Littérature

Parce qu’il faut mêler à la folie un grain de sagesse…


« La gauche, la droite et le marché » : à lire ! 1

« J’assume qu’il y ait un libéralisme. Le libéralisme est une valeur de gauche. » Cette phrase prononcée par l’actuel occupant du Palais de l’Élysée eut l’effet d’une bombe : aussitôt dite, la saillie imprudente du ministre de l’économie devenu président donna suite à de courts quolibets comme à de longues diatribes. Liêm Hoang Ngoc, « socialiste insoumis » et ancien parlementaire européen, n’hésita pas à éructer sa harangue marxisante dans les colonnes du Monde, arguant que
« Les « libéraux de gauche » se parent du costume réformiste social-démocrate pour travestir leur adhésion aux idées les plus conservatrices. L’horizon de la social-démocratie est le socialisme, alors que celui du libéralisme reste le capitalisme. » ; « l’économiste » qu’il est n’a probablement pas ouvert de livres d’histoire politique pour laisser échapper de pareilles inepties (qu’il se rassure, Emmanuel Macron a rapidement mis fin à toute accointance qu’on pouvait lui prêter avec le libéralisme…).

Cet épisode est particulièrement révélateur d’une forme d’omertà qui règne dans les rangs de la gauche française contemporaine. Alors qu’elle peut encore fièrement (et c’est la seule fierté dont elle peut légitimement se targuer) d’être libérale sur les questions de société (mariage pour tous, PMA, drogues, etc.), elle avance l’étiquette « progressiste » et pousse des cris d’orfraie lorsque quiconque ose en faire la mère du courant de pensée libéral.

L’ouvrage « La gauche, la droite et le marché » de David Spector (économiste et chercheur au CNRS), publié chez Odile Jacob, met un point d’honneur à établir ce lien de filiation entre le libéralisme et une gauche qui le renie. L’auteur, « libéral de gauche », part des racines du courant « social-libéral » (dont John Stuart Mill est considéré comme le père fondateur) pour ensuite décrire sa mutation (les apports des Hobhouse, Henry George…) et son ancrage à gauche (qui jadis défendait un libre-échange et une concurrence favorables aux ouvriers face à une droite conservatrice, soucieuse de sa base sociale constituée de riches propriétaires et de chefs d’entreprise soucieux de voir préserver leur position dominante sur leur marché intérieur).
Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’émergence du courant communiste (porté par Marx et Engels) mit progressivement fin à ce courant de gauche libéral, qui depuis lors s’évertue à répudier par principe (même si l’on compte quelques exceptions) toute velléité libérale ; c’est nier un pan de l’histoire politique, celui où Frédéric Bastiat siégeait à gauche, celui où, perçu via le prisme du consommateur, le bon sens en appelait à la liberté, au libre-échange, à la concurrence (théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, baisse des prix des denrées agricoles — dont le Corn Law Act reste un épisode fameux et contre lequel le sus-mentionné Frédéric Bastiat s’était fait l’écho à travers « Cobden et la Ligue »).

Quittant la vieille Europe pour le Nouveau Monde, M. Spector continue sa démonstration en avançant, toujours de manière documentée, que le Parti Démocrate (que l’on classe à gauche) a toujours eu plus à cœur que le Grand Old Party d’appliquer un droit de la concurrence plus retors dans l’intérêt du consommateur et des acteurs soucieux de s’insérer dans le grand jeu de l’économie quel que soit le marché ; difficile de dire que l’actuel locataire de la Maison Blanche, républicain, n’est pas protectionniste ou soucieux des intérêts des grands groupes.

Favorable aux mécanismes de marché, la gauche d’antan n’était pas moins soucieuse d’un certain idéal social : dans ses « principes d’économie politique », John Stuart Mill développe ses idées sur les droits sociaux et les libertés des travailleurs, en plus d’être précurseur du féminisme en publiant en 1869 « De l’assujettissement des femmes » ; à l’ère contemporaine, on pourra citer John Rawls qui, dans son magnum opus « Théorie de la justice », dépasse l’utilitarisme de Mill en élaborant une théorie d’un genre nouveau qui met au cœur de son action l’équité et la juste égalité des chances à travers ses concepts novateurs de position originelle et de voile d’ignorance.

N’hésitant pas à contredire les antiennes de la gauche d’aujourd’hui, David Spector remet un peu d’ordre dans le spectre politique et apporte un peu d’espoir à l’heure où les clivages gauche-droite font mine de s’estomper mais où le traditionnel ancrage des idées libérales à droite fait encore beaucoup de tort à une philosophie aussi riche et variée que passionnante.

« La gauche, la droite et le marché » est selon moi un ouvrage de référence parce que particulièrement édifiant : après la révélation que fut pour moi le célèbre « De la liberté » de John Stuart Mill (que je n’ai que trop mentionné ici), ce livre s’impose comme une de mes lectures marquantes de par sa prise de hauteur et son approche didactique. Un livre à mettre entre toutes les mains.


Brèves hivernales

Au détour des rues, on voit des nuées d’employés du bâtiment câbler les nouveaux éclairages publics. On hâte le pas en levant la tête : ils ont tous cette même froideur, ce même teint blafard. Intérieurement, on se dit que cette frissonnante lumière blanche siéra à ravir aux frimas des nuits et des matins hivernaux ; les nuits blanches trouveront là une nouvelle illustration.
Le nez dans l’écharpe, on se remémore non sans plaisir les lointaines fantaisies de l’enfance. Il n’y a guère plus d’excentricités à l’âge adulte. On psalmodie Mill : « Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. »

L’hiver est une saison où tout semble s’arrêter, où tout semble s’être évanoui, endormi : la mort y déshabille les arbres et recouvre les plaines d’un immense linceul d’une blancheur immaculée. Las, l’humain sombre dans une torpeur lancinante, offrant aux quartiers vespéraux l’inénarrable spleen qui le tourmente : tourbées, douces-amères… Qu’il s’agisse d’un whisky ou d’un jazz les notes restent en suspend, embrumant lentement l’atmosphère pour chavirer dans un océan de triste bonheur que l’on appelle poétiquement la mélancolie.

Mains froides, cœur chaud. L’adage n’est plus. Alangui par le glacis du givre qui recouvre tout, notre cœur s’est lui aussi figé sous cette mince pellicule, laissant l’humain anesthésié, telle une coquille vide et inexpressive : si l’hiver était une œuvre, il serait le solennel troisième mouvement de la sonate opus 65 en sol mineur de Frédéric Chopin : le piano, âme humaine dans sa plus belle expression, y ressasserait ses souvenirs pendant que les sanglots d’un violoncelle à la voix trop humaine pleurerait ses espoirs indicibles. L’hiver a cela d’extraordinaire qu’il abandonne dans le ciel des milliers de flocons de neiges qui se déposent sans bruit, comme autant de larmes que l’on tairait.

Pourtant, le soleil brille encore. Sa chaleur n’est plus la même, mais elle est comme un sourire sur un corps meurtri. Les quelques rayons qui éclaircissent un ciel souvent trop gris sont autant de lueurs d’espoir qui laissent entrevoir des issues positives dans ce tumultueux cours des événements qui bat la mesure de nos vies.
Dans notre existence bien réglée, on oublie trop souvent de le regarder se lever, de le contempler avec cet émerveillement mêlé de respect, de profiter de chaque seconde qui passe et qui mesure ce qui le sépare du ciel et de l’horizon. Le coucher de soleil nous murmure que demain tout sera possible, son lever nous enjoint à concrétiser nos rêves dans l’instant.

Alors, aux arbres décharnés et aux terres condamnées, on adresse nos suppliques. On se met à rêver du printemps prochain ou du sursaut d’orgueil de Dame Nature. La vie est ainsi faite que tout doit mourir, mais il arrive parfois que l’on murmure aux immuables règles qui régissent l’univers que la transgression est la plus belle des offenses.

« Quelle flamme pourrait égaler le rayon de soleil d’un jour d’hiver ? » Henry David Thoreau


Mes mots…

Fils de mes maux. Parfois veufs avant d’avoir été orphelins. Ils trahissent mes pensées ou les travestissent, cela va de soi. Espiègles, ils s’enfuient aussi vite qu’ils sont venus et ne me laissent rien, pas même le temps de les griffonner. Ils s’amusent, se chamaillent, se déguisent… Ils m’oublient, puis s’en vont. J’en perds la paternité, je ne reconnais plus les miens. Tous deviennent étrangers à ce que je voulais dire. Dire. La parole me manque parce que je n’ai pas les mots pour prononcer les sons. Ils ne se montrent sous leur meilleur jour qu’à l’écrit parce qu’ils préfèrent la beauté des iris aux formes abstruses des esgourdes.

Ils accusent, ils pardonnent, ils affirment. Mes mots portent la douleur de mes plaies, les stigmates de mes peines et le reflet de mes peurs. Ils sont les coups de poignard que je ne donne pas, les preuves d’amour que je ne prononce pas et les cris sourds qui pansent les sons étranglés au sortir de ma bouche.
De l’opprobre aux aveux, tous s’efforcent à noircir les pages, ils font de moi le seul junkie à ne pas planer avec une came blanche et pure. Elle m’effraie, me terrorise. Page blanche…
Quand enfin je noircis la feuille et me lance dans un éloquent soliloque, j’ai peur du mot de trop ou de celui qui manquera.
Verba volant, scripta manent.

Enfin il y a les regards, les silences… Les non-dits sont autant de mots qui résonnent par leur absence. Ce sont des vagues invisibles qui vivent entre les lignes et qui s’abattent sans bruit dans l’inconscient des lecteurs. La blancheur immaculée des interlignes est un mince filet de soie qui cache des regards trop intimes pour être dévoilés.

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras


L’éveil, décence.

La fugacité d’un regard, d’un mot, d’un geste. Tout s’envole puis dépérit sans jamais révéler le sens secret des choses. Je suis une rive tourmentée, violentée par le fracas des vagues, étourdie par le vacarme du vent et hantée par la noirceur du ciel. Le temps nous emporte et nous écrase avec la même véhémence ; rares sont ceux qui arpentent toutes les dimensions de l’absence sans jamais sombrer dans ses funestes torrents : on thésaurise toutes les unités du temps sans même jouir de la richesse de l’instant présent. Sur le rivage jonche l’épave de nos rêves et de nos espérances.

Les croyances se sont consumées à l’image d’un bâton d’encens : de minces filets de fumée ont dansé dans les airs comme s’il s’agissait d’un dernier ballet ou d’une révérence. Il n’en reste qu’une odeur qui rancit, nourrissant des regrets et rouvrant des plaies. Que l’on meure seul ou avec nos fantômes, nous expirons toujours poignardés par les remords enfantés par nos malheurs.
On sillonne les routes avec les mille visages du ciel pour seul horizon : le crépuscule le déchire délicatement en dessinant une vaste plaie qui s’étend du bleu écarlate au rouge cramoisi tandis que la nuit se laisse adoucir par la blancheur éclatante de la lune ; meurtrie par ses innombrables cratères, elle porte en elle les stigmates d’une vie d’errance, elle qui est le témoin privilégié d’une infinité de malheurs.

De part et d’autre des sentiers, les arbres décharnés me gratifient d’une haie d’honneur interminable ; fines et frêles, leurs branches abondantes dessinent le système veineux d’un cœur qui a depuis trop longtemps oublié de battre. Les larmes que je n’ai jamais versées ont des racines plus profondes que chacun de ces arbres et des origines plus enfouies et plus authentiques qu’aucun sourire ne saurait égaler car les râles de désespoir sont dénués de toute hypocrisie : ils sont les échos d’un mal radical, élémentaire, qui n’admet aucune nuance, aucune superficialité. Ce mal grandit de l’intérieur et phagocyte toute l’essence de notre existence pour la condamner à une éternelle inertie. Ne reste alors qu’un pantin désagrégé, égaré, en proie à toute l’étendue du néant auquel il s’offre sans retenue.

Je m’échoue sans lutter, noyé sous les assauts répétés des vagues qui portent en elles tout le poids de mes infortunes. Par la plume je donne la vie à tout ce que j’ai vu mourir : des centaines de mots qui s’embrassent et forment une masse unie et indivisible. Mais cette synergie maudite qui est le fruit de la solitude et de l’adversité mène à de nouvelles créations. Quand en moi tout périclite naissent des phrases qui mènent leur propre vie : magie de la destruction créatrice. Qu’il s’agisse ou non d’un exercice cathartique, nous croyons toujours écrire pour nous seuls jusqu’à ce que d’autres s’approprient ces joyaux extraits des gangues de notre désolation.
Elles sont les Fleurs du Mal. Elles n’obéissent à aucune des règles fondamentales qui régissent notre univers : les nuances de leur beauté s’épanouissent sur le terreau de l’affliction et demeurent éternelles. Nourries par les pluies acides des orages qui s’abattent, elles s’enlacent pour sublimer la beauté du vice et fanent lentement, rongées par la chasteté de la détresse qui s’en dégage. Enlaidies par la négativité qui leur a donné la vie, les miasmes des tristesses latentes les enroberont dans un écrin de désenchantement.

Lorsque les fracas s’arrêtent enfin, le silence reprend ses droits. Un regard se porte sur l’immensité de cette mer apaisée. En contrebas, la plage révèle ses longues balafres : la houle a tout emporté. Des souvenirs il ne reste rien. Tout a sombré dans le tumultueux maelström de notre mélancolie. Demain encore nous irons fouler le sable humide de notre mémoire, demain encore nous sentirons les effluves douces-amères d’une mer qui emportera tout. Parce que tout doit mourir.

« Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » Virginia Woolf


L’école des choix personnels. 1

Certains choix s’imposent à nous. Ils s’immiscent subrepticement et nous dictent notre conduite sur un ton péremptoire qui ne laisse plus de place aux tergiversations, atermoiements et autres veuleries qui nous permettaient de nous contenter du statu quo. Dans la tête, c’est une explosion de spontanéité, comme un cri strident poussé par un Jiminy Cricket nous exhortant à agir. Dès lors, nous ne pouvons plus reculer ; nous obéissons, peu ou prou conscients que si tout est écrit, alors la plume de l’écrivain est en train de nous écraser. La prochaine page sera peut-être celle que l’on attend. Pour pouvoir l’atteindre, il nous faut faire des choix parfois difficiles dont l’issue ne dépend pas que de nous.

Choisir. Lorsqu’on en a la possibilité, c’est une liberté. Lorsque cette possibilité se mue en une nécessité, elle devient un châtiment. Partir. S’accorcher. Se taire. Se confesser. Notre regard se perd dans l’immensité silencieuse et obscure à la recherche d’une once de lumière, une bribe de réponse dans un univers de doutes. L’âme s’est éprise de ce tourment qui nous déchire entre l’oppression libératrice de la confession et la rassurante inertie du silence.
Le long des rails, le long des routes, on titube sans ivresse comme pour dessiner une vie pleine d’embûches. Si l’on s’émeut de la beauté des aurores comme des complaintes de la pluie, c’est parce qu’on ouvre une boîte de Pandore chaque fois que l’on choisit.

« On a toujours le choix. On est même la somme de nos choix. » disait Joseph O’Connor. Faire un choix s’apparente parfois à réaliser un sacrifice sur l’autel de notre existence, une alchimie qui nécessite que l’on cède quelque chose pour obtenir autre chose en retour. La tourmente est alors plus grande encore et la question tourne à l’obsession. Entre le renoncement et grand saut vers l’inconnu, il suffit parfois d’un mot, d’un regard, d’un hasard
Quand l’heure arrive de rejoindre Morphée, on espère que le monde onirique nous offrira un « signe » qui nous montrera quel est le bon choix. S’offrir au cœur de la nuit dans une dernière supplication est l’espoir saugrenu des éternels indécis.

Battant parmi les épais nuages qui éclipsent la lune, le cœur de la nuit est une vieille mécanique rouillée : il bat au rythme du vent qui fait chanceler les arbres, il répercute des cris étouffés par les douleurs muettes : c’est le vacarme des oubliés. Derrière le bruit sourd des nuits sereines résonnent des gémissements d’âmes vagabondes.

« Celui qui a le choix a aussi le tourment. » Proverbe allemand


Et si tout est écrit… 1

UPR

Un manuscrit d’Honoré de Balzac. La vie est telle qu’elle correspond parfaitement à cette illustration : chargée, pleine de ratures et d’annotations, jaunissant sous le faix du temps. L’humain, pauvre mortel, n’est au final qu’un personnage de cette vaste comédie humaine, condamné à suivre la voie toute tracée qui a été écrite pour lui. Et si tout est écrit, alors il n’y a plus de libre-arbitre : il ne reste que le choix d’options menant inexorablement à la même issue, une liberté chimérique octroyée par un habile marionnettiste. L’existence est alors la plus discrète de nos lectures : on se méfie des hasards comme on s’étonne des coïncidences ; on tourne les pages sans bruit, chapitre après chapitre, sans jamais sauter une seule page, un seul mot.

Cette vie, on s’efforce de la comprendre en naviguant de Charybde en Scylla, d’énigmes sibyllines en messages abscons. Parfois, la destinée nous montre un peu plus clairement le chemin à suivre et celui à éviter. Lorsque l’on s’impatiente et que l’on essaie d’atteindre le chapitre suivant, elle nous étreint en jouant avec nos nerfs, nos sentiments — mais cela aussi est écrit. Ce roman qui est le nôtre ne peut être pas être prêté : personne ne peut le lire à notre place et nous en dévoiler la fin.

Et si tout est écrit, alors aucune de nos rencontres n’est fortuite. Certaines sont comme les pages noircies par un écrivain torturé : elles nous indiffèrent avant de nous fasciner, on s’en détourne avant de s’en enticher, on finit par les haïr après les avoir trop aimées.
Alors tout se meurt, mais rien ne s’efface. On tire un trait quand l’écrivain froisse sa page dans un même élan de colère ou de désarroi. Au loin reposent les cendres des rêves qui se sont consumés. Jetées aux quatre vents, elles ne laissent derrière elles que des odeurs âcres de mélancolie et des douleurs étouffées par le poids du silence.

Les pages se tournent. On les tourne, inconsciemment, innocemment, en aveugle, sans même effleurer le papier. Diaphanes, elles ne laissent qu’entrevoir vaguement ce qu’elles nous réservent : c’est un immense jeu de go dans lequel chaque pierre posée peut faire basculer la partie. Joueurs fantoches et ingénus, nous frétillons sans nous imaginer que les jeux sont déjà faits. À la table d’à-côté, les dés sont pipés. Le bandit manchot gagne à tout coup, c’est la loi.

Les chapitres sont comme des portes : l’une s’ouvre, l’autre se ferme. On peut y laisser un marque-page, mais la lecture n’en sera plus la même. Seul le vécu en sera le narrateur. Alors, comme un témoin oculaire, les faits seront quelque peu altérés : certains embelliront les événements quand d’autres en dresseront un portrait plus amer. Il ne faut jamais oublier que quand une porte se ferme, on en jette la clé. Rien n’est plus pareil lorsque l’on glisse son œil dans le trou de la serrure.

Alors peut-être devons-nous retrouver la candeur de l’enfance et découvrir les pages qui s’offrent à nous avec le même regard illuminé que le chérubin qui s’apprête à déchirer un papier cadeau avec toute la célérité et l’euphorie qui caractérisent son jeune âge. Que la surprise soit bonne ou mauvaise, cela n’importe pas.
Parce que si tout est écrit, si nous sommes les uniques lecteurs de nos propres histoires, alors nous en sommes les exégètes. Il n’y a qu’une histoire, il y a d’innombrables interprétations.

« Nous croyons conduire le destin, mais c’est toujours lui qui nous mène. » Denis Diderot


Faits d’hiver.

Neige

Les boulets s’entassent à une allure effrénée malgré le froid et la bise de ce mois de décembre. De petites mains gantées s’agitent pour renforcer les structures. Ne pas négliger l’arrière, peut-être vont-ils tenter de nous prendre à revers. Chacun prend sa tâche à cœur, et une poignée de vaillants combattants surveille d’ores et déjà le moindre geste venant du camp ennemi.
L’assaut est donné. Nous nous baissons derrière notre muraille, armés et prêts à en découdre pour défendre ce qu’il nous reste. On renforce les flancs, on place un gars à l’arrière. Deux continuent coûte que coûte à assurer l’approvisionnement en munitions. Nous ne devons pas en manquer : c’est le nerf de la guerre.
Les premières frappes nous atteignent. Certains ont peur, d’autres serrent les dents pour ne pas craquer. L’ordre ne se fait pas attendre : une colonne se dresse et fait feu comme un seul homme. Puis, un bruit sourd. L’un des nôtres vient de tomber. Tandis que la colonne nourrit le feu contre les agresseurs, on ramasse notre camarade. La guerre est finie pour lui, on lui intime l’ordre de ne pas retourner au front.
Galvanisés par cette vilenie, nous continuons à lutter âprement pour la victoire. L’adversaire divise ses troupes pour nous prendre par les flancs ; notre défense fait preuve d’efficacité, leurs assauts sont systématiquement repoussés. En revanche, nos munitionnaires ne suivent pas la cadence et notre stock s’amenuise : « Il faut viser juste » nous hurle le chef de bataille.

Nous réduisons la cadence de feu ; nous essuyons dès lors davantage de tirs. Pendant que les meilleurs d’entre nous se livrent à corps perdu dans la bataille, certains deviennent munitionnaires, les autres campent sur leurs positions avec de maigres possibilités d’actions. Mais nous tenons bon. L’issue paraît tellement incertaine que chaque camp se livre à un véritable baroud d’honneur : nous nous donnons intégralement pour remporter la victoire. Devant leurs échecs répétés et leurs pertes, les lignes ennemies décident de reculer. Chacun profite de cette trêve pour faire le point sur la situation. Notre muraille paie un lourd tribut ; nos mains s’activent à la renforcer. Nos munitionnaires estiment disposer désormais d’un stock suffisant pour faire face à un nouvel assaut. Doubler les effectifs s’est révélé payant. Objection de la part de nos fantassins : ils réclament davantage de troupes. Leurs mains sont gelées et ils craignent de ne pas pouvoir repousser l’ennemi à la prochaine offensive.
Le consensus paraît difficile à atteindre et notre chef n’est pas réputé pour ses talents de diplomate. Le munitionnaire le plus efficient du groupe conserve son poste, les autres sont envoyés au renforcement de nos structures de défense. Nos fantassins seront renforcés en fonction de l’intensité des frappes ennemies.

Au loin, nous entendons la neige craquer sous des pas lourds et décidés. Ils reviennent ! Nous essuyons une nouvelle vague de tirs d’une violence inouïe. Tous nos soutiens quittent leurs postes et rejoignent notre ligne de défense. Réponse nourrie.
Nos munitionnaires ont été trop optimistes, notre stock de munitions se réduit comme peau de chagrin. Le chef nous enjoint une fois de plus de viser juste. Soudain, une voix se fait entendre. Les feux cessent. C’est l’armistice. Quelques têtes se relèvent timidement. Plus aucun bruit, plus de salves. Certains peinent à le croire. Nous n’avons pas gagné, mais nous n’avons pas perdu. On en profite pour évacuer nos blessés, frigorifiés et meurtris par ces rudes affrontements. Ils nous font promettre de les renvoyer au front un jour prochain parce qu’ils veulent leur revanche. On lit encore des velléités belliqueuses dans tous les regards. Personne ne se contente de ce statu quo mais nous devons nous rendre à l’évidence : la guerre est finie. Du moins, jusqu’à la prochaine récré.

« Un enfant qui joue n’est pas puéril. » Johann Huizinga


À propos de Philippe Martel et du Cercle des Poètes Disparus. 4

À peine Mr Keating fut-il sorti de la salle que l’on vilipendât son œuvre. La tête haute et le verbe incisif, il leur fallait nager à contre-courant, lutter contre l’establishment et s’ériger en dernier rempart contre le progressisme dangereux qui ronge notre société décadente, dénuée de tout repère.

Non, M. Martel. C’est incorrect. Vous pouvez vous rasseoir, vous et vos séides. 140 caractères ne constituent pas une argumentation. Ils ne suffisent pas et ne suffiront jamais à justifier une prise de position aussi radicale. Stupide et toxique, vous dîtes ? Qu’est-ce qui est stupide et toxique ? De vouloir la liberté ? de vouloir penser librement ? de refuser le conformisme ?

Ce qui est stupide et toxique, c’est votre ton péremptoire, votre accusation infondée, votre déni systématique. Le Cercle des Poètes Disparus est une ode à la littérature et à la liberté dans ce qu’elle a de plus absolu ; là où certains y voient un appel à la désobéissance et à la sédition, j’y vois un éloge de la libre-pensée. Là où certains y voient un film stupide et toxique, j’y vois un long-métrage intelligent et bienfaisant.

En jetant l’anathème sur ce film, vous n’agissez qu’en parfait zélateur d’une société aseptisée, veule et conformiste. En extrapolant, je ne peux que supputer que vous êtes le chantre d’une éducation « orthodoxe » parfaitement calibrée, opposé à toute méthode alternative et à toute conception divergente. Rassurez-vous, M. Martel, nous formons de « bons petits républicains » et Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas dans les programmes scolaires. Ce n’est donc pas demain que les préceptes de Henry David Thoreau seront enseignés à nos chères têtes blondes. Vous pouvez vous en féliciter.

Car il serait parfaitement stupide et toxique de dire à notre jeunesse que « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins. » et qu’« Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi. », convenons-en !
Quelle infamie que ce film qui fait l’apologie de la liberté (« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »), de l’humain (« On écrit de la poésie parce qu’on fait partie de l’humanité, et l’humanité est faite de passion ») et de l’amour (« La médecine, la loi, le commerce et l’industrie sont de nobles occupations, et nécessaires pour la survie de l’humanité. Mais la poésie, la beauté et la dépassement de soi, l’amour : c’est tout ce pour quoi nous vivons. ») !
Quelle abjection que ce film qui incite notre jeunesse à vivre, à penser, à prendre son destin en main ! (« En dépit de tout ce qu’on peut vous raconter, les mots et les idées peuvent changer le monde. »)
Enfin, quelle effronterie que ce film qui veut tuer l’image du père ! Effroyable jeunesse qui veut avoir l’ascendant sur ses géniteurs, qui veut vivre comme elle l’entend !

J’entends la crainte qui est la vôtre de voir des Mr Keating dans chaque école, je perçois votre fébrilité à l’idée que l’on puisse monter sur les tables pour voir autrement, je vous vois serrer les dents en imaginant des pages de manuels déchirées qui sonneraient le glas de la vision traditionnelle de l’éducation.
Là encore, M. Martel, rassurez-vous, entre pleutres et insouciants, les Mr Keating sont bien rares.

Non, M. Martel, ce n’est pas une estocade portée à une société à l’apparence catonienne et conservatrice mais un auguste écho pour une jeunesse étreinte entre décadence et conformisme. « Pensez, aimez, osez ! » Est-ce que cela vous effraie ?
Alors non, M. Martel, Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas un film stupide et toxique.
Continuez toutefois à le dire, car il serait malheureux que nous oubliions l’existence d’êtres aussi obtus et pernicieux que vous.
« C’est de ta peur que j’ai peur. » disait William Shakespeare.


Page blanche. 1

Elle s’était enfuie, dissipée, évaporée dans ce mur de brume ; sans dire un mot, sans coup férir, sans caresse ni froissement. Il n’y avait donc eu aucune frustration, aucune déception, seulement du vide… Du vide. Il reposa son stylo et inclina la tête : ses yeux étaient écarquillés et son front, parsemé de rides. « Enfuie ». Sous ses doigts, la page conservait une blancheur immaculée ; sourires et railleries, l’hétaïre restera chaste. Le silence est parfois le plus insupportable des vacarmes. Il voulait entendre la pointe de son stylo grignoter le papier, il voulait l’entendre hurler, tourner les pages comme on saute les chapitres de sa propre vie, se jeter un arabica au fond du gosier, tacher quelques pages, faire tinter la soucoupe, interpeller le cafetier, le laisser lire la soif dans le regard. De la caféïne, mec.

Il n’en est rien. 0,4 gramme d’encre et une feuille chaste et pure, le rencard de deux gamins intimidés dont les regards s’évitent. Pas de sextape ce soir. Il eût voulu que son encre et son papier fussent autrement : 0,4 gramme d’héro’ et un bras déjà ramifié par la dope. Un fix de plus, de quoi planer pendant des heures. Un monde à soi en direct du plancher piloté par un junkie dans les vapes à l’esprit volubile — un cadavre exquis. Suffirait de raturer, tirer un trait sur ses fadaises comme on s’enfile un rail de coke. De la coke aussi blanche que la page qu’il a sous les yeux.

L’esprit infécond sait faire mais s’y refuse, tape des pieds, fait des caprices. C’est un ado épris d’un vent de révolte, de cette volonté de se montrer adulte et indépendant. Au final on ne ressent que du mépris, la folle envie de gifler le réceptacle de ce pic hormonal qui nous agace prodigieusement. Il vous crache au visage, vous tourne le dos et gratte les cordes de sa guitare, portées par une mélopée mélancolique qui n’émeut que les midinettes. Bye bye lady dame.

Il voulait s’inspirer de tout ce qui l’entourait, chercher la richesse enfouie au fond de chaque individu, derrière chaque regard, chaque parole : il voulait tirer le meilleur de ce vieux dipsomane, le pilier de comptoir faussement philosophe, qui ressassait de vieilles rengaines ; des soliloques sibyllins dont le sens ne pouvait qu’échapper au commun des mortels et qu’il prononçait à chaque déconvenue que lui apportait l’actualité qu’il suivait assidûment. « Tous des salauds », disait-il.
Il voulait s’inspirer de cette femme au visage marmoréen qui ne disait jamais ni bonjour ni merci. Elle sentait la haine à des kilomètres et poussait des hurlements trop longtemps étranglés par la solitude qu’elle s’imposait. Elle ne trouvait de salut que dans le dégoût qu’elle aimait ressentir, elle ne vivait que pour cette grégarité qu’elle s’évertuait à abattre.

La misère, la haine, la rancœur avaient toujours été les éléments moteur de son processus de création. Creatio ex nihilo. Il ne lui fallait qu’un regard, un obscur dessein ou un spleen dévastateur pour se lancer dans une diatribe contre l’existence humaine. Son œuvre apologétique saluait l’influence du mal sur l’Homme. Tout n’était que mal-être, désillusions et mise en abîme de l’être. Il n’y a que dans l’immensité de cette noirceur qu’il pouvait donner naissance.
Il pouvait écrire sur l’effroyable pâleur de la lune, mais il était incapable de souligner la beauté d’un soleil qui nous darde de ses rayons. Son imagination, sa puissance créatrice, l’âme de ses œuvres, tout s’était effondré à la seule lueur du bonheur qui inondait désormais sa vie.
Dans un dernier soupir, il se mit à décrire un personnage. Lorsque la mine s’immobilisa, il lui lança cette supplication : « Laisse-moi devenir le Dieu de ce nouveau monde. »


Éloge de l’automne. 1

Autumn leaves

« Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. » À l’horizon, je ne vois que les champs à nu et les arbres bigarrés. Du vert, du jaune, de l’orange, du rouge, parfois du noir. Il y a tant de beauté dans la mélancolie qu’apporte cette saison, que c’est un bonheur sans cesse renouvelé que de se laisser tomber dans ces humeurs languides qui nous bercent puis nous noient dans un spleen des plus profonds, un état oisif de semi-abattement paradoxalement agréable : on est là sans être là, à contempler la mort dans sa plus belle œuvre ; elle nous étreint, nous emmène avec elle dans l’accomplissement de son sombre dessein, nous plonge dans une atmosphère morose mais ô combien délicieuse. On a un penchant pour le cafard, parce qu’il met en exergue ce nous enfoui qui se délecte du désœuvrement, de la léthargie, de l’incapacité de l’être à disposer de lui-même.
Dehors, rien n’est plus pareil. On s’emmitoufle dans d’épais manteaux alors que les arbres perdent le leur, inadéquation entre l’Homme et la nature. On marche mécaniquement, comme porté par la seule nécessité d’avancer. Il nous prend l’envie de nous jeter dans les feuilles mortes, comme un gamin, alors qu’il serait particulièrement incongru de nous laisser emporter par cette désinvolture suppliée par les réminiscences de l’enfance. La balade continue, on en veut à cette clepsydre qui se vide. Aux alentours, tout est endormi. Il n’y a rien, juste le silence, sinon le bruit d’un vent mortifère qui effeuille sans relâche les aulnes rouillés sur les bords de routes désertées en proie aux complaintes de la pluie.

La pluie. Elle tombe à verse comme des torrents de larmes sur les joues d’un enfant éploré. L’ondée subite qui survient tout à coup après de longues heures de grisaille, déluge salvateur qui vient nous bercer par ses clapotis et libère de douces effluves venant chatouiller nos narines trop longtemps agressées par le froid. On se surprend à la contempler comme on le faisait lorsque nous étions enfants — pas avec les doigts gras sur la vitre —, mais avec cette innocence dans le regard. On la regarde avec déférence, comme si c’était le respect des saisons qui comptaient, le nécessaire ordre des choses.
Papa mettait toujours son vieux trente-trois tours du duo Simon & Garfunkel. Quel était le titre déjà ? … Sounds of silence ! Kathy’s song, parce qu’elle sied à ravir à cette météo tumultueuse de novembre, parce que la folk de Simon & Garfunkel, « elle s’écoute si bien en automne ! ». On tombe dans la nostalgie heureuse. Au premier accord de guitare, on retourne devant la vitre, et les souvenirs reviennent ; le nécessaire ordre des choses est pleinement respecté, la magie opère.

La nuit tombe, presque subitement. Les réverbères s’allument, et l’on aperçoit la pluie danser devant leur lumière chaude ; un chat traverse imprudemment la route, une paire de phares fait un écart et bouscule une poignée de feuilles qui jonchaient sur le bas-côté. Elles se reposeront délicatement et le calme reprendra ses droits.
C’en est fini de ce jeu de couleurs automnal, l’obscurité aura la mainmise jusqu’au lendemain. On sort un titre de Miles Davis, Autumn leaves, puis un vieux Bourbon. Quelques verres s’entrechoquent, c’est normal, cela doit se produire, ce sont quelques notes supplémentaires qui n’auraient pas déplu à notre artiste de jazz, elles encadrent un silence elles aussi. On s’imagine le contrebassiste nous lancer un clin d’œil amical au moment du débouchage du flacon… Sonorité complice. On se pose dans un gros fauteuil puis on lève notre verre aux musiciens. Personne ne nous voit, qu’importe, la portée est symbolique. On attend le retour de la trompette pour humer son verre. S’y trouve cette odeur de bois brûlé qu’il manque dans la pièce, faute de posséder une cheminée. L’auditif, l’olfactif, le gustatif, les sens sont en éveil pendant que le corps, lui, s’alanguit.

Demain encore, on s’émerveillera de ces habits de couleurs qui se défont peu à peu. Demain encore, on écoutera avec une oreille attentive la mélodie de la pluie. Demain encore, on fera l’éloge de l’automne. L’automne étonne, l’automne résonne. « L’automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l’hiver. », ainsi en parlait George Sand.