Slice of life

Je partage avec vous ces « tranches de vie ». Points de vue d’un bobo gaucho.


Vers le zéro déchet. 1

Le Monde titre encore en ce 20 juillet 2017 « Depuis 1950, l’Homme a fabriqué plus de 8,5 milliards de tonnes de plastiques ». Il faut dire que les ravages du consumérisme poussent l’humain à rivaliser d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de repousser les limites de l’absurde, au point de recouvrir certains fruits d’une peau composée de polymères, comme s’il ignorait que Mère Nature l’en avait déjà doté. Le sur-emballage, fléau sur lequel on jette l’anathème depuis trop de temps déjà, ne semble pas décroître ; atteints d’une fragilité insoupçonnée, certains connecteurs d’objets informatiques ont semble-t-il besoin d’un mince film plastique contenu dans un épais film plastique, lui-même contenu dans un solide emballage carton. On pourrait également palabrer longtemps sur des produits alimentaires qui affichent fièrement des « emballages individuels » ou des fruits et légumes bio qui cachent derrière leur réputation de produits sains des océans de plastique (imputable, notons-le, aux excès de normes qui pèsent sur ce secteur et qui impliquent des mesures de non-contamination).

Non-content d’avoir opéré un changement radical de mode de vie, voilà désormais que je m’oriente à petits pas vers la « démarche zéro déchet ». Aidé par le principal acteur du milieu, Zero Waste France, je modifie mes habitudes de consommation et ma façon de réaliser certains gestes simples du quotidien. Contrairement à ce que l’on pourrait candidement penser, bousculer ses petites habitudes bien ancrées n’est pas chose aisée et l’on peut vite retomber dans ses travers tant la facilité l’emporte quand la motivation s’étiole ; je ne suis cependant pas de ceux qui se targuent de grandes valeurs morales et qui s’érigent en donneurs de leçons avant d’exceller dans l’art de la palinodie et agir demain à l’inverse de ce qu’il prônait la veille : j’ai abandonné, progressivement, l’usage de la brosse à dents en plastique (au profit d’une brosse en bambou), mon tube de dentifrice a cédé sa place à un dentifrice solide (qui se garde de longs mois) et mes flacons de gels douche et de shampoing ont cédé leur place au savon d’Alep et à des poudres (rhassoul en tête). Du côté de l’évier, j’ai préféré à mon éponge une brosse en fibres naturelles à tête changeable et j’ai remplacé mon liquide vaisselle par un bon vieux savon de Marseille (lequel est garanti sans méthylisothiazolinone, composant peu sûr). Enfin, pour le reste, je mets les fruits et légumes que j’achète directement dans un tote bag In Wolf We Trust, j’achète mon café en grains (les dosettes sont un désastre écologique), j’ai troqué mes trop nombreuses bouteilles d’eau minérale contre une carafe filtrante et le duo vinaigre blanc/bicarbonate de sodium remplit avec maestria les missions ménagères que je lui confie.

Dans ce petit monde écologique qui paraît idyllique, tout n’est cependant pas parfait, loin s’en faut : j’ai encore quelques progrès à faire dans le tri des déchets ménagers et davantage d’efforts à fournir pour en produire moins (à ce titre, l’essor des magasins qui vendent des denrées alimentaires en vrac peut considérablement contribuer à la réduction des déchets).
Si l’on pourrait succomber à l’oisiveté et laisser tomber notre postérieur indolent dans l’attente que l’effort vienne des autres, il n’en est rien : sans la contribution des individualités, point de salut. Être zero waste, ce n’est pas être réellement à zero, mais c’est tendre à s’en approcher toujours plus ; notre planète, je n’en ai cure, nous pouvons lui faire subir bien des sévices si nous le souhaitons car elle nous survivra, mais c’est un effort auquel nous devrions tous consentir pour nous-mêmes, pour les humains qui nous succèderont et pour toutes les formes de vie avec lesquelles nous cohabitons.

« Un homme est riche en proportion des choses dont il sait se passer. » Henry David Thoreau


Vélo, boulot, dodo. 1

Tel est le crédo d’une vie à vau-l’eau. Il y a quelque temps, un impérieux besoin de changement m’a incité à changer d’emploi : je rejoins ainsi chaque jour la capitale du potentat Henri, un périple quotidien jalonné l’aléas et d’étapes ritualisées ; pas un jour sans que je n’enfourche mon vélo, lequel ne quitte jamais ma citadine. Il faut avouer qu’à l’instar des autres capitales, celle dans laquelle j’ai le plaisir d’exercer ma profession connaît son lot de congestions de trafic : le deux-roues est donc un allié précieux, et ce en dépit des hourvaris climatiques (chevaucher une bicyclette avec un parapluie en main n’est pas chose aisée). Lunch box et livre en bandoulière, mes quotidiens matinaux et vespéraux ne sauraient être sans mon fidèle vélo et mon tote bag. Cliché du bobo gaucho.

Au rythme des changements d’horaire, je peux tout aussi bien me lever à 5:40, 6:40, 7:40 et rentrer à 18:05, 19:05, 20:05… Oh ! cela n’est que bien peu de choses au regard de certaines professions, autrement plus éprouvantes, mais cela ne laisse que peu de place à l’imprévu. L’horloge, armée de ses vingt-heures, parait désormais bien mince : la tenue d’un logis a ses impératifs auxquels on n’ose déroger. Les minutes, puis les heures, s’évanouissent sans que l’on s’en aperçoive. Les soirs, comme les midis, sont indissociables des moments de lecture (des lectures qui laissent songeur le commun des mortels : je lis simultanément John Rawls, Michel Crépeau et John Stuart Mill) et sanctuariser le temps qui leur est consacré relève parfois de la gageure. In fine, le repos, nécessité physiologique s’il en est, me semblerait presque superfétatoire ; j’ai l’impression de lui accorder plus de temps qu’il n’en faut.

Le week-ends ne laissent guère de place à l’oisiveté : il n’est pas rare que je regagne l’Île de France pour passer du temps avec l’élue de mon cœur lorsque ce n’est pas elle qui me fait l’honneur de venir jusqu’à moi. Là encore, nous faisons la part belle aux sorties et ne laissons que peu de place au répit : qu’il s’agisse d’un restaurant avec des amis ou d’un soir à l’opéra, je n’ai probablement pas connu de week-end sacrifié sur l’autel de l’inertie depuis bien longtemps ; ne rien faire serait toutefois un vénéfice bien plus pernicieux pour moi.

Mes semaines ne m’accableront certainement pas d’éreintement mais elles s’inscrivent dans un triptyque bien connu que l’on pourrait résumer prosaïquement par vélo, boulot, dodo. Il y a un an et demi, je disais que le temps s’enfuit. Oui, le temps s’enfuit. Il nous échappe, il nous manque, il s’évanouit, il nous précède, il nous succède. Nous ne sommes qu’une mince unité de son éternité.

« Le temps manque pour tout. » Honoré de Balzac


J’aurais pu aller voter à la primaire de la gauche. 2

Les Primaires citoyennes de la Gauche. Un événement que j’ai balayé d’un revers de main, maugréant à qui voulait l’entendre que rien ne saurait attirer ma bienveillance au sein de cet aréopage au nom décidément trop obséquieux : la Belle Alliance Populaire. Je n’ai pour seul souvenir que les facéties de l’histrion Bennahmias, reprises par des Internets jamais avares de bons mots.
Vous imaginez donc bien que choisir un(e) candidat(e) d’un bord politique dans lequel je ne me reconnaissais aucunement (pas plus que je ne me reconnaissais à droite, au grand dam de l’opinion qui se borne à placer les idées libérales à droite) relevait pour moi de la plus totale incongruité.

D’où le titre ce billet tient-il sa justification me direz-vous ? Et je vous réponds doctement : de mes lectures. Au hasard de mes pérégrinations numériques, j’ai fini il y a quelque temps sur le site du Parti Radical de Gauche. En me renseignant sur l’histoire de cette formation politique que je connaissais mal, j’ai pu y voir que son malheureux candidat à l’élection présidentielle de 1981, Michel Crépeau (il mourra d’une crise cardiaque dans l’Assemblée en 1999), était « attaché au libéralisme en matière économique, vigoureusement progressiste en matière sociale, soucieux des libertés individuelles et du respect de l’environnement. » Cela rejoignait peu ou prou la substantifique moelle du dernier livre de l’économiste David Spector (qui se définit comme un libéral de gauche) : « La gauche, la droite et le marché » : la gauche a longtemps été libérale, attachée à la concurrence et au libre-échange, pendant que l’opposition de droite luttait corps et âme en faveur d’un protectionnisme bienveillant à l’égard des riches propriétaires qui constituaient jadis leur principale base sociale.

Quelle ne fut pas ma surprise,donc, en découvrant le programme qui était celui de Sylvia Pinel pour 2017. Les libéraux attachés à la « pureté de la pensée » dénonceront un socialisme latent (ainsi sont articulés les courants libéraux : on est tous le socialiste de quelqu’un) quand les plus ouverts sauront se satisfaire de la primauté donnée à l’individu et aux libertés individuelles.

En aparté, je tiens à vous rappeler que l’une de mes plus grandes claques philosophiques m’a été donnée par « De la liberté » de l’auguste John Stuart Mill, un des pères de la pensée libérale (et de l’utilitarisme, que John Rawls remet en cause avec maestria dans « Théorie de la justice » qui est une des mes lectures du moment), profondément attaché à la question de la justice sociale. J’ose penser que le programme du PRG trouve une inspiration dans les écrits de Mill (quand bien même ce dernier répudiait l’impôt progressif, ce que semble apprécier le PRG) et cela n’est pas pour me déplaire ; une inspiration qui se trouve aussi chez Alain, philosophe libéral (de gauche), antithéiste patenté (le PRG est un ferveur défenseur de la laïcité) et défenseur de la cause animale à ses heures perdues.

En toute sincérité (et au risque de choquer mon entourage), je ne peux qu’exprimer un léger regret et en vouloir à mon indifférence : mon vote n’aurait pas changé la France (Sylvia Pinel n’a fait que 2%), mais j’aurais ainsi exprimé un vote en accord avec mes convictions (qui vont, je le rappelle, chercher leurs origines dans les nombreux courants de la pensée libérale). Cela va sans dire : je vais suivre les positions de ce mouvement aussi intéressant qu’intriguant…
En attendant, je parcours (avec beaucoup de plaisir) le livre-programme de Michel Crépeau : l’avenir en face.

« On ne peut jamais être sûr que l’opinion qu’on s’efforce d’étouffer est fausse ; et si nous l’étions, ce serait encore un mal » John Stuart Mill


Marche pour la fermeture des abattoirs : première manif…

Rouge. Comme les mots « libre » et « opprimés » qui brillaient par leur force Place de la République : « Personne n’est libre quand d’autres sont opprimés. » Rouge, couleur ambigüe qui traduit aussi bien l’amour que la colère, et qui seyait à ravir à la marée humaine à laquelle j’ai pris part.

Tout comme cette lettre que j’aurais aimé pouvoir adresser à mon Moi de 16 ans, j’aurais aimé pouvoir dire à mon moi du passé que rien n’est immuable et qu’il ira, un beau jour de juin, battre le pavé avec la femme qu’il aime pour défendre une cause qui lui sera chère, cette même cause qu’il s’est évertuer éhontément à vilipender durant si longtemps. Là, devant mon clavier, je me laisse cependant aller à la douce pensée qu’il est infiniment plus beau de jeter un coup d’œil en arrière pour voir le chemin parcouru et se demander, candidement, « Qui serai-je demain ? ».

Ce samedi 10 juin, je me suis donc mêlé à des milliers de femmes et de hommes animés par l’amour des animaux et la colère de les voir ainsi dépourvus de leur droit le plus fondamental : celui de vivre. Cette marche, étendard des défenseurs de la cause animale à travers le monde, n’avait pour seul but que celui d’éveiller davantage de consciences, d’être la voix dans sans voix, de continuer le combat de femmes et d’hommes qui ont lutté et luttent encore aujourd’hui contre le spécisme (considération que des membres d’une certaine espèce ont des droits moraux plus étendus ou supérieurs à ceux accordés à d’autres espèces) en clamant haut et fort que l’animal n’est pas, à l’issue d’une ségrégation des espèces, un outil de production, un repas ou un compagnon de vie : il est un être vivant doué de sensibilité, de conscience et d’une volonté de vivre semblable à la nôtre.

Passée la Vegan Place (riche en victuailles végétales étonnantes mais délicieuses et en littérature philosophique — Contre la mentaphobie de David Chauvet est, soit dit en passant, un ouvrage remarquable), nous fûmes tous harangués par la brillante Brigitte Gothière qui entreprit (le nez dans son texte, comme un folliculaire mal à l’aise durant une interview — n’est pas tribun qui veut !) de galvaniser les foules, non sans un certain succès.

Au rouge des t-shirts se mêlaient le rouge de nos visages, cramoisis sous un soleil de plomb, et celui d’une idéologie qui n’est pas la mienne (ce tatouage « FlUx RSS » m’a marqué à jamais) mais qui n’avait là aucune importance : seule comptait cette unité transgénérationnelle pour un combat politique qui dépasse les habituels clivages. Au détour des rues nous pouvions parfois mesurer l’animadversion des badauds, atterrés par nos revendications : « La viande, le poisson, le lait… Faut arrêter là ! » (Son expression est judicieusement choisie, il faut le noter)
En retour, nous nous laissions parfois aller à la conspuation en passant devant certaines échoppes : j’imagine qu’il s’agit là du propre de toute action revendicatrice.

À la page des ressentis, une gêne m’envahit… Je couvre mon visage ponceau : cette première manifestation est à marquer d’une pierre… Rouge ! rouge comme la honte.
Il y a de cela quelques années en arrière, j’aurais ri sardoniquement à la simple évocation d’une participation de ma personne à une manifestation (à fortiori à une manifestation végane).
Pierre rouge encore, car rouge comme l’amour : aujourd’hui, je ne retiens que la bonne humeur générale et les cœurs militants. Les abattoirs ne fermeront pas demain, c’est entendu, mais la symbolique était présente : c’est bien là tout ce qui compte.
Pierre rouge enfin, car rouge comme le sang que j’ai cessé de faire couler. Voilà maintenant un an que j’ai fait ce choix, tout en sachant que rien ne me fera revenir en arrière.

« Il n’est point permis de supposer l’esprit dans les bêtes, car cette pensée n’a point d’issue. Tout l’ordre serait aussitôt menacé si on laissait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu’il craint la mort, ou seulement qu’il voit l’homme. L’œil animal n’est pas un œil, l’œil esclave non plus n’est pas un œil et le tyran n’aime pas le voir. » Alain


Comment le « viandard » est devenu végane. 1

« C’est un fait social […] nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment. »

J’aime la viande. J’aime son fumet, le crépitement de sa cuisson, toute la fantasmagorie qui enveloppe dans un écrin d’authenticité la substantifique moelle de ce qu’on appelle un « produit du terroir ».
On est conditionné, dès le plus jeune âge, à consommer cette chair réputée indispensable à la santé : on nous vante ses apports en fer, en protéines… Pour les petits hommes, on leur dit que ça rend costaud, que c’est consubstantiel à l’image de vrai mec que tout homme se doit de refléter. C’est un fait social d’ordre physiologique dans son acceptation durkheimienne : nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment ; cette coercition qui s’est exercée sur nous, nous finissons alors par l’exercer sur d’autres, parce qu’elle est une norme établie pour et par la société.

J’ai donc mangé de la viande, des œufs, du fromage, en grande quantité, par goût et par conviction : je ne jurais que par ces mets indissociables de la « bonne gastronomie » et me plaisais à conspuer celles et ceux qui avaient fait le choix de l’alimentation végétale au point, dans une tribune, de jeter l’opprobre sur leur façon de vivre que je trouvais incongrue et relevant de l’ineptie pure et simple.

Cependant, le débat m’a toujours passionné, quand bien même je campais fermement sur mes positions, m’affichant non sans dédain comme un éternel « carnivore » tout en apostrophant mes détracteurs. Les végétariens me faisaient doucement rire et les végétaliens/vegans m’inquiétaient tant je trouvais leur mode de vie « extrême ».

« Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. »

Est cependant venu le jour où, au détour d’un énième papier du Monde sur la grande question « régime végétarien/régime omnivore », j’ai commencé à me sentir gêné quant à l’argumentaire développé par celles et ceux qui subissaient jusqu’alors mes véhémentes vindictes : je ne trouvais aucun contre-argument. Hébété, j’ai progressivement décidé d’accorder un peu de considération à cette cause contre laquelle j’étais auparavant vent debout. Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. J’ai alors parcouru des sites, des blogs, suivi des vidéos sur le sujet (notamment le très célèbre « discours le plus important de votre vie » de M. Yourofsky, lequel est très intéressant sur certains points mais fallacieux sur d’autres), et j’ai progressivement commencé à intégrer que ce que je trouvais jusque-là risible et inepte devenait une vérité dérangeante contre laquelle je ne pouvais rétorquer aucun argument recevable. L’être humain doit-il nécessairement nuire à d’autres espèces douées de sentience alors que sa survie n’en dépend pas ? autrement dit : est-il moralement acceptable de massacrer plusieurs milliards d’être vivants doués de sensibilités pour notre seul plaisir gustatif ?

Mon petit paradigme de l’humain tout-puissant et disposant de toute vie animale était en train de péricliter. L’apriorisme axiomatique cher à tout omnivore, « On a toujours mangé de la viande » (principe mis à mal), commençait à s’étioler au profit d’un raisonnement plus « progressiste » qui part du postulat suivant : le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise (Baudelaire).
Si, toutes choses égales par ailleurs, l’être humain peut vivre sans nuire aux espèces qui ressentent la douleur de la même façon que lui, pourquoi le ferions-nous ? À celles et ceux qui avancent que ce n’est pas « naturel », ne faisons-nous pas déjà des milliers de choses « pas naturelles » ?

« Je voyais mon steak comme un animal mort »

J’avais, des années durant, ignoré sans état d’âme les soubresauts liés aux révélations de L214 (notamment l’affaire Charal de Metz) : les animaux souffraient et s’éteignaient dans l’indifférence la plus totale, triste reflet d’une réalité légitimée par les besoins physiologiques de notre espèce. Je ne ressentais ni effroi, ni empathie, ni considération : c’était normal. Effroyablement normal.
Voguant d’un extrême à l’autre (si tant est que s’abstenir de nuire puisse être effectivement qualifié « d’extrême »…), j’en arrivais à culpabiliser devant chaque morceau de chair, chaque produit laitier (oui, chère lectrice, cher lecteur, le lait conduit à la mort), chaque œuf. La prise de conscience était bien là : je voyais mon steak comme un animal mort.

« Le fromage […] a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. »

L’éthique s’est imposée non sans heurts, commençant à me dicter mes choix de consommation. Chaque écart donnait lieu à de véritables cas de conscience, à cette impression oppressante de commettre le mal en toute connaissance de cause, à ce déni de toute responsabilité individuelle. Je ne voulais plus m’en foutre, je ne voulais plus ignorer cet état de fait que l’on dissimule pourtant si bien en occultant la réalité, en arguant que « Oui – mais – c’est trop bon » (nous avons hélas tous entendu/prononcé cette phrase, si caractéristique de la dissonance cognitive) ; j’ai avancé de Charybde en Scylla, succombant à maintes reprises à ces tentations dont je voulais me débarrasser, en mettant un point d’honneur à me laisser aller au plus agréable des vices, le fromage. Gras, il m’apportait dans toute l’immédiateté de son fondant une haute dose de dopamine. Il a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. Je ne mangeais plus des pâtes au fromage, mais du fromage aux pâtes. Le végétarisme est ce stade ingrat du défenseur de la cause animale : son appétit est en baroud d’honneur permanent. Ce n’est que grâce à la vidéo mentionnée précédemment que j’ai pu m’extirper de cette « addiction » d’une cruauté qui subit encore trop souvent l’omertà.

« Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignoré mais qui m’a pourtant fait changer : L214. »

Je ne saurais pas vous dire à partir de quel moment je suis véritablement devenu vegan, alors je vous répondrai le 21 juin 2016. Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignorée mais qui m’a pourtant fait changer : L214.
C’était un pas de plus en faveur de cette cause que je défends désormais, c’était un juste de retour des choses pour le travail mené par cette association remplie de femmes et hommes qui se dévouent pour faire changer les mentalités et réduire les violences faites envers les êtres vivants qui n’ont pas la « chance » d’être couvert par notre législation comme le sont chiens et chats. C’était aussi l’occasion de faire un pacte avec moi-même, de sceller cet engagement pour ne plus jamais connaître de retour : je venais de faire le choix du véganisme, et cela a quelque peu bousculé mon quotidien.

« Mais tu manges quoi alors ? est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. »

J’ai la chance de vivre non loin de l’Allemagne. La Prusse, les mangeurs de fougères la surnomment la Véganie, Dies ist der angesagte Ort (This is the place to be) pour celles et ceux qui se lamentent du retard de notre Gaule quant à l’alimentation végétale. Ankylosée dans son conservatisme, la France est encore le pays de la bonne chère : le pays des races à viande, du foie gras, du saucisson, du fromage… Il ne faut pas avoir peur de l’anathème pour avoir l’outrecuidance de parler de simi-carnés, de faux gras, de saucisson végétal ou encore de fauxmage ; ces produits, qui de prime abord laisse l’assistance dubitative sur la qualité supposée, est en mesure de surprendre — pour ne pas dire tromper ! — certains omnivores.
Mais peu de gens sont au fait de ces produits étonnants et « Mais tu manges quoi alors ? » est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. Des remarques qui ont fini par annoncer un bouleversement dans mes relations sociales.

« Il y a une certaine endogamie chez les vegans — ma chérie blogueuse est vegan —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens ‘comme nous’. »

« Ah, non tu ne vas pas nous faire ch*** ! », « Avec toi on ne sait jamais où manger », « Quand t’es invité faut prévoir vegan mais chez toi tu nous l’imposes aussi » (remarque, qui soit dit en passant, reflète bien toute l’ignorance des personnes au sujet de l’éthique : les vegans refusent de financer ce qui est en inadéquation avec leurs principes moraux donc non, on ne sert pas de produits d’origine animale et nombre d’entre nous expriment leur désapprobation quant à l’idée de vivre avec un(e) partenaire qui demanderait d’y contribuer parce que c’est son choix.)
Au quotidien, les remarques fusent de toutes parts. Entre les curieux qui achèvent leurs interventions d’un « Je ne pourrais pas me passer d’une bonne côte de bœuf » (ils le peuvent. Le bœuf, lui, beaucoup moins…) et les séditieux qui vous font clairement comprendre que votre éthique dérange les aficionados du morceau de cadavre à chaque repas, être vegan est souvent synonyme de mise au banc de la société. Il faut l’avouer, il y a une certaine endogamie chez les vegans — ma chérie blogueuse est vegan —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens « comme nous », de gens qui vivent ce même quotidien qui contient, au début au moins, son lot de moqueries, de promoteurs de l’alimentation carnée (« Hmm, barbaque », avec l’assiette sous le nez) et de quolibets en tous genres.

That’s life. Désormais je suis vegan et j’écume avec ma moitié les salons qui s’y réfèrent, je participe parfois à des actions, et malgré toutes les petites contraintes que l’on rencontre au quotidien, cette vie et ce petit militantisme (je me fends parfois de lettres ouvertes assassines) me conviennent parfaitement : je défends chaque jour ce qui me semble juste. Un point de plus dans mon existence de parfait bobo.

« La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? » Jeremy Bentham


Le bobo, l’ennemi à abattre. 4

« La montagne n’est pas une réserve d’indigènes pour bobos parisiens », « Ferme ta gueule. Moi, je parle à tout le monde. Tu n’y connais rien. Tu ne connais que les bobos ! », « Je ne les supporte plus. Cette chaîne de bobos horribles… » (à propos de Canal+).

Il y a quelques jours, la blogueuse Klaire répondait avec maestria aux anathèmes prononcés par nos politiques à l’égard de celui qui est désigné comme l’ennemi à abattre : le bobo.

On connaît la célèbre tirade de Nietzsche : « Le diable est dans les détails ». Derrière ce mot, d’innombrables clichés : le bobo est ce petit gaucho embourgeoisé qui mange bio, qui vote écolo, qui réduit ses déchets, qui se plaît à fréquenter « les galeries d’art, les vieux bistrots ». S’il m’arrive effectivement de « boire de la Manzana glacée en écoutant Manu Chao », j’aimerais cependant m’étendre un peu sur ce sujet :

Pourquoi Diable la France de 2016 est-elle celle où le bobo est ainsi vilipendé ? On n’a jamais entendu une personnalité politique jeter l’opprobre sur celui ou celle qui élève sa progéniture avec la télévision, celui ou celle qui n’a pour seule lecture que « L’Équipe » ou celui ou celle qui consomme sans jamais s’interroger sur l’éthique derrière l’étiquette.
« Divide et impera » disait Machiavel. À répéter le mensonge, on en fait une vérité : le bobo est la source de tous les maux.

On ne saura jamais vraiment pourquoi et celles et ceux qui attisent le rejet n’y répondront pas. Peut-être est-ce cette volonté d’agir de façon responsable qui déplaît tant ? Pour s’attirer les bonnes grâces de cet électorat (hétérogène : on y inclut aussi bien les masses paupérisées que les plus acharnés conservateurs), on insiste sur ses différences : on met en avant son positionnement politique, son mode de vie, sa catégorie socio-professionnelle… Le bobo est un peu le « bougnoule politiquement correct » : c’est un coupable idéal, une discrimination facile et légale qui vise une minorité à laquelle prendra part la majorité tant convoitée. En effet, les politiques ne veulent pas voir les masses s’élever : la médiocrité n’est pas seulement une conséquence de leur incurie, elle en est l’effet délibérément recherché ; l’ignorance rend la plèbe docile et malléable : la haine du bobo n’est pour cette nation vieillie dans l’enfance que le prolongement du rejet de « l’intello ».

Selon les clichés fréquemment véhiculés, on me cataloguerait volontiers bobo : j’ai changé ma façon de me nourrir (et j’achète principalement du bio), je n’ai pas télé (je préfère les livres), je fais mon ménage et ma lessive au vinaigre blanc/savon noir/huiles essentielles (et j’ai même prévu de faire mon propre liquide vaisselle, rendez-vous compte !), mon dentifrice est sans fluor, mon déo sans sels d’aluminium, mon café vient de chez un maître-torréfacteur, j’ai des goûts musicaux éclectiques et, comble d’infortune, je bosse dans l’informatique (comme le dit si bien Renaud).
Si être un consommateur responsable vaut l’avanie (pour moi, ce n’est que l’expression de ce que disait Ludwig von Mises dans « Omnipotent government »), alors j’y consens : « Eh bien ! oui, c’est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse. »

Politiquement, je n’échappe pas non plus à la vindicte quasi-générale : je suis libéral. Je me revendique aussi bien des idées de John Stuart Mill que de Benjamin Constant, de Frédéric Bastiat, de Friedrich Hayek ou encore de Ludwig von Mises… Historiquement, force est de constater que je me classe à gauche (les députés libéraux, à l’instar de Frédéric Bastiat, siégeaient jadis à gauche dans l’hémicycle). Seulement, à l’exception du Parti Radical de Gauche qui assume son orientation « sociale-libérale » mais qui n’a que peu de place dans le paysage politique français, la gauche d’aujourd’hui (et la droite) n’ont de cesse de dénoncer à l’envi cet « ultralibéralisme » qui fait tant de mal à la France. Nonobstant l’absence totale d’une quelconque trace de libéralisme dans notre pays, je n’en reste pas moins l’ennemi commun d’une classe politique friande de bouc-émissaires et obnubilée par l’impérieuse nécessité de se maintenir dans l’exercice de leur fonction.

Certes, je pourrais parader avec un t-shirt Johnny Hallyday à la « fête du cochon » du coin, partager une merguez/frites tout en dissertant sur le dernier match de l’OM ou « me poser devant la télé » et voir en le bateleur Hanouna et ses séides une source inépuisable d’alacrité : cela ferait de moi une personne normale et correspondrait davantage au coeur de cible d’une classe politique qui préfère créer un corps homogène autour de principes négatifs de sélection. Comme le disait Friedrich Hayek : « Des gens tombent plus facilement d’accord sur un programme négatif – la haine de l’ennemi, l’envie des plus favorisés – que sur des buts positifs ; c’est presque une loi de la nature humaine. L’élément essentiel de tout crédo politique, capable de sceller solidement l’union d’un groupe, est l’opposition entre ‘nous’ et ‘eux’. »
Je ne peux donc que présenter mes excuses à ces politiques qui auraient sans doute préféré me voir partager leur rancœur et cracher sur ces salauds de bobos : par mon anticonformisme patent et mon refus des normes établies je me suis vu contraint d’épouser des valeurs qui n’auraient pas dû être les miennes, quitte à prendre en défaut le déterminisme social cher à Émile Durkheim. J’en suis vraiment navré.
Détestez-moi, car je suis probablement un bobo.


« Écrire est une souffrance, car l’on est sans cesse confronté à soi. » … Françoise Hardy !


Lettre à Natroll, 16 ans.

Mon cher Natroll,

Tu seras peut-être stupéfait en lisant ces quelques mots et tu te demanderas qui est ce curieux « Natroll ». Tu as 16 ans, et tu ne t’approprieras ce pseudonyme que d’ici deux ans, lorsque tu daigneras enfin t’inscrire sur Facebook, légère soumission à ce conformisme que tu abhorres tant. Tu auras néanmoins l’éclatante idée de te jouer des lettres et des mots en adoptant ce nom et il te suivra bien plus que tu ne l’oseras l’imaginer.

En ce moment, tu dois probablement passer tes journées à te rendre au lycée sans réel entrain mais dans la droite lignée de l’année 2006 : tu passes davantage de temps à jouer les fauteurs de trouble qu’à travailler. Cela te réservera de bien désagréables surprises, tiens-le toi pour dit ! D’ailleurs, il est déjà trop tard pour inverser la tendance. Par chance, tu as toujours été cet esprit libre qui aime apprendre seul et c’est ce qui te sauvera du naufrage. Ne cesse jamais de nourrir cet impérieux besoin de connaissances.

N’aie crainte, tu auras ton bac (avec mention bien). Une gageure, car tu étais probablement le seul à croire en tes chances de ramener une mention : tricher et sécher les cours, cela ne jouait pas vraiment en ta faveur, pas plus que passer les épreuves mains dans les poches avec cette désinvolture qui t’est si caractéristique. Elle te jouera des tours, au point que ta fierté mal placée en prendra un coup. Rappelle-toi seulement que rien n’arrive jamais par hasard.
C’est à ce moment que les choses se gâteront pour toi : tes études s’arrêteront et le choix que tu feras s’imposera à toi. Mais sache que si rien ne te prédestinait à tout ça, tu ne regretteras ce « choix par défaut » pour rien au monde. On dit que l’éclaircie vient après la pluie : tu passeras de belles années qui contribueront à construire la personne que tu deviendras.
Quand je te disais que rien n’arrive jamais par hasard, tu exerceras cette profession que tu veux tant exercer : tu aimeras ce métier tout en ayant l’intime conviction que tu ne l’exerceras pas tout au long de ta vie. Contente-toi seulement de continuer à coucher des mots sur ton clavier : ne t’arrête jamais. Jamais. Tu te dis souvent que « Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours par y arriver » et, au risque de briser le continuum espace-temps, je ne peux que t’exhorter à ne jamais t’arrêter. Nourris toutes tes passions, aussi folles qu’elles puissent paraître : mieux vaut porter le deuil de ses échecs que nourrir le regret de ses velléités.

Tu continueras à bloguer, mais tu changeras progressivement de « ligne éditoriale ». Tu changeras ta vision des choses sur bien des sujets, qu’ils soient philosophiques, politiques ou éthiques : tu feras des choix et écriras des mots qui te surprendront et tu ne cesseras de t’écrier : « Si on m’avait dit un jour que… »
Tu n’as peut-être pas encore lu Gide, mais tu retiendras cette phrase : « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent. » Je ne peux que te conseiller de te la remémorer plus souvent, cela t’évitera de dire bien des sottises.

2016 sera une belle année pour toi. À la veille de tes 26 ans, tu te lamenteras du temps qui passe. Tout n’est pas parfait et rien ne le sera jamais : il te restera encore bien des projets à mener et bien des choses à apprendre sur toi-même. Tu n’éviteras ni le doute ni certains échecs, mais je sais que tu sauras en tirer les enseignements qui te permettront de continuer à avancer.
« Tu dois devenir l’ homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Friedrich Nietzsche

Individuellement tien,
Ton vieux Natroll.

P.-S. : Tu te découvriras un amour irraisonné pour la liberté (qui s’est finalement toujours exprimé à travers ton esprit vagabond, conviens-en), au point que tu te reverras comme tu es aujourd’hui lorsque tu retourneras t’installer chez tes parents. Cela ne durera pas trop longtemps. Je voudrais seulement te dire qu’en ce soir du 18 octobre 2015 où tu déménageras, si tu pouvais prendre ta douche chez toi plutôt que chez eux, cela t’éviterait un fâcheux accident de voiture…


Moi, l’Opéra Garnier… et France Culture.

Il est des journées grises et pluvieuses qui n’augurent rien de bon ; rien de bon si ce n’est le réconfort d’être au chaud un livre à la main. Mais le monde merveilleux de l’Internet et des réseaux sociaux peut cacher derrière un retweet des expériences nouvelles et édifiantes.

C’est au détour d’un retweet d’@alaleu (amis mélomanes, je vous invite à consulter son blog) que j’ai vu qu’une journaliste de France Culture cherchait des petits donateurs ayant contribué à la rénovation de la Ceinture de Lumière de l’Opéra de Paris.
Nouveau membre de l’Association pour le Rayonnement de l’Opéra national de Paris (une façon pour moi de montrer mon attachement à l’opéra), j’avais eu connaissance de cet appel au mécénat populaire mais n’y avais pas répondu ; j’y ai vu là l’occasion d’accomplir ma bonne action.

J’ai donc vécu ma première interview (pour France Culture, je ne pouvais pas espérer mieux) où je me suis voulu panégyriste (sans être exhaustif) du palais Garnier. J’aurais voulu vanter son histoire parce que c’est aussi ce qui fait sa beauté : le jeune Charles Garnier, architecte au CV presque vierge chargé de construire un édifice pour l’empereur Napoléon III (dans un style ni grec, ni Louis XVI mais dans un « style Napoléon III », de toute évidence l’impératrice « n’y connaît rien »), parler du grand escalier, qui est la première étape des mondanités de l’époque qui se poursuivaient dans le grand foyer dont l’apparence rappelle la sublime galerie des glaces du château de Versailles (un autre édifice auquel je suis particulièrement attaché). Parler enfin des quatorze années de chantier (1861-1875) qui se solderont par une inauguration par le plus royaliste des présidents de la République : Patrice de Mac Mahon. Une inauguration à laquelle participera un Charles Garnier… contraint de payer sa place !

Autre contrainte (moins désobligeante, tout de même), celle de devoir raconter comment j’en suis arrivé à être un papy à seulement 23 ans. L’occasion de lire ou relire comment un jeu vidéo m’a initié à la « musique savante ».
(À l’heure où ce divertissement est accusé de tous les maux, il est bon de montrer ses vertus)

Comme je l’ai souligné, si l’Opéra national de Paris reçoit effectivement des subventions de la part de l’État (ce n’est toutefois pas le cas pour la Ceinture de Lumière), il appartient à tous les amoureux de la musique d’agir pour préserver ce patrimoine qui leur est si cher. Aux mélomanes j’ajoute les historiens, qui je le suppose ne restent pas insensibles devant ce lieu, aux historiens j’ajoute l’ensemble des Français soucieux de pérenniser cet édifice. Le succès de cette campagne de mécénat populaire le prouve : derrière l’image surannée de l’opéra qu’ont les individus se cache l’amour des belles œuvres. Et si les Français semblent se désintéresser de ce genre musical, ils ont su répondre présent pour financer la restauration d’un des plus beaux monuments de la capitale.

Le geste, aussi infime soit-il, est lourd de sens. C’est un retour pour tout ce que nous apporte la musique, c’est une participation à la pérennité de notre Histoire, c’est tenter de garder étincelantes les étoiles qui brillent dans les yeux de tous ceux qui s’émerveillent devant l’œuvre de Charles Garnier.

Un grand merci à Angélique Forget et à France Culture.


Ces conversations où je ne comprends rien.

Œuf

Il existe de malheureux concours de circonstances — étranges alchimies dont les arcanes resteront impénétrables — qui vous mettent à l’épreuve de conversations où vos connaissances (et éventuellement l’intérêt que vous portez au sujet) sont nulles ; un enchevêtrement d’événements qui pousse le ridicule de la situation à son paroxysme : vous voilà dans l’impossibilité de vous défausser, d’avouer votre méconnaissance (et/ou l’absence absolue d’intérêt) du sujet ou même (point culminant de l’attitude du poltron) de filer à l’anglaise.

Souvent la vie s’amuse. Je ne compte plus les situations dans lesquelles mon malaise est total tant le sujet lancé est à mille lieues de mes centres d’intérêts (qui sont ceux d’un vieux con, ne l’oubliez pas) ; des conversations où mon rôle se réduit à celui d’un spectateur amorphe au visage livide et aux yeux vitreux condamné à l’errance spirituelle jusqu’à ce que cesse l’horreur.

Il est — à mon grand regret — souvent question de football. Il suffit d’un simple élément déclencheur (ou plutôt devrais-je dire « perturbateur ») pour que je me retrouve au milieu de tirs croisés, assertions partagées ou âprement débattues, un conflit auquel j’assiste dans une totale impuissance.
Cette mise à l’écart est renforcée par la volonté qu’est celle des interlocuteurs de me faire participer à leur conversation. Les regards se croisaient, on m’observait, on attendait que j’acquiesçasse ou que j’infirmasse leurs dires pour alimenter leurs débats qui n’étaient pour moi qu’un galimatias des plus abscons mais je restais muet, d’une pusillanimité affolante, contraint d’écouter leurs échanges avec la plus grande des gênes suite à mon billet qui pourfend la presse qu’ils chérissent tant et ce jusqu’à la phrase salvatrice : « T’es pas très foot toi, hein ? »

La télé-réalité n’est pas en reste. Portée par les thuriféraires du genre, elle aussi me pousse à l’écart et m’offre un aperçu de l’effervescence que provoque l’exhibitionnisme nauséabond d’une frange de la population ; je parle ici de « L’amour est dans le pré », programme qui n’a pour seul but que de distraire la plèbe en ridiculisant l’ouvrier agricole, philistin s’il en est, conforme aux stéréotypes qu’on lui attribue. On en revient à un poncif éculé : « Panem et circenses ».

« Vous voyez qu´ils demandent, nous les savons avides de notre pourriture, mieux que de la confiture à des cochons. »

Je ne peux qu’être soulagé lorsqu’enfin je peux prendre part à une conversation, débattre d’un sujet sur lequel je suis à l’aise, qu’il s’agisse de littérature, de musique, de politique ou d’économie !

Liseuse électronique et conservation du patrimoine littéraire.
Période romantique : Chopin, Schubert, Liszt, Mendelssohn…
Querelles dynastiques françaises : légitimistes et orléanistes.
Libéraux et interventionnistes.

Je ne peux que jubiler lorsque les intervenants citent les grandes œuvres littéraires d’anticipation pour souligner l’atmosphère anti-intellectualiste dans laquelle nous vivons.

Oui, mon désamour est fort prononcé sur ces sujets dont je suis incapable de parler ; visions empreintes d’un manichéisme et d’une vacuité qui ne parviennent qu’à me convaincre qu’elles s’adressent à des esprits sots, prêts à glorifier (et à moquer) la moindre attitude qui leur paraîtra non conventionnelle, révélant une forme d’audace incongrue. Peu me chaut donc de paraître marginal voire même idiot pour certaines personnes quelque peu obtuse d’esprit, car comme le disait Georges Courteline : « Passer pour un idiot aux yeux d’un imbécile est une volupté de fin gourmet. »


Le lapin de Pâques ne passera plus. 2

Pâques

Pâques. J’avais oublié de ce dont il s’agissait. Je me remémore ma candeur enfantine, toutes ces années où je gambadais avec allégresse dans la verte à la recherche d’oeufs en chocolat laissés par un lapin après avoir passé une matinée à peindre des coquilles en compagnie de mes camarades d’écoles. Premières tribunes pour l’imaginaire d’un gamin qui prendra finalement plus de plaisir à écrire qu’à peindre.

Quelle ne fut pas ma surprise de m’entendre dire ces derniers jours à la sortie des magasins : « Joyeuses Pâques ! ». Je me vis dès lors comme un Septimus Warren Smith, un marginal déconnecté du monde réel dont l’esprit dément a fait voler en éclat les rites et codes sociétaux. J’étais seul dans mon monde sans frontières en proie à mes seules visions, à ma seule conception de l’univers.
J’avais oublié ce qu’étaient les fêtes de Pâques.

Au-delà des prières et chants liturgiques qui étaient l’apanage de mère-grand, grenouille de bénitier devant l’Éternel, il ne me reste que ma vision d’enfant, qui se limite au péché de gourmandise. Curieuse façon de fêter la résurrection du Christ en poussant nos progénitures au vice, vous en conviendrez. Mais la certitude du péché ou de l’erreur inclus dans un acte quelconque n’est-elle pas l’unique force invincible qui nous pousse, et elle seule nous pousse à son accomplissement ?

Profusion, profusion de chocolat ! Bassesses, visions mercantiles de l’évènement religieux. Le lapin, symbole de la fécondité et du renouveau est devenu le suppôt du saint-profit et exploite sans vergogne les jeunes têtes ingénues dans l’unique but de faire de l’argent.
C’est, hélas, tout ce qu’il me reste des souvenirs de mes fêtes pascales : gourmandise, abondance, satiété saccharosée, bouche souillée par l’or noir du chérubin. Mais les années se sont succédé, emportant avec elles le sourire innocent d’un enfant alangui par des douceurs coupables.

Aujourd’hui, le lapin de Pâques ne passera plus. Mais si le lapin de Pâques est mort, mon penchant pour la gourmandise, lui, est bien vivant. Comme le disait jadis Guy de Maupassant : « De toutes les passions, la seule vraiment respectable me paraît être la gourmandise. »

Donuts
« La gourmandise commence quand on n’a plus faim. » Alphonse Daudet