Littérature

Parce qu’il faut mêler à la folie un grain de sagesse…


« La gauche, la droite et le marché » : à lire ! 1

« J’assume qu’il y ait un libéralisme. Le libéralisme est une valeur de gauche. » Cette phrase prononcée par l’actuel occupant du Palais de l’Élysée eut l’effet d’une bombe : aussitôt dite, la saillie imprudente du ministre de l’économie devenu président donna suite à de courts quolibets comme à de longues diatribes. Liêm Hoang Ngoc, « socialiste insoumis » et ancien parlementaire européen, n’hésita pas à éructer sa harangue marxisante dans les colonnes du Monde, arguant que
« Les « libéraux de gauche » se parent du costume réformiste social-démocrate pour travestir leur adhésion aux idées les plus conservatrices. L’horizon de la social-démocratie est le socialisme, alors que celui du libéralisme reste le capitalisme. » ; « l’économiste » qu’il est n’a probablement pas ouvert de livres d’histoire politique pour laisser échapper de pareilles inepties (qu’il se rassure, Emmanuel Macron a rapidement mis fin à toute accointance qu’on pouvait lui prêter avec le libéralisme…).

Cet épisode est particulièrement révélateur d’une forme d’omertà qui règne dans les rangs de la gauche française contemporaine. Alors qu’elle peut encore fièrement (et c’est la seule fierté dont elle peut légitimement se targuer) d’être libérale sur les questions de société (mariage pour tous, PMA, drogues, etc.), elle avance l’étiquette « progressiste » et pousse des cris d’orfraie lorsque quiconque ose en faire la mère du courant de pensée libéral.

L’ouvrage « La gauche, la droite et le marché » de David Spector (économiste et chercheur au CNRS), publié chez Odile Jacob, met un point d’honneur à établir ce lien de filiation entre le libéralisme et une gauche qui le renie. L’auteur, « libéral de gauche », part des racines du courant « social-libéral » (dont John Stuart Mill est considéré comme le père fondateur) pour ensuite décrire sa mutation (les apports des Hobhouse, Henry George…) et son ancrage à gauche (qui jadis défendait un libre-échange et une concurrence favorables aux ouvriers face à une droite conservatrice, soucieuse de sa base sociale constituée de riches propriétaires et de chefs d’entreprise soucieux de voir préserver leur position dominante sur leur marché intérieur).
Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’émergence du courant communiste (porté par Marx et Engels) mit progressivement fin à ce courant de gauche libéral, qui depuis lors s’évertue à répudier par principe (même si l’on compte quelques exceptions) toute velléité libérale ; c’est nier un pan de l’histoire politique, celui où Frédéric Bastiat siégeait à gauche, celui où, perçu via le prisme du consommateur, le bon sens en appelait à la liberté, au libre-échange, à la concurrence (théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, baisse des prix des denrées agricoles — dont le Corn Law Act reste un épisode fameux et contre lequel le sus-mentionné Frédéric Bastiat s’était fait l’écho à travers « Cobden et la Ligue »).

Quittant la vieille Europe pour le Nouveau Monde, M. Spector continue sa démonstration en avançant, toujours de manière documentée, que le Parti Démocrate (que l’on classe à gauche) a toujours eu plus à cœur que le Grand Old Party d’appliquer un droit de la concurrence plus retors dans l’intérêt du consommateur et des acteurs soucieux de s’insérer dans le grand jeu de l’économie quel que soit le marché ; difficile de dire que l’actuel locataire de la Maison Blanche, républicain, n’est pas protectionniste ou soucieux des intérêts des grands groupes.

Favorable aux mécanismes de marché, la gauche d’antan n’était pas moins soucieuse d’un certain idéal social : dans ses « principes d’économie politique », John Stuart Mill développe ses idées sur les droits sociaux et les libertés des travailleurs, en plus d’être précurseur du féminisme en publiant en 1869 « De l’assujettissement des femmes » ; à l’ère contemporaine, on pourra citer John Rawls qui, dans son magnum opus « Théorie de la justice », dépasse l’utilitarisme de Mill en élaborant une théorie d’un genre nouveau qui met au cœur de son action l’équité et la juste égalité des chances à travers ses concepts novateurs de position originelle et de voile d’ignorance.

N’hésitant pas à contredire les antiennes de la gauche d’aujourd’hui, David Spector remet un peu d’ordre dans le spectre politique et apporte un peu d’espoir à l’heure où les clivages gauche-droite font mine de s’estomper mais où le traditionnel ancrage des idées libérales à droite fait encore beaucoup de tort à une philosophie aussi riche et variée que passionnante.

« La gauche, la droite et le marché » est selon moi un ouvrage de référence parce que particulièrement édifiant : après la révélation que fut pour moi le célèbre « De la liberté » de John Stuart Mill (que je n’ai que trop mentionné ici), ce livre s’impose comme une de mes lectures marquantes de par sa prise de hauteur et son approche didactique. Un livre à mettre entre toutes les mains.


Brèves hivernales

Au détour des rues, on voit des nuées d’employés du bâtiment câbler les nouveaux éclairages publics. On hâte le pas en levant la tête : ils ont tous cette même froideur, ce même teint blafard. Intérieurement, on se dit que cette frissonnante lumière blanche siéra à ravir aux frimas des nuits et des matins hivernaux ; les nuits blanches trouveront là une nouvelle illustration.
Le nez dans l’écharpe, on se remémore non sans plaisir les lointaines fantaisies de l’enfance. Il n’y a guère plus d’excentricités à l’âge adulte. On psalmodie Mill : « Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. »

L’hiver est une saison où tout semble s’arrêter, où tout semble s’être évanoui, endormi : la mort y déshabille les arbres et recouvre les plaines d’un immense linceul d’une blancheur immaculée. Las, l’humain sombre dans une torpeur lancinante, offrant aux quartiers vespéraux l’inénarrable spleen qui le tourmente : tourbées, douces-amères… Qu’il s’agisse d’un whisky ou d’un jazz les notes restent en suspend, embrumant lentement l’atmosphère pour chavirer dans un océan de triste bonheur que l’on appelle poétiquement la mélancolie.

Mains froides, cœur chaud. L’adage n’est plus. Alangui par le glacis du givre qui recouvre tout, notre cœur s’est lui aussi figé sous cette mince pellicule, laissant l’humain anesthésié, telle une coquille vide et inexpressive : si l’hiver était une œuvre, il serait le solennel troisième mouvement de la sonate opus 65 en sol mineur de Frédéric Chopin : le piano, âme humaine dans sa plus belle expression, y ressasserait ses souvenirs pendant que les sanglots d’un violoncelle à la voix trop humaine pleurerait ses espoirs indicibles. L’hiver a cela d’extraordinaire qu’il abandonne dans le ciel des milliers de flocons de neiges qui se déposent sans bruit, comme autant de larmes que l’on tairait.

Pourtant, le soleil brille encore. Sa chaleur n’est plus la même, mais elle est comme un sourire sur un corps meurtri. Les quelques rayons qui éclaircissent un ciel souvent trop gris sont autant de lueurs d’espoir qui laissent entrevoir des issues positives dans ce tumultueux cours des événements qui bat la mesure de nos vies.
Dans notre existence bien réglée, on oublie trop souvent de le regarder se lever, de le contempler avec cet émerveillement mêlé de respect, de profiter de chaque seconde qui passe et qui mesure ce qui le sépare du ciel et de l’horizon. Le coucher de soleil nous murmure que demain tout sera possible, son lever nous enjoint à concrétiser nos rêves dans l’instant.

Alors, aux arbres décharnés et aux terres condamnées, on adresse nos suppliques. On se met à rêver du printemps prochain ou du sursaut d’orgueil de Dame Nature. La vie est ainsi faite que tout doit mourir, mais il arrive parfois que l’on murmure aux immuables règles qui régissent l’univers que la transgression est la plus belle des offenses.

« Quelle flamme pourrait égaler le rayon de soleil d’un jour d’hiver ? » Henry David Thoreau


Mes mots…

Fils de mes maux. Parfois veufs avant d’avoir été orphelins. Ils trahissent mes pensées ou les travestissent, cela va de soi. Espiègles, ils s’enfuient aussi vite qu’ils sont venus et ne me laissent rien, pas même le temps de les griffonner. Ils s’amusent, se chamaillent, se déguisent… Ils m’oublient, puis s’en vont. J’en perds la paternité, je ne reconnais plus les miens. Tous deviennent étrangers à ce que je voulais dire. Dire. La parole me manque parce que je n’ai pas les mots pour prononcer les sons. Ils ne se montrent sous leur meilleur jour qu’à l’écrit parce qu’ils préfèrent la beauté des iris aux formes abstruses des esgourdes.

Ils accusent, ils pardonnent, ils affirment. Mes mots portent la douleur de mes plaies, les stigmates de mes peines et le reflet de mes peurs. Ils sont les coups de poignard que je ne donne pas, les preuves d’amour que je ne prononce pas et les cris sourds qui pansent les sons étranglés au sortir de ma bouche.
De l’opprobre aux aveux, tous s’efforcent à noircir les pages, ils font de moi le seul junkie à ne pas planer avec une came blanche et pure. Elle m’effraie, me terrorise. Page blanche…
Quand enfin je noircis la feuille et me lance dans un éloquent soliloque, j’ai peur du mot de trop ou de celui qui manquera.
Verba volant, scripta manent.

Enfin il y a les regards, les silences… Les non-dits sont autant de mots qui résonnent par leur absence. Ce sont des vagues invisibles qui vivent entre les lignes et qui s’abattent sans bruit dans l’inconscient des lecteurs. La blancheur immaculée des interlignes est un mince filet de soie qui cache des regards trop intimes pour être dévoilés.

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras


L’éveil, décence.

La fugacité d’un regard, d’un mot, d’un geste. Tout s’envole puis dépérit sans jamais révéler le sens secret des choses. Je suis une rive tourmentée, violentée par le fracas des vagues, étourdie par le vacarme du vent et hantée par la noirceur du ciel. Le temps nous emporte et nous écrase avec la même véhémence ; rares sont ceux qui arpentent toutes les dimensions de l’absence sans jamais sombrer dans ses funestes torrents : on thésaurise toutes les unités du temps sans même jouir de la richesse de l’instant présent. Sur le rivage jonche l’épave de nos rêves et de nos espérances.

Les croyances se sont consumées à l’image d’un bâton d’encens : de minces filets de fumée ont dansé dans les airs comme s’il s’agissait d’un dernier ballet ou d’une révérence. Il n’en reste qu’une odeur qui rancit, nourrissant des regrets et rouvrant des plaies. Que l’on meure seul ou avec nos fantômes, nous expirons toujours poignardés par les remords enfantés par nos malheurs.
On sillonne les routes avec les mille visages du ciel pour seul horizon : le crépuscule le déchire délicatement en dessinant une vaste plaie qui s’étend du bleu écarlate au rouge cramoisi tandis que la nuit se laisse adoucir par la blancheur éclatante de la lune ; meurtrie par ses innombrables cratères, elle porte en elle les stigmates d’une vie d’errance, elle qui est le témoin privilégié d’une infinité de malheurs.

De part et d’autre des sentiers, les arbres décharnés me gratifient d’une haie d’honneur interminable ; fines et frêles, leurs branches abondantes dessinent le système veineux d’un cœur qui a depuis trop longtemps oublié de battre. Les larmes que je n’ai jamais versées ont des racines plus profondes que chacun de ces arbres et des origines plus enfouies et plus authentiques qu’aucun sourire ne saurait égaler car les râles de désespoir sont dénués de toute hypocrisie : ils sont les échos d’un mal radical, élémentaire, qui n’admet aucune nuance, aucune superficialité. Ce mal grandit de l’intérieur et phagocyte toute l’essence de notre existence pour la condamner à une éternelle inertie. Ne reste alors qu’un pantin désagrégé, égaré, en proie à toute l’étendue du néant auquel il s’offre sans retenue.

Je m’échoue sans lutter, noyé sous les assauts répétés des vagues qui portent en elles tout le poids de mes infortunes. Par la plume je donne la vie à tout ce que j’ai vu mourir : des centaines de mots qui s’embrassent et forment une masse unie et indivisible. Mais cette synergie maudite qui est le fruit de la solitude et de l’adversité mène à de nouvelles créations. Quand en moi tout périclite naissent des phrases qui mènent leur propre vie : magie de la destruction créatrice. Qu’il s’agisse ou non d’un exercice cathartique, nous croyons toujours écrire pour nous seuls jusqu’à ce que d’autres s’approprient ces joyaux extraits des gangues de notre désolation.
Elles sont les Fleurs du Mal. Elles n’obéissent à aucune des règles fondamentales qui régissent notre univers : les nuances de leur beauté s’épanouissent sur le terreau de l’affliction et demeurent éternelles. Nourries par les pluies acides des orages qui s’abattent, elles s’enlacent pour sublimer la beauté du vice et fanent lentement, rongées par la chasteté de la détresse qui s’en dégage. Enlaidies par la négativité qui leur a donné la vie, les miasmes des tristesses latentes les enroberont dans un écrin de désenchantement.

Lorsque les fracas s’arrêtent enfin, le silence reprend ses droits. Un regard se porte sur l’immensité de cette mer apaisée. En contrebas, la plage révèle ses longues balafres : la houle a tout emporté. Des souvenirs il ne reste rien. Tout a sombré dans le tumultueux maelström de notre mélancolie. Demain encore nous irons fouler le sable humide de notre mémoire, demain encore nous sentirons les effluves douces-amères d’une mer qui emportera tout. Parce que tout doit mourir.

« Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » Virginia Woolf


L’école des choix personnels. 1

Certains choix s’imposent à nous. Ils s’immiscent subrepticement et nous dictent notre conduite sur un ton péremptoire qui ne laisse plus de place aux tergiversations, atermoiements et autres veuleries qui nous permettaient de nous contenter du statu quo. Dans la tête, c’est une explosion de spontanéité, comme un cri strident poussé par un Jiminy Cricket nous exhortant à agir. Dès lors, nous ne pouvons plus reculer ; nous obéissons, peu ou prou conscients que si tout est écrit, alors la plume de l’écrivain est en train de nous écraser. La prochaine page sera peut-être celle que l’on attend. Pour pouvoir l’atteindre, il nous faut faire des choix parfois difficiles dont l’issue ne dépend pas que de nous.

Choisir. Lorsqu’on en a la possibilité, c’est une liberté. Lorsque cette possibilité se mue en une nécessité, elle devient un châtiment. Partir. S’accorcher. Se taire. Se confesser. Notre regard se perd dans l’immensité silencieuse et obscure à la recherche d’une once de lumière, une bribe de réponse dans un univers de doutes. L’âme s’est éprise de ce tourment qui nous déchire entre l’oppression libératrice de la confession et la rassurante inertie du silence.
Le long des rails, le long des routes, on titube sans ivresse comme pour dessiner une vie pleine d’embûches. Si l’on s’émeut de la beauté des aurores comme des complaintes de la pluie, c’est parce qu’on ouvre une boîte de Pandore chaque fois que l’on choisit.

« On a toujours le choix. On est même la somme de nos choix. » disait Joseph O’Connor. Faire un choix s’apparente parfois à réaliser un sacrifice sur l’autel de notre existence, une alchimie qui nécessite que l’on cède quelque chose pour obtenir autre chose en retour. La tourmente est alors plus grande encore et la question tourne à l’obsession. Entre le renoncement et grand saut vers l’inconnu, il suffit parfois d’un mot, d’un regard, d’un hasard
Quand l’heure arrive de rejoindre Morphée, on espère que le monde onirique nous offrira un « signe » qui nous montrera quel est le bon choix. S’offrir au cœur de la nuit dans une dernière supplication est l’espoir saugrenu des éternels indécis.

Battant parmi les épais nuages qui éclipsent la lune, le cœur de la nuit est une vieille mécanique rouillée : il bat au rythme du vent qui fait chanceler les arbres, il répercute des cris étouffés par les douleurs muettes : c’est le vacarme des oubliés. Derrière le bruit sourd des nuits sereines résonnent des gémissements d’âmes vagabondes.

« Celui qui a le choix a aussi le tourment. » Proverbe allemand


Et si tout est écrit… 1

UPR

Un manuscrit d’Honoré de Balzac. La vie est telle qu’elle correspond parfaitement à cette illustration : chargée, pleine de ratures et d’annotations, jaunissant sous le faix du temps. L’humain, pauvre mortel, n’est au final qu’un personnage de cette vaste comédie humaine, condamné à suivre la voie toute tracée qui a été écrite pour lui. Et si tout est écrit, alors il n’y a plus de libre-arbitre : il ne reste que le choix d’options menant inexorablement à la même issue, une liberté chimérique octroyée par un habile marionnettiste. L’existence est alors la plus discrète de nos lectures : on se méfie des hasards comme on s’étonne des coïncidences ; on tourne les pages sans bruit, chapitre après chapitre, sans jamais sauter une seule page, un seul mot.

Cette vie, on s’efforce de la comprendre en naviguant de Charybde en Scylla, d’énigmes sibyllines en messages abscons. Parfois, la destinée nous montre un peu plus clairement le chemin à suivre et celui à éviter. Lorsque l’on s’impatiente et que l’on essaie d’atteindre le chapitre suivant, elle nous étreint en jouant avec nos nerfs, nos sentiments — mais cela aussi est écrit. Ce roman qui est le nôtre ne peut être pas être prêté : personne ne peut le lire à notre place et nous en dévoiler la fin.

Et si tout est écrit, alors aucune de nos rencontres n’est fortuite. Certaines sont comme les pages noircies par un écrivain torturé : elles nous indiffèrent avant de nous fasciner, on s’en détourne avant de s’en enticher, on finit par les haïr après les avoir trop aimées.
Alors tout se meurt, mais rien ne s’efface. On tire un trait quand l’écrivain froisse sa page dans un même élan de colère ou de désarroi. Au loin reposent les cendres des rêves qui se sont consumés. Jetées aux quatre vents, elles ne laissent derrière elles que des odeurs âcres de mélancolie et des douleurs étouffées par le poids du silence.

Les pages se tournent. On les tourne, inconsciemment, innocemment, en aveugle, sans même effleurer le papier. Diaphanes, elles ne laissent qu’entrevoir vaguement ce qu’elles nous réservent : c’est un immense jeu de go dans lequel chaque pierre posée peut faire basculer la partie. Joueurs fantoches et ingénus, nous frétillons sans nous imaginer que les jeux sont déjà faits. À la table d’à-côté, les dés sont pipés. Le bandit manchot gagne à tout coup, c’est la loi.

Les chapitres sont comme des portes : l’une s’ouvre, l’autre se ferme. On peut y laisser un marque-page, mais la lecture n’en sera plus la même. Seul le vécu en sera le narrateur. Alors, comme un témoin oculaire, les faits seront quelque peu altérés : certains embelliront les événements quand d’autres en dresseront un portrait plus amer. Il ne faut jamais oublier que quand une porte se ferme, on en jette la clé. Rien n’est plus pareil lorsque l’on glisse son œil dans le trou de la serrure.

Alors peut-être devons-nous retrouver la candeur de l’enfance et découvrir les pages qui s’offrent à nous avec le même regard illuminé que le chérubin qui s’apprête à déchirer un papier cadeau avec toute la célérité et l’euphorie qui caractérisent son jeune âge. Que la surprise soit bonne ou mauvaise, cela n’importe pas.
Parce que si tout est écrit, si nous sommes les uniques lecteurs de nos propres histoires, alors nous en sommes les exégètes. Il n’y a qu’une histoire, il y a d’innombrables interprétations.

« Nous croyons conduire le destin, mais c’est toujours lui qui nous mène. » Denis Diderot


Faits d’hiver.

Neige

Les boulets s’entassent à une allure effrénée malgré le froid et la bise de ce mois de décembre. De petites mains gantées s’agitent pour renforcer les structures. Ne pas négliger l’arrière, peut-être vont-ils tenter de nous prendre à revers. Chacun prend sa tâche à cœur, et une poignée de vaillants combattants surveille d’ores et déjà le moindre geste venant du camp ennemi.
L’assaut est donné. Nous nous baissons derrière notre muraille, armés et prêts à en découdre pour défendre ce qu’il nous reste. On renforce les flancs, on place un gars à l’arrière. Deux continuent coûte que coûte à assurer l’approvisionnement en munitions. Nous ne devons pas en manquer : c’est le nerf de la guerre.
Les premières frappes nous atteignent. Certains ont peur, d’autres serrent les dents pour ne pas craquer. L’ordre ne se fait pas attendre : une colonne se dresse et fait feu comme un seul homme. Puis, un bruit sourd. L’un des nôtres vient de tomber. Tandis que la colonne nourrit le feu contre les agresseurs, on ramasse notre camarade. La guerre est finie pour lui, on lui intime l’ordre de ne pas retourner au front.
Galvanisés par cette vilenie, nous continuons à lutter âprement pour la victoire. L’adversaire divise ses troupes pour nous prendre par les flancs ; notre défense fait preuve d’efficacité, leurs assauts sont systématiquement repoussés. En revanche, nos munitionnaires ne suivent pas la cadence et notre stock s’amenuise : « Il faut viser juste » nous hurle le chef de bataille.

Nous réduisons la cadence de feu ; nous essuyons dès lors davantage de tirs. Pendant que les meilleurs d’entre nous se livrent à corps perdu dans la bataille, certains deviennent munitionnaires, les autres campent sur leurs positions avec de maigres possibilités d’actions. Mais nous tenons bon. L’issue paraît tellement incertaine que chaque camp se livre à un véritable baroud d’honneur : nous nous donnons intégralement pour remporter la victoire. Devant leurs échecs répétés et leurs pertes, les lignes ennemies décident de reculer. Chacun profite de cette trêve pour faire le point sur la situation. Notre muraille paie un lourd tribut ; nos mains s’activent à la renforcer. Nos munitionnaires estiment disposer désormais d’un stock suffisant pour faire face à un nouvel assaut. Doubler les effectifs s’est révélé payant. Objection de la part de nos fantassins : ils réclament davantage de troupes. Leurs mains sont gelées et ils craignent de ne pas pouvoir repousser l’ennemi à la prochaine offensive.
Le consensus paraît difficile à atteindre et notre chef n’est pas réputé pour ses talents de diplomate. Le munitionnaire le plus efficient du groupe conserve son poste, les autres sont envoyés au renforcement de nos structures de défense. Nos fantassins seront renforcés en fonction de l’intensité des frappes ennemies.

Au loin, nous entendons la neige craquer sous des pas lourds et décidés. Ils reviennent ! Nous essuyons une nouvelle vague de tirs d’une violence inouïe. Tous nos soutiens quittent leurs postes et rejoignent notre ligne de défense. Réponse nourrie.
Nos munitionnaires ont été trop optimistes, notre stock de munitions se réduit comme peau de chagrin. Le chef nous enjoint une fois de plus de viser juste. Soudain, une voix se fait entendre. Les feux cessent. C’est l’armistice. Quelques têtes se relèvent timidement. Plus aucun bruit, plus de salves. Certains peinent à le croire. Nous n’avons pas gagné, mais nous n’avons pas perdu. On en profite pour évacuer nos blessés, frigorifiés et meurtris par ces rudes affrontements. Ils nous font promettre de les renvoyer au front un jour prochain parce qu’ils veulent leur revanche. On lit encore des velléités belliqueuses dans tous les regards. Personne ne se contente de ce statu quo mais nous devons nous rendre à l’évidence : la guerre est finie. Du moins, jusqu’à la prochaine récré.

« Un enfant qui joue n’est pas puéril. » Johann Huizinga


Foire du Livre de Brive, troisième journée.

Foire du Livre

Tempus fugit. Ma matinée se résume ainsi, à une poignée de minutes (20, pour être exact) pour me doucher, m’habiller, sauter dans ma voiture et rejoindre la gare de Tulle. J’y suis parvenu et tout s’est joué à une minute près. Arrivé à Brive, j’y découvre une ville endormie, sans bruit. C’était comme si elle avait été soudain dépossédée de ses habitants : curieux phénomène, dans une cité de 70000 âmes, de s’arrêter en pleine rue et de ne rien entendre.
Au carrefour de la rue Toulzac, la vie reprend son cours et la noria de badauds se fait plus forte encore qu’hier. Ça se croise, ça discute, ça pronostique : « On va attendre deux heures ! ».
Je rejoins la queue et plonge dans mon smartphone (j’ai beau avoir des opinions de vieux, je reste tout de même jeune). Avec un protocole de sécurité quelque peu assoupli, il ne faudra que 30 minutes avant de mettre les pieds dans la halle Brassens.

En dilettante, je me fraie un chemin parmi tous ces affamés (de mots, vous l’aurez compris), j’observe, je constate : Carolis, Joffrin, Benguigui… Aujourd’hui encore, il y a des têtes connues. Je reviens sur mes pas et m’en vais saluer Bruno Fuligni (que j’ai rencontré hier comme vous le savez). Il est peu connu en dehors du petit cercle d’initiés, dommage pour lui et tant mieux pour moi ; il est ainsi plus facile de discuter, personne n’attend derrière. Il m’a ainsi fait part de quelques petits détails amusants sur l’émission dans laquelle il anime une chronique. Homme simple d’une grande culture, j’ai beaucoup apprécié cette rencontre.

Puis, pour ne pas changer, je retourne une derrière fois saluer Ingrid Desjours (et faire un selfie) tout en récupérant « Sa vie dans les yeux d’une poupée ». Si j’ai « tout pour plaire » comme elle le dit sur sa page Facebook (en référence au titre de son dernier roman), je me suis demandé ce qu’elle aurait écrit si je n’avais acheté que son roman « Potens »Sébastien aussi est un gibier de Potens ? C’eût été drôle !

Midi, je décide de m’en aller (l’essentiel est fait). Brive dort encore, seuls quelques chalands motivés sont sur les terrasses des rares cafés ouverts en ce dimanche. À la gare, j’effeuille les premières pages de « Sa vie dans les yeux d’une poupée ». J’y trouve une citation de Paul Éluard qui clôt de la plus belle manière qui soit cette troisième et dernière chronique (celles et ceux qui l’ont suivie comprendront pourquoi) :
« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous »


Foire du Livre de Brive, deuxième journée.

Foire du Livre

On trouve toujours plus matinal que soi. Alors que j’arrive (d’un pas pressé, comme à mon habitude) non loin de la place du 14 Juillet, quittant la rue Toulzac et sa myriade de boutiques, j’aperçois au loin une nuée de badauds de tous âges. Longeant cette file d’une longueur non conventionnelle, je réalise en voyant les sacs d’un orange tapageur qu’il s’agit de la file d’attente pour cette deuxième journée de Foire du Livre. Jouxtant cette chaîne humaine, le marché nous embaume et fait résonner dans ma tête une célèbre chanson de Georges Brassens : « Au marché de Brive-la-Gaillarde… ♫ »

Par chance (ou par un bienheureux hasard, si vous avez suivi ma première journée), je rejoins une équipe fort bien placée. Hasard, encore. Dieu bénisse mes collègues. J’ai grugé d’innombrables places : vilenie absolue, j’en conviens.

Cette deuxième journée (notez le choix judicieux du vocabulaire, il vous donne à lui seul mon programme de demain) commence par un défi pour le moins rocambolesque : filmer l’animateur vedette d’un jeu télévisé de culture générale en train de saluer une femme qu’il courtisait jadis lorsqu’il était à Juan-les-Pins (dans une discothèque ayant eu pour disc-jockey un dénommé Thierry Ardisson). Mission rapidement accomplie.

Non loin se trouve le stand d’Ingrid Desjours, dont je vous ai parlé hier. C’est avec grand plaisir que je retourne la saluer et lui livrer mes impressions (et mes quelques questions, je suis d’une curiosité maladive…) sur le début de ma lecture de « Tout pour plaire ». Les sujets sont variés : informatique, musique (et notamment Damien Saez, apprécié tant par l’auteur que par le blogueur), société…
Arrive un échange édifiant sur le processus créatif, les doutes et les insatisfactions de l’écrivain sur son propre travail. Aborder ce point me donne l’occasion de vous avouer que certains billets de ce blog sont le fruit d’écritures et de réécritures qui me demandent parfois plus de trois heures (ce qui paraît disproportionné au regard de la taille, je vous l’accorde). Tant de temps pour des billets tels que Page blanche, Éloge de l’automne ou Palabre de ma misanthropie, tant de satisfaction, tant de peur. Satisfaction d’être parvenu à un résultat qui me convient (si rare que je me dois de le souligner), peur de ne pas pouvoir faire mieux. Au point de laisser certains billets à l’état de brouillon voire de supprimer certains d’entre eux car leur relecture s’apparente parfois au viol de ma propre intimité.
Un jour j’apprendrai à lâcher mes créations comme on laisse grandir ses enfants avec leurs qualités et leurs défauts, un jour j’apprendrai à réfréner cette quête absurde de quasi-perfection. Un jour…

J’arpente à nouveau la halle de long en large, attendant 15:00 pour apercevoir enfin M. Fuligni (dont j’ai parlé dans mon billet de la veille). Au hasard d’une très légère bousculade (la Foire est une noria inextinguible de lecteurs avides…), je rencontre un autre historien, le respectueux Gonzague Saint Bris, qui me reconnait et me salue… L’union des gauchers ! Au partir, je remarque son sac, orné de fleurs de lys argentées, ce qui me laisse une question et une seule : légitimiste ou orléaniste ?

Quinze heures parait si loin que je me résous à faire la queue pour la fidèle parmi les fidèles à cette foire du livre : Amélie Nothomb. Au vu des aficionados qui faisaient le pied de grue, pas de grandes discussions, un simple autographe sur une « Pétronille » qui m’aura agréablement amusé durant un Paris-Brive pour le moins morose et me voilà reparti. L’œil vif, je distingue la collègue de la première journée à ce stand que j’ai quitté il y a très peu de temps. J’y retourne donc une seconde fois. Un vrai pot de colle.

Quinze heures bientôt et toujours pas de Bruno Fuligni. L’aménité d’un autre auteur du même stand l’amène à préciser à la délicate demoiselle qui me dit « Nous sommes dans l’expectative » qu’il a aperçu M. Fuligni et qu’il sera là d’ici cinq ou dix minutes. En effet, il est rapidement arrivé, tel qu’on peut le voir sur LCP.
Cette rencontre m’a permis d’avoir une petite discussion sur Armand Fallières (dont il a parlé jeudi dernier dans l’émission Politique Matin, les lecteurs assidus savent que j’apprécie tout particulièrement cette émission) et de lui dire tout le bien que je pense que sa tribune (lui même surpris de son succès). Évidemment, je n’ai pu résister au plaisir de tweeter la photo souvenir.

Il y a les dédicaces, le bonheur simple d’une signature au bas d’une page, et il y a le reste : les mots, les non-dits, les regards ; des échanges qui complètent la richesse que nous apportent leurs œuvres et qui nous amènent, chacun à notre manière, à nous connaître davantage.

« Il y a toujours, dans un livre, […], une phrase qui bondit au visage du lecteur comme si elle n’attendait que lui. » Christian Bobin


Foire du Livre de Brive, première journée. 1

Foire du Livre

Calme, bourdonnement, puis tohu-bohu. Rien ne change jamais à la Foire du Livre de Brive, pas même le temps, toujours grisonnant en ce mois de Brumaire. Une grisaille nonchalante, fraîche et humide, complice toute trouvée d’une foire qui préfère vous voir au cœur de la Halle Georges Brassens plutôt qu’à la terrasse d’un café. « Noir comme le diable, chaud comme l’enfer, pur comme un ange, doux comme l’amour… » disait Talleyrand. Oubliez-le, votre boisson sera littéraire.

Rien ne change jamais, donc, pas plus que mes petites manies, celles qui me font aller et venir inlassablement à la recherche d’auteurs, de livres à dévorer, de nourriture intellectuelle, de discussions passionnées… J’use mes chaussures à force de fureter çà et là, de pencher la tête dans tous les sens — en l’air ou sur mon smartphone, esclave des temps modernes… —, et de me laisser aller au plus masculin des vices. Ah, les vendeuses…

J’attendais avec grande impatience M. Bruno Fuligni, éminent historien que je connais en raison de mon assiduité à La Chaîne Parlementaire. Il ne viendra malheureusement pas. Ma motivation restera donc intacte pour la journée de demain, journée qui devrait être fort mouvementée pour diverses raisons que vous découvrirez le moment venu. En attendant, je me suis porté acquéreur de l’ouvrage « Dans les archives inédites des services secrets ».

Guère plus loin, je tombe sur les œuvres de Vladimir Fedorovski (qui ne sera pas présent à cette foire). On ne me changera pas, le féru de politique que je suis a délié sa bourse pour « Poutine : l’itinéraire secret » puis je suis reparti pour d’innombrables allers et retours…

À force de traîner mes guêtres le nez à moitié absorbé par mon smartphone et les SMS drolatiques échangés avec mon plus fidèle acolyte, j’ai frôlé de peu la bousculade avec une personne qui n’est autre qu’une collègue de travail. « Souvent la vie s’amuse » dirait Katherine Pancol. C’est ainsi que je me retrouve embarqué au stand de Mazarine Pingeot… absente elle aussi en ce vendredi.
C’est en levant la tête que j’aperçois un nom et un portrait : Ingrid Desjours. Un nom qui ne m’est pas inconnu puisque quelques jours plus tôt, j’avais été intrigué par l’encart du site officiel de la Foire du Livre qui lui est consacré. Hasard. (ma collègue me glissera qu’il n’y a pas de hasard. Jamais. Et c’est probablement vrai…)

Summum de la subtilité, je glisse un « Elle est jolie » avant de constater que l’intéressée nous faisait face. Peut-être m’a-t-elle entendu ? Je ne sais pas. Elle est élégante oui, j’ose l’avouer, et d’une délicate affabilité. La curiosité ayant cédé sa place à la rencontre, je suis donc reparti avec son domestic thriller « Tout pour plaire » (j’ai été happé par l’accroche « L’enfer c’est toujours les autres », vous comprenez) après une conversation édifiante sur son passé de psychocriminologue et son parcours d’écrivain. C’est là qu’est la quintessence de la rencontre : on découvre la personne qui se cache derrière les mots (dans le cas présent, avant même de les avoir lus, ce qui est n’est pas dépourvu d’intérêt), et on essaye de comprendre pourquoi, comment. Pourquoi ? Peut-être pour essayer de comprendre pourquoi nous-mêmes écrivons. Je crois que nous ne le savons pas toujours. Expiation, catharsis, création… Il y a probablement autant de raisons que d’auteurs.

Le temps s’est écoulé à une allure folle. Je me suis retrouvé en gare de Brive sans vraiment m’en rendre compte. Durant l’attente, on m’apprend que mon train a été supprimé en raison d’un passager malade. Hasard. Une heure pour commencer à parcourir le livre d’Ingrid Desjours.
Je découvre alors la dédicace (mon livre a été dédicacé, élément éclipsé par mon esprit). Un sourire se dessine sur mon visage. Je me souviens bien lui avoir dit qu’il m’arrivait d’écrire (notamment ici) mais je ne sais plus pourquoi, ai-je donc prêté si peu d’attention à mes mots ? Cela me surprend, mais prouve que je ne m’écoute pas parler.
Mes œuvres… Toutes dans les confins de mon esprit ou à l’état embryonnaire égarées sur mes disques durs. Pour l’instant.

Revenons au livre. J’y trouve la présence d’un « ingénieur en informatique » et le mot « Linux ». Mon activité professionnelle se confronte à ma passion. Hasard.
Je relis certains passages trois, quatre fois peut-être. Des passages qui m’intriguent, qui attisent ma curiosité. Je me remémore Virginia Woolf :

« Tous les secrets de l’âme d’un auteur, toutes ses expériences, toutes les qualités de son esprit sont gravés dans son oeuvre. »

Nous arrivons en gare de Tulle. La voix m’ordonne implicitement de ranger mon livre. Je m’engouffre dans la nuit, puis dans ma voiture. Plus haut, une dépanneuse fait son travail, ce qui bloque à moitié la route. Ça tombe bien, je voulais profiter un peu de la musique. Hasard, encore.
Miles Davis, Blue in green. Je retombe dans l’éloge de l’automne.« Aux alentours, tout est endormi, il n’y a rien, juste le silence, sinon le bruit d’un vent mortifère qui effeuille sans relâche les aulnes rouillés sur les bords de routes désertées en proie aux complaintes de la pluie. » écrivai-je il y a un an. Non, rien ne change jamais. Tomorrow is another day.

« Mêmes les rencontres de hasard sont dues à des liens noués dans des vies antérieures… tout est déterminé par le karma. Même pour des choses insignifiantes, le hasard n’existe pas. » Harumi Murakami