Réflexions

Les billets où mes capacités cérébrales furent mises à rude épreuve.


Aux espoirs indicibles.

Parfois, il m’arrive d’envier les anachorètes.
J’ai depuis peu l’impérieux désir de me retirer du monde, d’épouser le silence, d’éprouver le temps dans toute sa longueur au point d’oublier que les secondes s’égrainent, les minutes s’évanouissent, les heures s’envolent, les jours s’enfuient, les semaines passent, les mois défilent et les années s’échappent. À me balader ainsi au gré des unités de temps, je mesure toute l’immensité de l’existence.
Au terme d’un processus long et vertueux, je parviendrais alors à oublier le tumulte de mes pensées et chacune d’entre elle finirait par s’évanouir pour devenir un mince voile diaphane, un à-peu-près, un visage à peine familier, l’invité taciturne dont on ne se souvient que vaguement. J’oublierais mes questions, mes doutes, mes craintes et mes faiblesses pour me consacrer tout entier à l’ascèse.

Comme celui qui s’évanouit peu à peu derrière l’horizon, je partirais contempler la naissance des aurores. Mon regard, aussi perforant que les premiers rayons de soleil, s’émerveillerait devant la beauté d’un ciel chaste et pur qui se nuance avec grâce de l’azur au rose. Je serais ces premiers éclats : je serais une saison, empli de joie en été et mélancolique en automne. Je serais l’espoir de l’aube et le désarroi du crépuscule. J’aurais comblé le manque qui ronge mon âme en ne faisant qu’un avec les forces créatrices. Jamais, en ayant jeté mon regard sur l’immensité du ciel et de la Terre je ne me serais senti aussi vide et comblé à la fois. À jouer ainsi le funambule sur le rebord du monde, je finirais par chuter dans les méandres de mon for intérieur. À qui se connaît soi-même nulle crainte, à qui s’ignore gare aux espoirs indicibles !

J’aurais pour seul compagnon un vent gémissant le long des bernes mornes et j’observerais les vagues repousser l’écume dont elles ne veulent plus : elles seraient comme une allégorie de ma propre vie, elle qui m’aurait mené à l’ascétisme pour ne plus étouffer par l’étreinte du monde. J’y trouverais les mille facettes de mon Moi : ce que je suis, ce que j’ai été, ce que j’aurais pu être et ce que je serai. Confronté à la multiplicité de mon être, je finirais par être complet en moi-même.

Hérauts de la solitude et de la tristesse humaine, nos espoirs indicibles sont autant de rêves brisés et de désillusions muettes ; mon voyage sera comme une prière d’expiation pour réclamer l’absolution par le renoncement. Accablés par mes faiblesses, défait par la félonie du destin, je demanderais à Dieu en arrivant dans son paradis : « M’acceptes-tu dans ton Paradis même si je ne crois pas en toi ? »

Loin d’une vie recluse, je lorgne l’horizon avec l’effervescence du défi dans le regard. Je hurle aux espoirs indicibles mes homélies malséantes, j’expose au regard catonien de l’existence toute l’outrecuidance de mon personnage qui se joue des règles, qui les exècre ou les édicte ; je fais l’éloge du bateleur qui rit avec désinvolture des questions qui l’accablent ; au fond de moi se consume un brasier qui se nourrit des affres de l’existence. Il n’y a guère que le doute qui rend l’espoir possible.


#JeSuis, #PrayFor, et toute cette hypocrisie maladive… 1

Cette nuit, l’horreur a encore frappé. Pendant que certains s’abreuvaient de bière tout en regardent des myriades de couleurs briser l’obscurité du ciel, d’autres affrontaient la mort. C’est la première horreur. La seconde est plus insidieuse, peut-être même plus perfide. Car cette nuit-là, beaucoup n’ont pas hésité à allumer leur télévision pour assouvir ce besoin impérieux d’être informé. Nul doute que beaucoup sont restés suspendus aux lèvres cathodiques, absorbant les rumeurs, les non-dits et les images insoutenables. La dépendance est si forte que toute éthique s’envole pour laisser la place à une curiosité maladive, à une nécessité inexorable de voyeurisme sans même avoir la capacité de réflexion pour reconnaître que pour le petit monde de l’information « les bonnes nouvelles sont les mauvaises nouvelles ». Ainsi des millions d’individus dansent cette macabre farandole, participant malgré eux au qui mieux mieux des chaînes d’information prêtes à toutes les compromissions pour attirer le chaland : ils dépêchent des experts déblatérant sur tout et surtout sur n’importe quoi, ils font défiler les bandeaux pour dire qu’ils ne savent rien (à peu de choses près on croirait un mauvais cliffhanger) et n’hésitent pas à se balader au milieu des corps, oubliant toute éthique et toute déontologie. Il faut faire le buzz, putain ! Hier, le genre humain est mort.

Mais que dire de tous ces individus ordinaires ? Chaque événement tragique représente pour eux l’opportunité de réagir à brûle-pourpoint, d’avoir un avis sur tout, de réagir sous le coup de l’émotion, à distiller chacun de leurs soubresauts émotionnels dans des tweets incendiaires. Les politiques ne sont pas en reste, eux qui s’empressent à piétiner ce qu’il leur reste de dignité pour s’adonner à une récupération aussi irrespectueuse qu’écœurante ; tout événement étant une opportunité à saisir, suffit de savoir spéculer à la hausse comme à la baisse. Après tout, les attentats, c’est comme les crises financières, on ne s’en émeut que quand ça touche le bon côté du globe. Ils émettent savamment leurs augustes idées, leur usage compulsif du conditionnel (si…) et leur esprit fin de législateur zélé, flattant eux-mêmes leurs deux penchants naturels : le besoin d’agir et le plaisir de se croire nécessaire.

Alors on réagit, on s’emporte, on s’indigne. Sans dignité, sans raison gardée, sans respect. Depuis Nietzsche, rien n’a vraiment changé :

Oh ! pauvres hères, vous qui habitez les grandes villes de la politique mondiale, jeunes hommes très doués, martyrisés par la vanité, vous considérez que c’est votre devoir de dire votre mot dans tous les événements (— car il se passe toujours quelque chose) ! Vous croyez que, lorsque vous avez fait ainsi de la poussière et du bruit, vous êtes le carrosse de l’histoire ! Vous écoutez toujours et vous attendez sans cesse le moment où vous pourrez jeter votre parole au public, et vous perdez ainsi toute productivité véritable ! Quel que soit votre désir des grandes œuvres, le profond silence de l’incubation ne vient pas jusqu’à vous ! L’événement du jour vous chasse devant lui comme de la paille légère, tandis que vous avez l’illusion de chasser l’événement, — pauvres diables ! — Lorsque l’on veut être un héros sur la scène, il ne faut pas songer à jouer le chœur, on ne doit même pas savoir comment on fait chorus.

Sublime carrousel du grand théâtre du monde : chacun y va de sa petite larme de crocodile, de sa photo de profil arborant avec une fausse non ostentation un petit bandeau noir, de son hashtag vidé de toute substance. On feint la tristesse et on l’illustre avec de petits smileys larmoyants — comme si l’illustration de la tristesse pouvait remplacer le poids des mots —, et il en est ainsi à chaque événement tragique. Comble de cette hypocrisie, il ne s’agit souvent là que d’une flatterie de l’égo, d’un élan narcissique consistant à agir dans le seul but d’être vu ; les images « d’hommages » montrant ostensiblement le nom de la page conceptrice suffit à s’en convaincre. Tout est bon pour faire du like. On partage, on met un smiley tout triste, on s’insurge, et la vie reprend. My job is done.
Au final, à faire trembler le monde sous le poids de cette émotion chimérique, on ne fait que rajouter du malheur au monde : grand joie pour les coupables de ces atrocités de voir ainsi le monde réagir à leurs sombres desseins ! À oublier les vertus du silence, on se repaît de tout, on réagit avec célérité à chaque événement comme pour accomplir notre devoir de citoyen 2.0, souillant inconsciemment la mémoire de ceux qui ont péri (n’imaginons pas un seul instant que le parent qui a perdu un enfant attache une quelconque importance à un hashtag !) et de ceux qui en souffrent.

Peut-être serait-il grand temps de nous recueillir dans le silence, d’honorer sobrement, de cesser d’être le communicant de son propre Moi. La mise en scène ne sied guère à la tristesse.


Comprendre plutôt que juger.

Nous jugeons tous. C’est un phénomène global, élémentaire et parfois inconscient parce qu’ancré dans les imperceptibles rouages de notre existence. La somme de ce que nous sommes forme le jury le plus implacable et le plus péremptoire qui soit : sont la balance, la plume et l’épée l’ensemble des codes et des normes qui nous ont avilis. Notre mécanique a été conçue par des externalités sournoises qui n’ont jamais cessé de biaiser nos regards : l’impartialité dont nous nous réclamons parfois est de facto dupée par les biais induits par le prisme normatif auquel nous nous soumettons tacitement.

Quand d’aucuns se plaisent à dire « Seul Dieu peut me juger » (comme si l’éventuelle existence d’une entité suprême pouvait être la seule autorité légitime à porter un regard aiguisé sur l’âme humaine), elles se soumettent en vérité aux jugements hâtifs et péremptoires de leurs semblables. Pis, elles s’y soumettent volontairement, agissant en adéquation avec le jugement clément qu’elles attendent. À vouloir que Dieu eut fait l’Homme à son image, on en vient à prier pour que nos travers soient aussi les siens. Mais Dieu n’est-il pas censé être fondamentalement bon ?

Le crime par la pensée cher à l’univers dystopique d’Orwell n’aurait-il pas déjà droit de cité dans le monde d’aujourd’hui ? L’humain, qui s’enjoint à juger si promptement ses semblables ne se fait-il pas le plus abject des sycophantes, dénonçant à l’envi ceux qui n’entrent pas dans la norme ? J’aimerais parfois que l’ordinaire remplace le « normal » car la norme me paraît être le reflet trompeur d’un mouvement panurgiste où chacun agit par mimétisme.
Au final, l’humilité et la modestie sont une hypocrisie maladive dans un monde où l’humain se veut à la fois juge et partie : l’affable et le humble n’ont pas leur place à la table du contempteur hâtif ; et que faire, quand en bout de table on a un Président normal ? Toutes les strates de notre société ont été perverties par le bienveillant diktat du normalisme.

Nietzsche disait que « comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes, on se contente de les haïr. » ; les exégètes du code de la normalité lui ont hélas donné raison. On ne voit, dans l’Être différent, qu’une anormalité oppressante, sinon l’expression d’une insanité qui doit être « guérie » par l’exclusion et le rejet.

N’est-il pas le temps de faire fi de ce qui a fait de nous ce que nous sommes pour penser et penser mieux ? Ne pouvons-nous pas exprimer des doutes sur nos conceptions et accepter d’écouter l’autre pour le comprendre et non pour le juger ? Nous vivons dans un monde où l’égalité absolue cherche à s’imposer : nous rejetons ce qui ne nous ressemble pas, ce qui ne pense pas comme nous, ce qui n’agit pas comme nous — le nous étant cette masse hétéroclite d’hommes et de femmes implicitement bienveillante à l’égard de celles et ceux qui se soumettent aux oukases normatives.
Les différences et les inégalités, quelles qu’elles soient, peuvent certes être jugées, mais elles devraient dans un premier temps être comprises. Tout jugement est une condamnation qui tait son nom.

Dans un monde de schémas préconçus et de conformisme intellectuel, il n’est pas aisé de se déconstruire pour mieux aborder les paradigmes qui nous échappent : l’accoutumance à cet impérieux besoin de normalité qui régit la vie des individus demande un effort auquel il faut consentir. Mais « la vie normale », dictée par nos besoins, nos désirs et nos convictions ne doit pas se confondre avec une existence libre : c’est une expression alternative et pernicieuse de la servitude. Le fait de comprendre ne donne pas un assentiment, il ne fait qu’admettre les différences nécessaires à une humanité dans laquelle chaque individu est unique et où chaque individualité, toutes choses égales par ailleurs, devrait pouvoir faire l’exercice de sa liberté sans se heurter aux arbitrages fallacieux des masses dont le seul savoir consiste en grande partie à « croire savoir », et à croire que d’autres savent.

« J’ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger. » Stefan Zweig


Éloge du vide.

Je suis le vide. La vacuité s’est emparée de moi comme le bleu s’est emparé du ciel. Je noie mon regard dans l’immensité de son uniformité bienveillante. Au loin, seule une nuée d’oiseaux ose violer la chasteté de l’azur.
L’imperceptible placidité des murmures sauvages s’accommode de ce vide que rien ne semble vouloir remplir ; elle épouse toutes les dimensions de mon absence, sublime la présence de mon non-être et fait s’évanouir les illusions de la pensée.
Lorsque le calme se fait dans l’esprit, nous laissons dormir l’être qui est en nous. Le vide se repaît de nous : nous assistons à la rédemption de notre ego. Nous cessons d’être ce que nous croyons être. Nous apprenons à être ce que nous sommes. Toutes les strates de notre individualité s’effondre au profit d’une vacuité totale. C’est un processus lent, progressif : nos sens s’effacent peu à peu, nos pensées s’évanouissent, nos désirs se figent avant de disparaître ; naît alors le néant salvateur : le corps s’alanguit, il n’est plus qu’un amas de chair dénué d’émotions, détaché de son esprit et de ses considérations métaphysiques. C’est parce qu’il n’est plus qu’il mène une existence vraie. Il n’y a plus de bien, de mal, de bonheur, de malheur, de joie ou d’acrimonie : le vide est un tout dans lequel rien ne repose.

Le vide est une apnée, une mise en abîme des paradigmes, un renoncement à l’abondance qui nous offre tout parce que nous ne sommes rien.
Parce que nous ne sommes plus rien, les chants languides de la brise balaient les ruines des pensées que nous avons laissé dépérir. Nous laissons à la nature tout entière le soin de ressentir à notre place : à la cime des arbres nos larmes, à la pluie nos complaintes et les vagues, à l’âme. L’instinct lui-même cesse d’exister, condamnant l’humain à l’inexistence. Le vide fugace qui nous caractérise alors est en osmose avec le Tout, car lui seul est en mesure de nous libérer de ce qui nous détache de la paix intérieure qui peine à exister en nous. Au diapason de notre seule personnalité, nous semons le vent de la discorde au point d’être en inadéquation avec nous-même : le Moi crie au secours mais l’écho de sa détresse se heurte à la félonie de notre orgueil.
Croulant sous le faix de nos questions, de notre existence propre, de nos besoins, de nos désirs et de nos émotions, nous finissons noyés par le tumulte d’une vie où règne l’instant d’après : incapable de saisir le présent, nous ne faisons que nous épuiser à poursuivre le futur.

« Vide ton esprit de toi-même. » Sagesse bouddhiste


De l’éternel questionnement.

Les questions obsèdent. Elles surgissent constamment, attaquent en escadron en organisant un assaut coordonné et ne laissent aucun répit aux faibles esprits que nous sommes. Elles sont pernicieuses et d’une abjection peu commune : l’affreux point d’interrogation qui orne chacune d’entre elle est un parangon de laideur. Sa disgracieuse rondeur est une boursouflure aux multiples interprétations : je l’imagine tourner autour du pot, louvoyer, entourlouper. Cette affreuse ponctuation a bien peu de choses en commun avec son proche parent le point d’exclamation : droit, raide, il nous inspire l’honnêteté et la franchise. Ne reste que le point (qu’on a pour habitude de mettre sur les i) qui les unit malgré les différences de leurs caractéristiques respectives.

En dépit de l’obsession qui fait de nos interrogations de véritables mantras, certaines questions n’appellent pas de réponse car on se satisfait de l’expectative : la peur de la déception nous fait préférer l’espoir permis par le doute. Les autres donnent de l’écho dans un hourvari tonitruent. D’hypothèses absconses en réponses putatives, il devient impossible de garder le calme dans la pensée. Quand le questionnement devient permanent, on se remémore Romain Gary dans La vie devant soi : « Sommeil du juste. Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. »

La vie n’est qu’une immense séquence de remise en questions. Il est d’ailleurs particulièrement incorrect de s’exhorter à se poser les bonnes questions : ce sont elles qui s’imposent à nous. On se grime en affabulateur, en honnête homme, en chaste penseur ou en un Dieu désabusé ; on pioche des réponses comme on tire les cartes : en saluant la Destinée, l’esprit divin, l’éclatante clairvoyance des forces occultes. On flâne dans les méandres de l’inconscient, dans les tréfonds de l’âme humaine, dans les profondeurs abyssales de notre ignorance ; on se lamente de n’avoir personne pour nous répondre, on se confronte à la violence assourdissante de nos échos solitaires.

Pourquoi ? C’est peut-être la question qui revient le plus souvent. Un mot en deux syllabes qui appelle parfois une réponse des plus exigeantes et des plus intimes. Elle s’adresse à tout le monde : à ceux qui ont notre plus profonde estime comme à ceux qui n’inspirent plus que la déception, sinon notre animadversion. Lorsque la loi du silence fait foi, on ne considère pas forcément l’indifférence comme le plus profond des mépris mais comme une arcane qui laisse notre question en suspens et fait s’évanouir tout désir de réponse : le mystère n’est plus une zone d’ombre mais une entité qui vit une existence propre ; on ne cherche plus à s’en débarrasser, seulement à cohabiter paisiblement avec lui. On se surprend à le balayer d’un revers de main. Il n’est plus l’objet de nos interrogations, il est frappé du sceau de notre désaffection.

Parfois, la réponse importe peu car elle ne ferme pas la question, elle la rouvre. La réponse est cet élément fécond qui s’accouple à la question préexistante pour en faire naître une nouvelle. Jusqu’aux confins de notre esprit, des questions subsistent : elles sont les éléments primaires de notre existence. Que nous nous débattions pour trouver la clef ou que nous placions nos espoirs dans cette immense porte fermée jusqu’à ce que celle-ci s’ouvre d’elle-même (et ce sans jamais oser glisser un œil dans le trou de la serrure), nous ne savons qu’une chose : il y aura d’innombrables autres portes que l’on ouvrira et que l’on redoutera.

« La question est humaine ; la réponse, trop humaine. » Paul Valéry


Tempus fugit 1

25 ans. Les plus taquins parleront à tue-tête de « quart de siècle » tandis que les plus pragmatiques argueront qu’il s’agit de l’acmé de la jeunesse. Je flotte entre deux eaux, tiraillé par l’oppression terrifiante des années qui s’enfuient et l’incessant désir de jouir de chaque seconde qui s’écoule.

Le faix du temps a fait infléchir mes goûts. Je ne peux que me résoudre à admettre que « la crise des 25 ans » est une bien triste réalité : j’apprécie désormais le chocolat noir et le café sans sucre. Il me paraît pourtant incongru de prendre plaisir à ressentir l’amertume du temps qui passe.

L’horloge ne connait pas de répit et laisse derrière elle des boîtes à souvenirs. Elles sont comme des marque-pages dans un livre achevé : elles nous replongent avec joie dans la nostalgie languide des bonheurs passés tout en étant privées de la saveur de l’instant présent. De ces boîtes il vaut mieux parfois en perdre les clés : dans le désarroi les souvenirs ne sont pas une échappatoire mais un vénéfice dont se repaît le malheur.

Je me surprends souvent à « regarder dans le rétroviseur », à compter les jours, les mois, les années qui s’évanouissent. Le calendrier est jalonné d’événements personnels qui servent de repères à la symbolique mesure du temps qui fuit. Je passe de l’un à l’autre comme un habile jongleur, je saute à cloche-pied sur cette grande marelle : je me joue du temps pour mieux apprécier sa fuite, je me joue des mots pour mieux mesurer leur poids.
Ces derniers vieillissent, mûrissent et me laissent parfois déconcerté quand ils revêtent des apparats de vécu alors qu’ils n’étaient que pures inventions. Il m’arrive de rester pantois en relisant de vieux écrits : éloge de l’automne aura trois ans cette année. Mon pamphlet dirigé contre Mme Cougnon aussi.
« C’était hier », pourrait-on dire, mais ce n’est pas le cas. Chaque fois que je me relis, je me vois au-dessus de l’épaule du jeune blogueur que j’étais et je mesure ce qui nous sépare. Parfois, il m’arrive de me demander comment égaler ou surpasser ce qui a été fait. Labor omnia vincit.

Lors des errements vespéraux, on se focalise sur la trotteuse qui égrène les secondes lorsque les verres qui s’entrechoquent se substituent au pandémonium éthylique qui régnait jadis. Les conversations d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui : on débat sur des notes de dégustation (qu’il s’agisse de café ou de spiritueux) et on s’interroge sur les placements boursiers ; on prononce des « Tu te souviens ? » comme si nous les égrenions sur un chapelet ; on parle du futur avec plus de sérieux qu’autrefois : l’irrévérence juvénile a cédé sa place à la sage prudence.
Les projets d’avenir cohabitent désormais avec des bilans qui résument notre vécu ; on trinque à la vie, aux succès et aux défaites, aux espoirs et aux regrets : c’est l’âge charnière où l’expérience de nos échecs souffle sur les braises de notre jeunesse.

Tant d’erreurs à commettre et de leçons à en tirer, tant de rêves à concrétiser et d’espoirs à pleurer, tant de rencontres à vivre et d’« au revoir » à prononcer, tant de questions à me poser et de réponses à chercher : c’est la fugacité du temps et donc l’apparente immédiateté de sa fuite qui nous fait chavirer entre bonheur et spleen. Le bateau monde vogue sur l’éphémère car l’éternel est dénué de saveur.

« Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! » Charles Baudelaire


À propos de Philippe Martel et du Cercle des Poètes Disparus. 4

À peine Mr Keating fut-il sorti de la salle que l’on vilipendât son œuvre. La tête haute et le verbe incisif, il leur fallait nager à contre-courant, lutter contre l’establishment et s’ériger en dernier rempart contre le progressisme dangereux qui ronge notre société décadente, dénuée de tout repère.

Non, M. Martel. C’est incorrect. Vous pouvez vous rasseoir, vous et vos séides. 140 caractères ne constituent pas une argumentation. Ils ne suffisent pas et ne suffiront jamais à justifier une prise de position aussi radicale. Stupide et toxique, vous dîtes ? Qu’est-ce qui est stupide et toxique ? De vouloir la liberté ? de vouloir penser librement ? de refuser le conformisme ?

Ce qui est stupide et toxique, c’est votre ton péremptoire, votre accusation infondée, votre déni systématique. Le Cercle des Poètes Disparus est une ode à la littérature et à la liberté dans ce qu’elle a de plus absolu ; là où certains y voient un appel à la désobéissance et à la sédition, j’y vois un éloge de la libre-pensée. Là où certains y voient un film stupide et toxique, j’y vois un long-métrage intelligent et bienfaisant.

En jetant l’anathème sur ce film, vous n’agissez qu’en parfait zélateur d’une société aseptisée, veule et conformiste. En extrapolant, je ne peux que supputer que vous êtes le chantre d’une éducation « orthodoxe » parfaitement calibrée, opposé à toute méthode alternative et à toute conception divergente. Rassurez-vous, M. Martel, nous formons de « bons petits républicains » et Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas dans les programmes scolaires. Ce n’est donc pas demain que les préceptes de Henry David Thoreau seront enseignés à nos chères têtes blondes. Vous pouvez vous en féliciter.

Car il serait parfaitement stupide et toxique de dire à notre jeunesse que « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins. » et qu’« Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi. », convenons-en !
Quelle infamie que ce film qui fait l’apologie de la liberté (« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »), de l’humain (« On écrit de la poésie parce qu’on fait partie de l’humanité, et l’humanité est faite de passion ») et de l’amour (« La médecine, la loi, le commerce et l’industrie sont de nobles occupations, et nécessaires pour la survie de l’humanité. Mais la poésie, la beauté et la dépassement de soi, l’amour : c’est tout ce pour quoi nous vivons. ») !
Quelle abjection que ce film qui incite notre jeunesse à vivre, à penser, à prendre son destin en main ! (« En dépit de tout ce qu’on peut vous raconter, les mots et les idées peuvent changer le monde. »)
Enfin, quelle effronterie que ce film qui veut tuer l’image du père ! Effroyable jeunesse qui veut avoir l’ascendant sur ses géniteurs, qui veut vivre comme elle l’entend !

J’entends la crainte qui est la vôtre de voir des Mr Keating dans chaque école, je perçois votre fébrilité à l’idée que l’on puisse monter sur les tables pour voir autrement, je vous vois serrer les dents en imaginant des pages de manuels déchirées qui sonneraient le glas de la vision traditionnelle de l’éducation.
Là encore, M. Martel, rassurez-vous, entre pleutres et insouciants, les Mr Keating sont bien rares.

Non, M. Martel, ce n’est pas une estocade portée à une société à l’apparence catonienne et conservatrice mais un auguste écho pour une jeunesse étreinte entre décadence et conformisme. « Pensez, aimez, osez ! » Est-ce que cela vous effraie ?
Alors non, M. Martel, Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas un film stupide et toxique.
Continuez toutefois à le dire, car il serait malheureux que nous oubliions l’existence d’êtres aussi obtus et pernicieux que vous.
« C’est de ta peur que j’ai peur. » disait William Shakespeare.


Des élections européennes 2014. 1

Le couperet est tombé : le Front National est arrivé en tête des élections européennes avec près de 25% des voix. Comme à chaque échéance électorale, têtes pensantes et quidams se vautrent allègrement dans la vindicte, condamnant ça et là abstentionnistes et citoyens fascisants.

Dans ce hourvari d’homélies républicaines (mené par un contingent d’intellectuels stipendiés par les médias), on oublierait presque qu’un électeur sur quatre s’est exprimé en faveur du Front National tant le tohu-bohu est assourdissant et unilatéral.

Aux rangs des sycophantes injurieux, on retrouve la totalité de l’éventail politique français : la gauche, le centre, la droite. Leurs paroles méprisantes semblent trouver leur légitimité dans l’acte abject qui a été commis : le vote en faveur d’un parti réputé xénophobe.
(Terme galvaudé car il ne s’agit en aucun cas d’une peur de l’étranger [phóbos] mais d’un rejet. Le terme misoxène serait donc plus approprié)

C’est là que les démocrates et républicains accomplis montrent leur plus beau visage : ceux qui parlent de valeurs, de tolérance et de démocratie s’adonnent à un lynchage sans pitié en déblatérant pléthore de poncifs éculés qui n’ont su produire que l’effet inverse à celui escompté. La tolérance, pour ceux qui la prônent, montre ses limites. Une fois de plus, on sombre dans l’ultime stratagème énoncé par Schopenhauer dans « L’Art d’avoir toujours raison » : l’attaque devient personnelle, insultante, malpolie.

Peut-être faudrait-il commencer à se poser les bonnes questions ? peut-être faudrait-il arrêter avec les étiquettes et les jugements de valeur ? peut-être faudrait-il commencer à lutter sur le terrain des idées ?
Quand l’art de la politique se limite à « agiter le peuple avant de s’en servir » (Talleyrand), quand la classe dirigeante de droite comme de gauche enchaîne les démêlés judiciaires (Woerth, Bygmalion, Bettencourt, Cahuzac, Morelle, Guerini, etc.), quand l’opacité se fait toujours plus grande sur les institutions, quand on laisse le peuple déléguer la faculté de penser en raison de la déresponsabilisation permanente qui est opérée, doit-on encore être étonné de l’alternative qui a été choisie ? doit-on encore être étonné de l’abstention ?

L’abstention, comment peut-elle être combattue ? Le vote doit-il être rendu obligatoire ? Dans une société qui prône la liberté de l’individu, ne serait-il pas paradoxal de rendre cet acte citoyen obligatoire ? À l’inverse, comme le disait Margaret Thatcher : « Liberté, égalité, fraternité, je crois qu’on a oublié les devoirs et obligations dans cette devise. », ne serait-il pas normal de s’assurer que chaque citoyen remplisse son devoir civique ?

Chères lectrices, chers lecteurs, je vous laisse avec toutes ces questions. À vous d’apporter les réponses.

« Quel est le meilleur gouvernement ? Celui qui nous enseigne à nous gouverner nous-mêmes. » Johann Wolfgang von Goethe


De l’éducation parentale. 9

Avant-propos : les lansquenets zélés de la parentalité n’admettront pas que je m’immisce ainsi sur leurs terres. Soit. Toutefois, je me permets d’avancer ici la vision que j’aie du rôle de parent dans l’éducation des enfants. Ce billet n’a pas pour vocation d’être une profession de foi exhaustive de ma vision de l’éducation parentale, mais a pour but de pointer du doigt les détails qui m’échappent et qui, selon moi, apparaissent comme primordiaux pour l’avenir.
Si le ton de ce billet sera quelque peu caustique, il ne s’agit pas ici de grossir volontairement les traits et de le présenter sous un angle résolument misanthrope comme je le fais habituellement avec le personnage de Natroll.

Keith Joseph, parlementaire britannique (et grand libéral devant l’Éternel) était convaincu que le rôle de l’État est d’offrir les mêmes chances à chaque individu dans les premières années de sa vie afin de « briser le cercle vicieux de la pauvreté de de l’ignorance ».
En France, c’est effectivement le rôle de l’Éducation nationale que d’offrir à chacun les mêmes chances. Cette mission a toutefois des limites et il paraît bien peu raisonnable de se décharger de certaines tâches sous prétexte qu’elles relèvent de « l’éducation » et doivent donc être du ressort du ministère idoine.

Ladite mission est précisée dans l’art. 121-1 du code de l’éducation dont voici un extrait :

Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils concourent à l’éducation à la responsabilité civique et participent à la prévention de la délinquance. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international.

Il convient dès lors d’établir une différence entre « enseignement » et « éducation ». Sans nous attarder sur des détails étymologiques, ayons le courage de dire qu’il revient à l’école d’enseigner (savoir et savoir-faire) et aux parents d’éduquer (savoir-vivre). « Il y a trois sortes de savoir : le savoir proprement dit, le savoir-faire et le savoir-vivre ; les deux derniers dispensent assez bien du premier. » disait Talleyrand, jamais avare en bons mots…

Cette distinction faite, attardons-nous sur le concept d’égalité. Si nous nous efforçons de garantir l’égalité en droit, reconnaissons que nous sommes tous inégaux. « L’éducation est une question de perspectives d’avenir et les perspectives c’est justement d’être inégal. » disait Margaret Thatcher (personnage controversé s’il en est, je sais…). Dans sa biographie, Jean-Louis Thiériot complétera : « Comme il y a des grands et des petits, des gros et des minces, des beaux et des laids, il y a les élèves doués et les cancres. Rien ni personne n’y pourront jamais rien. Einstein et Mozart sont des exceptions. Le rôle de l’école c’est simplement de veiller à ce qu’Einstein puisse devenir Einstein et ne soit pas condamné à rester dans les limbes du savoir parce qu’il vient d’une famille trop pauvre, ou trop inculte. »
Toutefois l’école n’est pas en mesure de s’adapter à chaque élève. Il convient aux parents de donner davantage de chance à leurs enfants. Si cela peut sembler logique, force est de constater que ce n’est pas le cas.

Les outils numériques (PC, tablettes, mobiles) et l’audiovisuel ont pris une importance considérable dans la vie des individus, et c’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les enfants. J’entends régulièrement des parents me dire que leurs progénitures sont plus à l’aise qu’eux avec ce matériel. Qu’en déduire ? S’il est préférable de penser que les parents s’impliquent dans la vie scolaire de leurs enfants (aide aux devoirs etc.), peut-on légitimement penser que l’acquisition de connaissances s’arrête une fois passé le portail de l’école ? Qui n’a jamais entendu dire : « Il est devant la télé/tablette, au moins il se tient tranquille. » ?

Nous vivons dans une époque où nous pouvons renvoyer dos à dos les termes « divertissement » et « apprentissage ». L’apprentissage est, dans l’inconscient collectif, reconnu comme étant rébarbatif et ennuyeux. C’est ainsi qu’on en arrive à différencier scolaire et péri-scolaire. L’accumulation de connaissances semblent être donc l’apanage de l’école et le péri-scolaire s’offre au sport et au divertissement.
L’apprentissage peut pourtant se montrer divertissant (une évidence apparemment oubliée aujourd’hui), et je ne peux illustrer mes propos que par mon expérience personnelle.

Je suis né dans une famille tout à fait « ordinaire ». Mes parents ne sont pas bardés de diplômes et je n’ai pas grandi dans une atmosphère intellectuelle à outrance entre la prose de Victor Hugo et les notes suaves d’Antonio Vivaldi. Pourtant, mes parents m’ont donné très tôt l’envie d’apprendre. Alphabet, lecture, j’ai rapidement plongé mon nez dans les livres et les bandes dessinées de mes parents. Lorsque mon père me collait devant la télé, il me mettait les VHS d’Ordy ou les grandes découvertes (un manga éducatif à mille lieues de Dora et autres fadaises actuelles). Apprendre est devenu un plaisir. À huit ans je savais qui étaient Thomas Edison, Alexander Graham Bell, Louis Pasteur, Galilée, ou encore George Stephenson. J’ai beau pourfendre la télé, c’est paradoxalement un dessin animé qui m’a enseigné le plus de choses lorsque j’étais enfant.

La petite histoire s’arrête ici. Elle suffit à démontrer qu’il appartient aussi aux parents de compléter et poursuivre les efforts entrepris par l’Éducation nationale, voire même de rattraper ce qui peut avoir été fait maladroitement. Je vais même plus loin en déclarant que l’Éducation nationale est consubstantielle de l’éducation parentale : l’une ne peut fonctionner sans le concours de l’autre. On peut admettre que différents facteurs peuvent ébranler mon raisonnement : que dire des familles dont les parents ont un « capital économique et culturel » dérisoires (pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu) ? Si l’école essaiera tant bien que mal de jouer son rôle, les efforts entrepris seront (sauf exception, je tiens à ne pas généraliser) rapidement réduits à néant par un cadre familial bien peu préoccupé par la réussite scolaire de leur enfant. (pour qui, je le rappelle, est du ressort exclusif de l’école)
Qu’ils soient cancres ou génies, l’école ne peut que difficilement s’adapter à toutes les catégories d’élèves : même avec une quinzaine d’élèves par classe (ce qui est de l’ordre de l’utopie, j’en conviens), il s’agirait de quinze élèves différents, chacun avec ses points faibles et ses points forts. Le professeur ne peut décemment pas appliquer un programme scolaire tout en s’efforçant de tenir compte (ne parlons pas de « corriger » !) des lacunes de chacun. Cette charge revient (dans la mesure du possible, cf. point sus-cité) donc aux parents.

Je ne peux donc qu’être interloqué lorsque je vois des parents mettre leur enfant devant la télé pour « avoir la paix ». Interloqué aussi je suis lorsque je vois ces mêmes parents laisser une tablette tactile entre les mains de leur progéniture pour qu’il joue et « soit content » (là encore, « avoir la paix » n’est pas loin). Bien naïfs sont ces parents qui pensent que l’école a réponse à tout et qu’ils n’ont pas à remplir cette mission. Inconscients sont ceux qui vilipendent l’école (quand bien même il y a des raisons de le faire) sans pour autant agir de façon à pallier les manquements.

L’enfant vit avec ses parents avant de vivre avec l’école. À eux donc de lui donner l’impulsion, le goût d’apprendre, la volonté d’être toujours meilleur. J’ai, dans mes propos liminaires sur le concept d’égalité, abordé Margaret Thatcher. Sans déborder dans la politique, j’ai cité cette femme parce qu’elle est l’exemple type de la femme qui a réussi malgré ses origines modestes. Avant de refermer derrière elle la porte du 10 Downing Street un certain 4 mai 1979, elle dira : « Je dois presque tout à mon père. Il m’a appris à croire à toutes les choses auxquelles je crois […]. Ce sont avec ces choses que j’ai gagné cette élection. Et c’est passionnant pour moi que ces choses que j’ai apprises dans une petite ville, dans une modeste maison, soient justement les choses grâce auxquelles j’ai gagné cette élection. »


De la République. 5

Slice of Life

Prononcée comme un nomen sacrum par toutes les obédiences françaises, clé de voute de la liturgie politique, la « république » est la panacée discursive par excellence qui galvanise la plèbe quand les « valeurs républicaines » (expression galvaudée dont le sens n’a jamais été clairement défini) rappellent au bon souvenir de la vox populi les bienfaits salvateurs pour une nation en perdition, livrée à la tyrannie des monarques qui se sont succédé sur le trône de France.
Cette liturgie se termine par « Liberté, égalité, fraternité », formule sacrée qui n’a eu pour seule fonction que celle d’ornement sur les devantures des édifices publics.

Dogme sacralisé par l’Histoire, le symbole de la « république » apparaît comme inattaquable. Pis, tous s’en réclament, et la seule pensée qui viendrait à émettre une réserve sur son bien-fondé vaudrait l’anathème. Nous sommes tenus de nous unir derrière sa seule évocation, nous sommes tenus de nous conduire en « bons petits républicains ». (ainsi fut définie la mission de l’école de Jules Ferry en 1882)
À l’image d’une religion, il suffit d’appliquer l’adjectif « républicain » à un nom quelconque pour le sanctifier. Tous acquiesceront d’une seule voix. « Je suis le chemin, la vérité, et la vie ». Les « valeurs chrétiennes » deviennent les « valeurs républicaines », la quintessence reste inchangée, le peuple applaudit, le peuple reste uni.

N’a-t-on pas le droit d’être antirépublicain ? N’a-t-on pas le droit de conspuer la république parce qu’« indivisible » ? Est-ce un blasphème, un crime de lèse-majesté, un crime par la pensée ? Cette doxa n’est-elle pas au fond la plus abjecte des soumissions ? Souvent occultés, le sang sur les mains de mère république doit-il être lavé de tout déshonneur, car il a coulé au nom de la « liberté » ? Si remettre en question la république est un crime, alors je suis un criminel. L’ennemi du peuple.

La république, garante de l’unité de la nation, nous a offert le droit de vote. Le sang de nos aïeux fut versé pour que naquît la « vox populi, vox Dei ». Aujourd’hui n’importe quel Français, nanti ou indigent, peut accéder à la plus haute fonction de l’État par la volonté de ses pairs. La république a mis fin à huit siècles de monarchie où seul le sang accordait le pouvoir. Le vingtième siècle verra la naissance des partis politiques, associations d’individus partageant (peu ou prou) les mêmes opinions. Le parlementarisme permet aux petites gens d’être représentées par des élus qui ont pour dessein de défendre leurs intérêts.
Dans un pays où la démocratie s’est imposée, on est tenté de croire que le peuple souverain a maintenant sa destinée entre ses mains. L’Ancien Régime vestige du passé, les républicains se félicitent d’avoir aboli les privilèges et rendu à la plèbe sa liberté, son honneur et sa dignité. Fadaises ! Les privilèges n’ont pas été abolis, mais légitimés.

La république a donné naissance à une nomenklatura indéboulonnable puisqu’autorisée par nos bulletins de vote. La république de la cooptation, de l’arrivisme et de la gabegie institutionnalisés où l’intérêt des partis (l’individualisme partisan) passe avant l’intérêt de la nation. La république des réseaux, des cénacles (le Siècle, pour n’en citer qu’un) et des avantages que l’on nous présente comme « inhérents à la fonction exercée ». (Ne parlons pas de privilèges !)
La république a les mains sales et les a eues à maintes reprises ! Devons-nous garder cela sous silence ?

L’ingénuité qui caractérise si bien le peuple de France lui fait croire à ses idéaux de liberté et d’égalité alors que l’égalité n’a jamais été à l’ordre du jour (et ne le sera jamais, ni devant la loi, ni ailleurs). Le calcul politique est l’essence même de la république, et la manipulation des masses en est la meilleure preuve. Pour reprendre les mots de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, icône même de l’arrivisme : « La politique, c’est l’art d’agiter le peuple avant de s’en servir. »

Mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! Il suffit de trois couleurs et de quelques envolées lyriques pour fédérer les hommes ! Quand nos soldats défilent sur les Champs-Élysées, au grand dam des bien-pensants pacifistes dont l’ire fait écho chaque année, eux-mêmes se rangent malgré tout derrière l’étiquette républicaine qui a toujours fait consensus.
Dès lors, la France est à la fête :

La France est à la fête tous les quatorze juillet sans jamais se dire que l’on célèbre la décapitation (au canif, s’il vous plaît) de M. de Launay, dernier gouverneur de la prison de la Bastille, qui avait promis de ne pas faire feu à moins d’être attaqué.
La France est à la fête tous les quatorze juillet sans jamais se dire que les républicains sont ceux qui ont décapité une femme après l’avoir injustement accusée d’inceste. Cette femme qui dira sans son testament : « Que mon fils n’oublie jamais les derniers mots de son père que je lui répète expressément : qu’il ne cherche jamais à venger notre nom » et « Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait ».
La France est à la fête tous les quatorze juillet sans jamais se dire que les républicains ont laissé mourir un enfant innocent au fond d’une prison.

S’il est vrai que je respecte la fonction présidentielle et les institutions de la république, je ne me sens pas républicain. Parce que je tiens à ma liberté de penser, parce que selon moi la république a fait plus de mal que de bien à notre pays, parce que les oeillères portées par le peuple sont issues de ce dogmatisme imposé et instauré par « l’école républicaine ». Les clivages partisans ne sont que les fruits d’une volonté : celle d’accéder au pouvoir pour jouir des privilèges légitimés par la démocratie.
Il est parfaitement inique de résumer l’unité nationale à la république. L’unité nationale doit se faire au-delà de toute considération politique. Je demande aux langues de se délier. Je demande à la France d’observer et de juger objectivement cette république qui est la nôtre. Je ne prétends pas détenir la vérité, je la recherche inlassablement. Nous ne devrions pas seulement avoir le droit de critiquer la république, mais aussi le devoir. Car comme le disait Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur. »