vis de la santé.

9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?

Excepté dans l’éventualité où une impérieuse nécessité physiologique m’y contraignait, non, et ce pour les raisons exprimées supra.

10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?

C’est parfois pénible, oui. Cependant, nos impératifs éthiques passent avant notre petit confort personnel. Alors cela peut parfois agacer les personnes peu sensibles à ces idéaux qui nous sont chers (ce qui peut parfois mener à un léger éloignement, car nous sommes perçus comme « contraignants »), mais ce sont des contraintes auxquelles nous consentons.

11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?

La synthétisation de la vitamine B12 remonte à la moitié du XXe siècle. Il s’agit d’un progrès technologique et scientifique. Devrions-nous nous passer de toute forme de progrès qui ne serait pas jugée « naturelle » ?
En outre, les animaux d’élevage sont eux-mêmes supplémentés en vitamine B12, et c’est cette même vitamine issue de la supplémentation que les personnes qui consomment de la chair animale ingèrent. Elles se supplémentent donc aussi, indirectement…

12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?

Les produits d’origine animale (dont la consommation ne cesse d’augmenter compte tenu de l’émergence d’une classe moyenne dans les pays comme la Chine) sont une véritable catastrophe écologique et donc, humaine. L’élevage représente 14,5% des gaz à effet de serre émis dans le monde et 75% des terres agricoles servent à nourrir les animaux que nous envoyons à la mort. Il n’y a que 4% du soja (dont raffole les véganes) cultivé qui nourrit directement l’humain. Pourtant, le soja est responsable à hauteur de 91% de la déforestation de l’Amazonie. En outre, un kilo de dépouille de bœuf nécessite 15 500 litres d’eau : toutes ces ressources gaspillées pour l’élevage pourrait aisément nourrir la planète.
Notre philosophie, suivie à plus grande échelle, aurait donc un impact considérable en faveur de l’humanité.

13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?

Nous y songerons le jour où l’humanité cessera de s’arroger le droit de vie ou de mort sur des êtres doués de conscience et de sensibilité. En attendant ce jour, nous continuerons à militer contre le spécisme et en faveur d’un droit qui reconnaît aux animaux le droit de vivre et vivre libres.

14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?

C’est le propre de toute lutte. Au début, elle paraît relever d’un idéalisme béat. On nous raille, on nous marginalise, mais nos idées gagnent du terrain, des femmes et des hommes donnent de leur personne sans compter et un jour peut-être serons-nous assez nombreux pour réaliser un changement de paradigme. En attendant, celles et ceux qui ont fait ce choix sont en paix avec leur conscience. C’est déjà une petite victoire.

15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

C’est une vérité : sans la consommation de viande, l’humain n’aurait pas développé ses capacités cognitives telles que nous les connaissons aujourd’hui. Cependant, cette évolution s’est arrêtée il y a quelques centaines de milliers d’années et les progrès scientifiques accomplis nous permettent de renoncer à la viande sans avoir à nous inquiéter quant à nos capacités cérébrales…

« Je ne mange pas d’animaux, je ne digère pas l’agonie. » Marguerite Yourcenar


Vers le zéro déchet. 1

Le Monde titre encore en ce 20 juillet 2017 « Depuis 1950, l’Homme a fabriqué plus de 8,5 milliards de tonnes de plastiques ». Il faut dire que les ravages du consumérisme poussent l’humain à rivaliser d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de repousser les limites de l’absurde, au point de recouvrir certains fruits d’une peau composée de polymères, comme s’il ignorait que Mère Nature l’en avait déjà doté. Le sur-emballage, fléau sur lequel on jette l’anathème depuis trop de temps déjà, ne semble pas décroître ; atteints d’une fragilité insoupçonnée, certains connecteurs d’objets informatiques ont semble-t-il besoin d’un mince film plastique contenu dans un épais film plastique, lui-même contenu dans un solide emballage carton. On pourrait également palabrer longtemps sur des produits alimentaires qui affichent fièrement des « emballages individuels » ou des fruits et légumes bio qui cachent derrière leur réputation de produits sains des océans de plastique (imputable, notons-le, aux excès de normes qui pèsent sur ce secteur et qui impliquent des mesures de non-contamination).

Non-content d’avoir opéré un changement radical de mode de vie, voilà désormais que je m’oriente à petits pas vers la « démarche zéro déchet ». Aidé par le principal acteur du milieu, Zero Waste France, je modifie mes habitudes de consommation et ma façon de réaliser certains gestes simples du quotidien. Contrairement à ce que l’on pourrait candidement penser, bousculer ses petites habitudes bien ancrées n’est pas chose aisée et l’on peut vite retomber dans ses travers tant la facilité l’emporte quand la motivation s’étiole ; je ne suis cependant pas de ceux qui se targuent de grandes valeurs morales et qui s’érigent en donneurs de leçons avant d’exceller dans l’art de la palinodie et agir demain à l’inverse de ce qu’il prônait la veille : j’ai abandonné, progressivement, l’usage de la brosse à dents en plastique (au profit d’une brosse en bambou), mon tube de dentifrice a cédé sa place à un dentifrice solide (qui se garde de longs mois) et mes flacons de gels douche et de shampoing ont cédé leur place au savon d’Alep et à des poudres (rhassoul en tête). Du côté de l’évier, j’ai préféré à mon éponge une brosse en fibres naturelles à tête changeable et j’ai remplacé mon liquide vaisselle par un bon vieux savon de Marseille (lequel est garanti sans méthylisothiazolinone, composant peu sûr). Enfin, pour le reste, je mets les fruits et légumes que j’achète directement dans un tote bag In Wolf We Trust, j’achète mon café en grains (les dosettes sont un désastre écologique), j’ai troqué mes trop nombreuses bouteilles d’eau minérale contre une carafe filtrante et le duo vinaigre blanc/bicarbonate de sodium remplit avec maestria les missions ménagères que je lui confie.

Dans ce petit monde écologique qui paraît idyllique, tout n’est cependant pas parfait, loin s’en faut : j’ai encore quelques progrès à faire dans le tri des déchets ménagers et davantage d’efforts à fournir pour en produire moins (à ce titre, l’essor des magasins qui vendent des denrées alimentaires en vrac peut considérablement contribuer à la réduction des déchets).
Si l’on pourrait succomber à l’oisiveté et laisser tomber notre postérieur indolent dans l’attente que l’effort vienne des autres, il n’en est rien : sans la contribution des individualités, point de salut. Être zero waste, ce n’est pas être réellement à zero, mais c’est tendre à s’en approcher toujours plus ; notre planète, je n’en ai cure, nous pouvons lui faire subir bien des sévices si nous le souhaitons car elle nous survivra, mais c’est un effort auquel nous devrions tous consentir pour nous-mêmes, pour les humains qui nous succèderont et pour toutes les formes de vie avec lesquelles nous cohabitons.

« Un homme est riche en proportion des choses dont il sait se passer. » Henry David Thoreau


Marche pour la fermeture des abattoirs : première manif…

Rouge. Comme les mots « libre » et « opprimés » qui brillaient par leur force Place de la République : « Personne n’est libre quand d’autres sont opprimés. » Rouge, couleur ambigüe qui traduit aussi bien l’amour que la colère, et qui seyait à ravir à la marée humaine à laquelle j’ai pris part.

Tout comme cette lettre que j’aurais aimé pouvoir adresser à mon Moi de 16 ans, j’aurais aimé pouvoir dire à mon moi du passé que rien n’est immuable et qu’il ira, un beau jour de juin, battre le pavé avec la femme qu’il aime pour défendre une cause qui lui sera chère, cette même cause qu’il s’est évertuer éhontément à vilipender durant si longtemps. Là, devant mon clavier, je me laisse cependant aller à la douce pensée qu’il est infiniment plus beau de jeter un coup d’œil en arrière pour voir le chemin parcouru et se demander, candidement, « Qui serai-je demain ? ».

Ce samedi 10 juin, je me suis donc mêlé à des milliers de femmes et de hommes animés par l’amour des animaux et la colère de les voir ainsi dépourvus de leur droit le plus fondamental : celui de vivre. Cette marche, étendard des défenseurs de la cause animale à travers le monde, n’avait pour seul but que celui d’éveiller davantage de consciences, d’être la voix dans sans voix, de continuer le combat de femmes et d’hommes qui ont lutté et luttent encore aujourd’hui contre le spécisme (considération que des membres d’une certaine espèce ont des droits moraux plus étendus ou supérieurs à ceux accordés à d’autres espèces) en clamant haut et fort que l’animal n’est pas, à l’issue d’une ségrégation des espèces, un outil de production, un repas ou un compagnon de vie : il est un être vivant doué de sensibilité, de conscience et d’une volonté de vivre semblable à la nôtre.

Passée la Vegan Place (riche en victuailles végétales étonnantes mais délicieuses et en littérature philosophique — Contre la mentaphobie de David Chauvet est, soit dit en passant, un ouvrage remarquable), nous fûmes tous harangués par la brillante Brigitte Gothière qui entreprit (le nez dans son texte, comme un folliculaire mal à l’aise durant une interview — n’est pas tribun qui veut !) de galvaniser les foules, non sans un certain succès.

Au rouge des t-shirts se mêlaient le rouge de nos visages, cramoisis sous un soleil de plomb, et celui d’une idéologie qui n’est pas la mienne (ce tatouage « FlUx RSS » m’a marqué à jamais) mais qui n’avait là aucune importance : seule comptait cette unité transgénérationnelle pour un combat politique qui dépasse les habituels clivages. Au détour des rues nous pouvions parfois mesurer l’animadversion des badauds, atterrés par nos revendications : « La viande, le poisson, le lait… Faut arrêter là ! » (Son expression est judicieusement choisie, il faut le noter)
En retour, nous nous laissions parfois aller à la conspuation en passant devant certaines échoppes : j’imagine qu’il s’agit là du propre de toute action revendicatrice.

À la page des ressentis, une gêne m’envahit… Je couvre mon visage ponceau : cette première manifestation est à marquer d’une pierre… Rouge ! rouge comme la honte.
Il y a de cela quelques années en arrière, j’aurais ri sardoniquement à la simple évocation d’une participation de ma personne à une manifestation (à fortiori à une manifestation végane).
Pierre rouge encore, car rouge comme l’amour : aujourd’hui, je ne retiens que la bonne humeur générale et les cœurs militants. Les abattoirs ne fermeront pas demain, c’est entendu, mais la symbolique était présente : c’est bien là tout ce qui compte.
Pierre rouge enfin, car rouge comme le sang que j’ai cessé de faire couler. Voilà maintenant un an que j’ai fait ce choix, tout en sachant que rien ne me fera revenir en arrière.

« Il n’est point permis de supposer l’esprit dans les bêtes, car cette pensée n’a point d’issue. Tout l’ordre serait aussitôt menacé si on laissait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu’il craint la mort, ou seulement qu’il voit l’homme. L’œil animal n’est pas un œil, l’œil esclave non plus n’est pas un œil et le tyran n’aime pas le voir. » Alain


Comment le « viandard » est devenu végane. 1

« C’est un fait social […] nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment. »

J’aime la viande. J’aime son fumet, le crépitement de sa cuisson, toute la fantasmagorie qui enveloppe dans un écrin d’authenticité la substantifique moelle de ce qu’on appelle un « produit du terroir ».
On est conditionné, dès le plus jeune âge, à consommer cette chair réputée indispensable à la santé : on nous vante ses apports en fer, en protéines… Pour les petits hommes, on leur dit que ça rend costaud, que c’est consubstantiel à l’image de vrai mec que tout homme se doit de refléter. C’est un fait social d’ordre physiologique dans son acceptation durkheimienne : nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment ; cette coercition qui s’est exercée sur nous, nous finissons alors par l’exercer sur d’autres, parce qu’elle est une norme établie pour et par la société.

J’ai donc mangé de la viande, des œufs, du fromage, en grande quantité, par goût et par conviction : je ne jurais que par ces mets indissociables de la « bonne gastronomie » et me plaisais à conspuer celles et ceux qui avaient fait le choix de l’alimentation végétale au point, dans une tribune, de jeter l’opprobre sur leur façon de vivre que je trouvais incongrue et relevant de l’ineptie pure et simple.

Cependant, le débat m’a toujours passionné, quand bien même je campais fermement sur mes positions, m’affichant non sans dédain comme un éternel « carnivore » tout en apostrophant mes détracteurs. Les végétariens me faisaient doucement rire et les végétaliens/véganes m’inquiétaient tant je trouvais leur mode de vie « extrême ».

« Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. »

Est cependant venu le jour où, au détour d’un énième papier du Monde sur la grande question « régime végétarien/régime omnivore », j’ai commencé à me sentir gêné quant à l’argumentaire développé par celles et ceux qui subissaient jusqu’alors mes véhémentes vindictes : je ne trouvais aucun contre-argument. Hébété, j’ai progressivement décidé d’accorder un peu de considération à cette cause contre laquelle j’étais auparavant vent debout. Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. J’ai alors parcouru des sites, des blogs, suivi des vidéos sur le sujet (notamment le très célèbre « discours le plus important de votre vie » de M. Yourofsky, lequel est très intéressant sur certains points mais fallacieux sur d’autres), et j’ai progressivement commencé à intégrer que ce que je trouvais jusque-là risible et inepte devenait une vérité dérangeante contre laquelle je ne pouvais rétorquer aucun argument recevable. L’être humain doit-il nécessairement nuire à d’autres espèces douées de sentience alors que sa survie n’en dépend pas ? autrement dit : est-il moralement acceptable de massacrer plusieurs milliards d’être vivants doués de sensibilités pour notre seul plaisir gustatif ?

Mon petit paradigme de l’humain tout-puissant et disposant de toute vie animale était en train de péricliter. L’apriorisme axiomatique cher à tout omnivore, « On a toujours mangé de la viande » (principe mis à mal), commençait à s’étioler au profit d’un raisonnement plus « progressiste » qui part du postulat suivant : le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise (Baudelaire).
Si, toutes choses égales par ailleurs, l’être humain peut vivre sans nuire aux espèces qui ressentent la douleur de la même façon que lui, pourquoi le ferions-nous ? À celles et ceux qui avancent que ce n’est pas « naturel », ne faisons-nous pas déjà des milliers de choses « pas naturelles » ?

« Je voyais mon steak comme un animal mort »

J’avais, des années durant, ignoré sans état d’âme les soubresauts liés aux révélations de L214 (notamment l’affaire Charal de Metz) : les animaux souffraient et s’éteignaient dans l’indifférence la plus totale, triste reflet d’une réalité légitimée par les besoins physiologiques de notre espèce. Je ne ressentais ni effroi, ni empathie, ni considération : c’était normal. Effroyablement normal.
Voguant d’un extrême à l’autre (si tant est que s’abstenir de nuire puisse être effectivement qualifié « d’extrême »…), j’en arrivais à culpabiliser devant chaque morceau de chair, chaque produit laitier (oui, chère lectrice, cher lecteur, le lait conduit à la mort), chaque œuf. La prise de conscience était bien là : je voyais mon steak comme un animal mort.

« Le fromage […] a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. »

L’éthique s’est imposée non sans heurts, commençant à me dicter mes choix de consommation. Chaque écart donnait lieu à de véritables cas de conscience, à cette impression oppressante de commettre le mal en toute connaissance de cause, à ce déni de toute responsabilité individuelle. Je ne voulais plus m’en foutre, je ne voulais plus ignorer cet état de fait que l’on dissimule pourtant si bien en occultant la réalité, en arguant que « Oui – mais – c’est trop bon » (nous avons hélas tous entendu/prononcé cette phrase, si caractéristique de la dissonance cognitive) ; j’ai avancé de Charybde en Scylla, succombant à maintes reprises à ces tentations dont je voulais me débarrasser, en mettant un point d’honneur à me laisser aller au plus agréable des vices, le fromage. Gras, il m’apportait dans toute l’immédiateté de son fondant une haute dose de dopamine. Il a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. Je ne mangeais plus des pâtes au fromage, mais du fromage aux pâtes. Le végétarisme est ce stade ingrat du défenseur de la cause animale : son appétit est en baroud d’honneur permanent. Ce n’est que grâce à la vidéo mentionnée précédemment que j’ai pu m’extirper de cette « addiction » d’une cruauté qui subit encore trop souvent l’omertà.

« Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignoré mais qui m’a pourtant fait changer : L214. »

Je ne saurais pas vous dire à partir de quel moment je suis véritablement devenu végane, alors je vous répondrai le 21 juin 2016. Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignorée mais qui m’a pourtant fait changer : L214.
C’était un pas de plus en faveur de cette cause que je défends désormais, c’était un juste de retour des choses pour le travail mené par cette association remplie de femmes et hommes qui se dévouent pour faire changer les mentalités et réduire les violences faites envers les êtres vivants qui n’ont pas la « chance » d’être couvert par notre législation comme le sont chiens et chats. C’était aussi l’occasion de faire un pacte avec moi-même, de sceller cet engagement pour ne plus jamais connaître de retour : je venais de faire le choix du véganisme, et cela a quelque peu bousculé mon quotidien.

« Mais tu manges quoi alors ? est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. »

J’ai la chance de vivre non loin de l’Allemagne. La Prusse, les mangeurs de fougères la surnomment la Véganie, Dies ist der angesagte Ort (This is the place to be) pour celles et ceux qui se lamentent du retard de notre Gaule quant à l’alimentation végétale. Ankylosée dans son conservatisme, la France est encore le pays de la bonne chère : le pays des races à viande, du foie gras, du saucisson, du fromage… Il ne faut pas avoir peur de l’anathème pour avoir l’outrecuidance de parler de simi-carnés, de faux gras, de saucisson végétal ou encore de fauxmage ; ces produits, qui de prime abord laisse l’assistance dubitative sur la qualité supposée, est en mesure de surprendre — pour ne pas dire tromper ! — certains omnivores.
Mais peu de gens sont au fait de ces produits étonnants et « Mais tu manges quoi alors ? » est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. Des remarques qui ont fini par annoncer un bouleversement dans mes relations sociales.

« Il y a une certaine endogamie chez les véganes — ma chérie blogueuse est végane —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens ‘comme nous’. »

« Ah, non tu ne vas pas nous faire ch*** ! », « Avec toi on ne sait jamais où manger », « Quand t’es invité faut prévoir végane mais chez toi tu nous l’imposes aussi » (remarque, qui soit dit en passant, reflète bien toute l’ignorance des personnes au sujet de l’éthique : les véganes refusent de financer ce qui est en inadéquation avec leurs principes moraux donc non, on ne sert pas de produits d’origine animale et nombre d’entre nous expriment leur désapprobation quant à l’idée de vivre avec un(e) partenaire qui demanderait d’y contribuer parce que c’est son choix.)
Au quotidien, les remarques fusent de toutes parts. Entre les curieux qui achèvent leurs interventions d’un « Je ne pourrais pas me passer d’une bonne côte de bœuf » (ils le peuvent. Le bœuf, lui, beaucoup moins…) et les séditieux qui vous font clairement comprendre que votre éthique dérange les aficionados du morceau de cadavre à chaque repas, être végane est souvent synonyme de mise au banc de la société. Il faut l’avouer, il y a une certaine endogamie chez les véganes — ma chérie blogueuse est végane —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens « comme nous », de gens qui vivent ce même quotidien qui contient, au début au moins, son lot de moqueries, de promoteurs de l’alimentation carnée (« Hmm, barbaque », avec l’assiette sous le nez) et de quolibets en tous genres.

That’s life. Désormais je suis végane et j’écume avec ma moitié les salons qui s’y réfèrent, je participe parfois à des actions, et malgré toutes les petites contraintes que l’on rencontre au quotidien, cette vie et ce petit militantisme (je me fends parfois de lettres ouvertes assassines) me conviennent parfaitement : je défends chaque jour ce qui me semble juste. Un point de plus dans mon existence de parfait bobo.

« La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? » Jeremy Bentham