Réflexions

Les billets où mes capacités cérébrales furent mises à rude épreuve.


De l’emprise du travail sur notre existence. 4

Travail

« Et sinon, tu fais quoi dans la vie ? ». Question si courante qu’elle passe désormais inaperçue. Pourtant, il faut bien admettre que derrière cette question reposent les fondements de notre société. Tous régis par le travail. La hiérarchisation des classes dépend en grande partie de l’activité professionnelle des individus, et de là découle une catégorisation (voire même un profilage) de chacun. Bourdieu, dans La Distinction, a établi sa théorie de l’espace social, qui met en corrélation le capital économique et le capital culturel de chaque individu, permettant ainsi de catégoriser précisément les strates de notre société.

Bourdieu
Espace des positions sociales et espace des styles de vie.

Vous conviendrez qu’il est parfaitement normal qu’un médecin spécialiste pratique le piano et se dise fin gourmet. À l’inverse, vous trouveriez saugrenu qu’un employé des BTP (20/25 ans) issu d’une famille modeste se dise amateur de musique classique ou passionné par les vignobles français. Celui-ci, dans l’inconscient collectif, serait plutôt adepte de bières bon marché et auditeur d’une radio de « jeunes » telles que Skyrock ou Fun Radio.
La théorie des classes sociales n’est plus seulement définie par la position occupée dans les rapports de production (prosaïquement schématisé patron/ouvrier), elle se caractérise par des traits culturels qui conditionnent les individus et édifient des frontières symboliques entre les groupes sociaux.
Le travail apparaît incontestablement comme l’unité de mesure de notre personnalité, de notre rang social. Il nous enferme dans un carcan, nous impose un mode de pensée, érige une doxa certes souvent vraie (mais cette emprise n’influerait-elle pas sur elle-même ? Ne nous imposons-nous pas l’interdiction de « sortir du rang » ?), mais qui fait de l’exception une marginalité… dérangeante.

Réflexion faite, il est absurde de considérer le travail comme seul concepteur de nos identités, n’est-ce pas ? Dans une société prétendument libre, il appartient à chacun de forger son identité propre, d’être « hors du moule », d’être l’artisan de son existence à la seule force de notre volonté.
Malheureusement, tout ne dépend pas de nous. La place centrale du travail dans notre société assoit sa légitimité sur une combinaison de différents facteurs sociaux, économiques, historiques, géographiques. (Il s’agit du concept sociologique d’Émile Durkheim appelé le déterminisme social, qui établit la primauté de la société sur l’individu.)

La distinction rectrice de la morale de l’école stoïcienne se résume à « Supporte et abstiens-toi ». En clair : s’exercer à ne vouloir que ce qui dépend de nous et subir ce qui n’en dépend pas. C’est obéir à cette normalisation qui s’exerce sur chacun d’entre nous : nous subissons (sans même nous remettre en question) l’influence de notre entourage, de notre origine sociale. La hiérarchisation s’applique et nous y participons par notre assentiment tacite.

Doit-on fatalement consentir à ce diktat du travail ? Un jeune de classe moyenne ou populaire doit-il obligatoirement préférer le football au golf ? Notre identité ne doit-elle se forger que selon un schéma précis et immuable ? Le philistin doit-il rester tel qu’il est parce que ses origines et son emploi le conditionnent ainsi ? La position occupée dans la structure sociale doit-elle nécessairement obéir à au principe d’homogénéité structurale qui implique un dégoût (« rejet » est un terme tout aussi approprié) pour le capital culturel des autres groupes sociaux ?

« Ne vous privez pas de ces ressources intellectuelles au prétexte qu’elles sont intellectuelles, qu’elles sont écrites avec de grands mots. » Pierre Bourdieu.

Annexes : Solitudes.fr, critique de la centralité du travail
Classes sociales, pratiques culturelles et styles de vie


Virgin, l’anthropophagie consumériste. 1

Virgin

Hier, alors que je vagabondais de gare en gare, j’ai sacrifié la batterie de mon smartphone pour lire cet excellent pamphlet de chez Rue89 (diffusé sur… Facebook. On ne trouve pas que des billevesées sur ce réseau social, finalement).

Cet article (que chacun trouvera révoltant…) ne prouve qu’une chose : notre société a réussi à avilir l’humain avec le simple besoin de consommer. L’humain a été paramétré, programmé pour consommer. À l’image d’un animal guidé par son seul instinct, il se rue, faisant abstraction de toute éthique, de toutes les règles édictées, comme si sa vie en dépendait. Non, il ne s’agit pas là du dernier approvisionnement en victuailles dans un monde ébranlé par la guerre, non : il s’agit d’une liquidation totale de stocks avant fermeture.

Dans ce monde, il n’y a pas d’ami. Alors on piétine, on pousse, on vocifère ; l’homme est ici redevenu un anthropoïde primitif, bombant le torse pour effrayer ses congénères et devenir le roi de la jungle. L’objectif : s’emparer d’iPad, de tout objet hi-tech de valeur pouvant être conservé ou mieux, revendu.
Sur le cadavre encore chaud de l’enseigne Virgin Megastore pousse les graines du capitalisme individuel.

Dans ce monde, nul ne se préoccupe du sort des employés : le besoin consumériste altère les capacités de raisonnement, à un point tel qu’il relève d’une démence incommensurable. On hurle, on pourchasse, on insulte, on rabaisse. Traînés dans la fange, impuissants, les vendeurs subissent la condescendance de cette horde primitive :


« Vous devriez être contents, on rachète vos indemnités. »

Obnubilés par leurs besoins, ils n’hésitent pas à écraser le faible alors qu’eux-mêmes, désagrégés, réduits à l’esclavage et en proie à toutes les dérives par leurs instincts consuméristes (l’instinct nouveau de l’espèce homo economicus) semblent prêts à sacrifier père et mère pour acquérir un iPad à prix réduit.
La vie humaine, elle, a perdu toute valeur. Elle ne s’achète ni se vend ; la traîner dans la fange ne pose donc aucun problème. Après tout, qui se soucie des p’tits niakoués exploités pour fabriquer les iPad ?
Alors on diffuse les photos du « butin » sur Instagram, on raconte sa guerre, on fabule un peu sur la lutte âpre qu’il a fallu mener pour s’emparer du sésame. Les propos tenus à l’encontre des vendeurs importent peu. Ils seront chômeurs, bien fait pour leur gueule.

Le consommateur n’a jamais aussi bien porté son nom. Les employés de Virgin se sont fait dévorer ce qu’il leur restait : leur dignité. Ces anthropophages consuméristes, non contents de profiter du malheur des autres, se sont dévorés entre eux et se sont jetés sur ces femmes et ces hommes déjà condamnés à grossir les rangs de Pôle Emploi.
Nombreux sont les barbares à s’être gaussés de leur futur statut de chômeur. L’anthropophage consumériste actif désabusé d’être bredouille, voyez-vous, hiérarchise par la conspuation ses relations sociales pour se distinguer, pour s’élever.

Je ne peux résumer cette horreur que par une phrase signée Jacques Delors : « La société de consommation a privilégié l’avoir au détriment de l’être. »


Du « Magazine Littéraire » : le SMS. 5

Magazine

Je suis parti en début d’après-midi, marchant lentement, buvant l’air léger d’un printemps qui tardait à éclore… J’arpentais l’avenue Victor Hugo avec une jovialité non dissimulée, portée par la placidité des lieux.
Passé le Mylord, c’est Édith Piaf qui vint s’asseoir à la table de mon subconscient (ici c’est confortable), jusqu’à ce que j’entrasse dans une petite maison de la presse tulliste pour acquérir le dernier Magazine Littéraire en date.

J’ai tourné les pages une par une, m’enquérant avec délectation de chaque ligne jusqu’à ce que mes yeux se posent sur un encadré provocateur, un petit pavé jeté dans la mare. Voilà comment j’en suis venu à lâcher le magazine pour vilipender ce qui est pour moi une vision utopique, rocambolesque, et clairement erronée de la réalité.

Je m’explique : la linguiste belge Louise-Amélie Cougnon a analysé 50000 textos en langue française (collectés en Belgique, en Suisse, au Québec et à La Réunion) pour les besoins de sa thèse soutenue à l’université catholique de Louvain (Belgique).
Ses conclusions (que je vous livre ici) m’ont interloqué. J’en suis resté pantois quelques instants avant de décider de « prendre la plume » pour affirmer l’inverse. Dans le doute, j’ose espérer qu’il n’y a qu’en France métropolitaine que les moyens de communication modernes sont au service de la décadence, du misérabilisme et de l’indigence sémantique.
Car n’en déplaise à madame Cougnon, mais les mails, SMS et réseaux sociaux sont bien les suppôts de l’incompétence linguistique.

Cougnon SMS
Dans un autre registre, j’aurais envie de m’exclamer « Il prend envie de marcher à quatre pattes ».

Au-delà d’une joute linguistique sur la légitimité de l’expression « langage SMS » (où on ne peut donner tort à l’auteure car le SMS, même particulièrement disgracieux, est bien lu et interprété en français et elle l’a souligné), l’auteure choque quant à sa vision bien trop optimiste sur les tenants et aboutissants de cette pratique. Elle y voit une « très grande créativité », citant à l’envi les « néographismes » et les « néologismes »
Doit-on se réjouir de voir nos jeunes remplacer des mots par des « dessins » dévoilants leurs émotions à l’heure où leur vocabulaire est à la peine ? Doit-on se réjouir de voir apparaître des mots qui ne sont pas sans rappeler le novlangue de 1984 d’Orwell (je sais, j’en reviens toujours à cette oeuvre).
Les bisounuit et autres moiversaire sont du même acabit que les angsoc et miniver de l’univers dystopique du visionnaire britannique.

Madame Cougnon donne tout ce qu’elle peut dans cet art de la provocation qui est le sien et déclare : « Les usagers du SMS paraissent renforcer leur lien avec la langue par le biais d’une activité qui, universellement, plaît : le jeu. »
Non contente de déclarer pareille calembredaine, elle nous achève d’un « J’avancerais donc plutôt l’hypothèse du développement d’une double compétence linguistique : la connaissance des règles traditionnelles, d’une part, et la maîtrise du jeu sur le code, de l’autre. Bref, rien là qui atteste d’une terrible montée en puissance de l’incompétence linguistique. »

Madame Cougnon, votre ingénuité est affolante et prête à penser que nous ne vivons pas dans la même francophonie. Comme je le disais dans mes propos liminaires (mais je peine à le croire), j’espère qu’il y a qu’en France que la maîtrise de la langue se perd.
Les règles traditionnelles qui régissent notre si belle langue sont depuis longtemps dans les limbes, et seul un ersatz de français persiste aujourd’hui dans les correspondances éphébiques. La conjugaison est galvaudée pendant que la grammaire fondamentale enseignée à l’école primaire est traînée dans la fange. Les forums, les réseaux sociaux, les SMS nous inondent d’aberrations orthographiques toutes plus laides les unes que les autres et le niveau global, lui, dévisse.
Madame Cougnon, je vous le demande : où est cette prétendue « double compétence linguistique » ?

La thèse défendue par madame Cougnon me paraît donc parfaitement incongrue. Pis, elle semble relever de l’allégation spécieuse, de la fantasmagorie.
Elle réfute (peut-être porte-t-elle de larges œillères ?) une assertion maintes et maintes fois prouvée, étayée et qui fait l’unanimité : le français n’a plus la cote. Mis en retrait par le diktat des mathématiques et la glorification des filières scientifiques, la langue n’a désormais plus la priorité dans le monde de l’éducation.
Dans cette France où le nivellement par le bas est la norme, laissons aux candides les faveurs d’un optimisme forcené ! « Nos enfants font des fautes mais au moins ils écrivent ! »
Quand la syntaxe approximative détruit le sens, quand le vocabulaire est balbutiant, quand les règles sont bafouées, peut-on parler d’écriture ? Peut-on sacrifier la maîtrise de la langue ? Ce laxisme ne représente-t-il pas un risque pour l’avenir ?

À ces questions je réponds en citant George Orwell (encore et toujours) : « La façon la plus rapide de mettre fin à une guerre est de la perdre. »