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Opinions ordinaires… 1

Elles sont légion et ne se travestissent guère, quand bien même elles savent s’estomper lorsque leurs hérauts se parent de toutes les vertus, se voulant parangons de bien-pensance : ils se veulent, comme tout être humain soucieux de complaire, thuriféraires de la tolérance et de la sincérité, touchant ainsi du doigt un paradoxe tout randien ; leur altruisme dévoyé nourrit leur égo de la déférence que leur accorde leurs semblables. Cependant, et ce même en dehors des hourvaris numériques où les bas instincts se dévoilent sans artifices, tous ces individus se vautrent dans des opinions qui font la part belle à l’intolérance, résonnant sur un ton péremptoire et exploitant des antiennes conservatrices qui reflètent toute l’obtusité de leur esprit.

Symboles d’une construction sociale solidement ancrée, ces opinions sont caractérisées parfois par de petites phrases, révélatrices d’un logiciel dépassé qui tarde à s’étioler. On les entend partout : dans les transports, dans les conversations quotidiennes, sur le lieu de travail. Il ne suffit que d’une relative promiscuité pour que les paroles s’envolent et dévoilent toute la quintessence de leur pensée.

« Non mais vraiment, si elles s’habillent en agicheuses faut pas qu’elles s’étonnent de se faire violer. », « Si t’as un zizi t’es un homme, si t’as une zézette t’es une femme, point, c’est tout. » (sic), « Payer pour rembourser des avortements de confort je ne suis pas d’accord. », « Cheetah » (bruits de singe), « C’est une ‘champ de coton' », « Les migrants », « Tapette », « P’tit pédé » Sexisme, homophobie, transphobie, racisme : toutes ces assertions traduisent des opinions bien ancrées et assénées à l’envi avec toute l’apparence de la normalité : pour un homme blanc cisgenre, c’est normal de conspuer les luttes féministes (à ce sujet, mademoiselle n’est-il pas un mot très joli en bouche ? peu leur chaut l’immiscion dans la vie privée qui est consubtentielle à l’usage de ce terme et, soulignée implicitement, la nécessité pour la femme d’être une épouse pour s’accomplir), c’est normal de rejeter en bloc la transidentité, c’est normal de comparer une personne noire à un singe ou de rappeler un passé de servitude (#humour, dira-t-on), c’est normal de voir en l’homosexualité quelque chose de honteux et de déviant (cela rompt avec la construction sociale de l’homme tel qu’il devrait s’affirmer). C’est l’expression d’une masse homogénéisée, uniforme ; les individus qui la composent sont donc considérés comme dépourvus de toute ipséité : les voix discordantes sont mises au ban, on déplore le « manque d’humour », l’excès de sérieux. Ces discriminants n’ont nul besoin de sévir avec véhémence, leur omniprésence insidieuse est tout aussi violente de par cette apparence ordinaire qu’elles revêtent.

Il y aurait beaucoup à dire sur le caractère systémique de ces atteintes et sur la nécessité pour leurs auteurs de s’enquérir sur les tenants et aboutissants de leurs opinions, bien plus considérables que ce que l’on pourrait croire (« C’est pour rire », « Non mais c’est vrai » et autres justifications préconçues qui minimisent les récupercussions de leurs attitudes…) ; ces juges du quotidien contribuent ainsi chaque jour à pérenniser des stéréotypes et des inégalités explicitement liberticides. Le monde actuel apparaît comme dichotomique, déchiré entre des idéaux libertaires d’un côté et des oukases farouchement conservatrices de l’autre. Dans un climat incertain, il n’est jamais étonnant de voir des individus se tourner vers des précepteurs qui prônent un retour aux valeurs, aux traditions et qui voient dans toute forme de liberté individuelle et d’émancipation un péril pouvant faire vaciller leur modèle de société bien ordonnée : la valeur travail est érigée en dogme sacralisé, toute forme d’immigration est conspuée de même que toute revendication en faveur d’une égalité devant la loi ; on parle de faire « revenir la morale à l’école », la Bible redevient une autorité morale ; ces personnes finissent par préférer le repli sur soi et à fortiori la vie dans l’entre-soi. À tendre l’oreille, on constate donc sans mal à quel point les esprits sont perméables aux idées conservatrices, ce qui laisse supposer une forme d’hégémonie, en dépit de ce que disent les urnes. Toute individualité s’érige en police morale, jugeant son semblable au point d’empiéter sur la liberté la plus incontestablement légitime de la personne humaine avant de déclamer à qui veut l’entendre que la société ne devrait tolérer telle ou telle chose : c’est un constructivisme qui tait son nom mais qui ne manque pas d’agiter la sphère politique, indissociable de ces assertions.

Devant tant de peur, de mépris et de méconnaissance qui font le terreau rêvé de ces vieilles antiennes, on ne peut qu’être inquiet sur le temps qui vient. Il convient de porter et d’affirmer, toujours plus fort, notre attachement à la liberté et la nécessité d’être, et ce quelle que puisse être l’altérité de nos semblables, égaux devant la loi. Choisissant un point parmi tous ceux qui j’ai évoqués, je laisse le mot de la fin à un philosophe qui nous a quittés récemment :

« Ceux qui défendent les politiques de contrôle des frontières brutales reprochent aux immigrés de faire ce qu’ils reprochent aux autochtones les plus pauvres de ne pas faire: prendre leur vie en main,aller chercher le travail là ou il se trouve en dépit des immenses difficultés culturelles et économiques que cela représente. » Ruwen Ogien