Lettres ouvertes

Quand je m’en prends à quelqu’un, j’ai envie que ça se sache.


Lettre à Natroll, 16 ans.

Mon cher Natroll,

Tu seras peut-être stupéfait en lisant ces quelques mots et tu te demanderas qui est ce curieux « Natroll ». Tu as 16 ans, et tu ne t’approprieras ce pseudonyme que d’ici deux ans, lorsque tu daigneras enfin t’inscrire sur Facebook, légère soumission à ce conformisme que tu abhorres tant. Tu auras néanmoins l’éclatante idée de te jouer des lettres et des mots en adoptant ce nom et il te suivra bien plus que tu ne l’oseras l’imaginer.

En ce moment, tu dois probablement passer tes journées à te rendre au lycée sans réel entrain mais dans la droite lignée de l’année 2006 : tu passes davantage de temps à jouer les fauteurs de trouble qu’à travailler. Cela te réservera de bien désagréables surprises, tiens-le toi pour dit ! D’ailleurs, il est déjà trop tard pour inverser la tendance. Par chance, tu as toujours été cet esprit libre qui aime apprendre seul et c’est ce qui te sauvera du naufrage. Ne cesse jamais de nourrir cet impérieux besoin de connaissances.

N’aie crainte, tu auras ton bac (avec mention bien). Une gageure, car tu étais probablement le seul à croire en tes chances de ramener une mention : tricher et sécher les cours, cela ne jouait pas vraiment en ta faveur, pas plus que passer les épreuves mains dans les poches avec cette désinvolture qui t’est si caractéristique. Elle te jouera des tours, au point que ta fierté mal placée en prendra un coup. Rappelle-toi seulement que rien n’arrive jamais par hasard.
C’est à ce moment que les choses se gâteront pour toi : tes études s’arrêteront et le choix que tu feras s’imposera à toi. Mais sache que si rien ne te prédestinait à tout ça, tu ne regretteras ce « choix par défaut » pour rien au monde. On dit que l’éclaircie vient après la pluie : tu passeras de belles années qui contribueront à construire la personne que tu deviendras.
Quand je te disais que rien n’arrive jamais par hasard, tu exerceras cette profession que tu veux tant exercer : tu aimeras ce métier tout en ayant l’intime conviction que tu ne l’exerceras pas tout au long de ta vie. Contente-toi seulement de continuer à coucher des mots sur ton clavier : ne t’arrête jamais. Jamais. Tu te dis souvent que « Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours par y arriver » et, au risque de briser le continuum espace-temps, je ne peux que t’exhorter à ne jamais t’arrêter. Nourris toutes tes passions, aussi folles qu’elles puissent paraître : mieux vaut porter le deuil de ses échecs que nourrir le regret de ses velléités.

Tu continueras à bloguer, mais tu changeras progressivement de « ligne éditoriale ». Tu changeras ta vision des choses sur bien des sujets, qu’ils soient philosophiques, politiques ou éthiques : tu feras des choix et écriras des mots qui te surprendront et tu ne cesseras de t’écrier : « Si on m’avait dit un jour que… »
Tu n’as peut-être pas encore lu Gide, mais tu retiendras cette phrase : « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent. » Je ne peux que te conseiller de te la remémorer plus souvent, cela t’évitera de dire bien des sottises.

2016 sera une belle année pour toi. À la veille de tes 26 ans, tu te lamenteras du temps qui passe. Tout n’est pas parfait et rien ne le sera jamais : il te restera encore bien des projets à mener et bien des choses à apprendre sur toi-même. Tu n’éviteras ni le doute ni certains échecs, mais je sais que tu sauras en tirer les enseignements qui te permettront de continuer à avancer.
« Tu dois devenir l’ homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même. » Friedrich Nietzsche

Individuellement tien,
Ton vieux Natroll.

P.-S. : Tu te découvriras un amour irraisonné pour la liberté (qui s’est finalement toujours exprimé à travers ton esprit vagabond, conviens-en), au point que tu te reverras comme tu es aujourd’hui lorsque tu retourneras t’installer chez tes parents. Cela ne durera pas trop longtemps. Je voudrais seulement te dire qu’en ce soir du 18 octobre 2015 où tu déménageras, si tu pouvais prendre ta douche chez toi plutôt que chez eux, cela t’éviterait un fâcheux accident de voiture…


À M. Jean-Louis Carrère, sénateur des Landes. 2

Monsieur le sénateur,

Paul Éluard disait : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. » Force est de constater qu’il se pourrait bien que vous fussiez aller ripailler à plein ventre avec Monsieur Michel Louis, directeur du zoo d’Amnéville ! Il y a, en effet, une coincïdence pour le moins troublante entre la lettre envoyée par ce dernier à votre confrère M. le député-maire d’Aix-les-Bains et votre hallali envers les « mouvements animalistes » si poliment décriés dans sa missive.

Les Français vous en remercieront, Monsieur le sénateur, car cela va sans dire qu’ils sont davantage préoccupés par ces individus extrémistes qui se repaissent de légumes que par le fondamentalisme religieux, le chômage ou l’éducation de leurs enfants. À en juger par votre ton péremptoire, vous avez mesuré toute l’étendue de la menace et nous vous en rendons grâce.

Voyez-vous, Monsieur Carrère, si j’étais un doux ingénu, je penserais que votre anathème envers ces mouvements, prononcée à l’occasion d’un colloque organisé par l’Observatoire national des cultures taurines, ne serait qu’un malheureux concours de circonstances, de même que votre lourd passé qui ne vous classe pas parmi les plus grands défenseurs des animaux.

Mais voyez-vous, Monsieur le sénateur, je vous crois plus malhonnête encore que Monsieur Michel Louis car seules votre rancœur et votre profonde sottise guident vos actions. J’ose le terme : vous êtes un faquin, Monsieur Carrère. Derrière vos rodomontades digne d’un Matamore, vous esquissez un tableau fantasmé des mouvements que vous dénoncez, pour mieux vous ériger en dernier défenseur de « traditions » en péril : vous êtes sclérosé par votre conservatisme et vos grands mots trahissent votre petit esprit étriqué. Vos accointances avec les milieux de la chasse et des « cultures taurines » ne sauront rester muettes, soyez-en sûr.

En quoi des femmes et des hommes qui appellent à ce qu’un cochon ou un veau soit traité de même manière qu’un chien ou un chat sont inquiétants ? En quoi des femmes et des hommes qui dénoncent la cruauté du gavage sont inquiétants ?
Et qu’entendez-vous, Monsieur le sénateur, quand vous dites que : « Pays des droits de l’Homme, la France ne doit pas permettre que ceux-ci soient plus longtemps bafoués » ? Si vous sous-entendez que les mouvements de défense des animaux bafouent les droits de l’Homme, alors laissez-moi vous dire que vous n’êtes qu’un fieffé béotien.
Si vous aviez eu l’honnêteté intellectuelle de vous intéresser aux fondements philosophiques du droit animal, vous auriez découvert des théoriciens tels que Jeremy Bentham, un des pères de la pensée utilitariste — maître à penser de John Stuart Mill, on peut difficilement accuser ces deux philosophes d’avoir mis à mal les droits de l’Homme, j’espère que vous en conviendrez.
Mais votre but n’était pas de porter un regard aiguisé sur la question mais de mettre à mal ceux qui vous paraissent nuisibles, quitte à avancer des arguments fallacieux pour parvenir à vos fins.

Permettez-moi de vous dire, Monsieur le sénateur, que lorsque je lis les remarques éclairées de vos rustres camarades (« l’animalisme a entrepris de modifier le rapport de l’Homme aux animaux, tel que les religions, l’humanisme et le droit l’avaient établi depuis les débuts de notre histoire »), « il prend envie de marcher à quatre pattes » ! (Voltaire à Rousseau)
N’avez-vous donc pas cru utile de préciser à vos hordes de philistins que les religions, l’humanisme et le droit ont eu pendant longtemps un regard plutôt complaisant sur bon nombre de phénomènes de société aujourd’hui (presque) unanimement réprouvés ? En France, l’esclavage s’est pratiqué jusqu’en 1848, le droit de vote des femmes n’a été accordé qu’en 1944 et il leur a fallu attendre 1965 pour avoir le droit d’ouvrir un compte bancaire : de tout temps on a exigé du droit qu’il nous protège, alors que nous ne devrions lui demander que d’être juste.
Je ne vous cache donc pas qu’il y a de quoi bondir en lisant vos propos et ceux de vos séides ! Il est bien incongru de parler d’humanisme lorsque l’on s’exhorte à vivre reclus dans des schémas surannés. On est bien loin des valeurs de vulgarisation des savoirs, de tolérance, d’indépendance et d’ouverture d’esprit prônées par la théorie humaniste classique !

Ainsi, Monsieur Carrère, j’espère que vous aurez à cœur de montrer toute votre humanité en taillant le bout de gras avec vos amis pro-corrida (la corrida étant, comme un chacun sait, un spectacle empli de tendresse) et, en consommant un organe souffrant de stéatose hépatique, votre attachement aux valeurs que les animalistes mettent en péril.

Mais surtout, Monsieur le sénateur, j’espère que ces fêtes de fin d’année qui approchent vous permettront de vous guérir de votre inclination prononcée pour le mensonge et la calomnie et que vous vous y reprendrez à deux fois avant d’arguer que celles et ceux qui militent pour que les animaux soient traités de manière égale sont des adversaires des droits de l’Homme.
Pour conclure, je vous laisse méditer sur une phrase écrite il y a maintenant plus de deux cents ans par Benjamin Constant : « La multiplicité des lois flatte dans le législateur deux penchants naturels : le besoin d’agir et le plaisir de se croire nécessaire. »

Recevez, Monsieur le sénateur, mes salutations animalistes.


Lettre ouverte à M. Michel Louis, directeur du Zoo d’Amnéville. 3

Cher Monsieur,

Je me permets de vous écrire cette lettre ouverte car j’ai pris connaissance, non sans une certaine indignation, de la missive que vous avez fait parvenir à Monsieur Dominique Dord, député-maire d’Aix-les-Bains.

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Votre épître, qui eût gagné à être relue (soit dit en passant), contient de nombreux propos fallacieux sur lesquels j’aimerais revenir. Loin de moi l’idée de me montrer irrévérencieux à l’égard de votre personne, il apparaît néanmoins que vous semblez bien mal connaître les individus sur lesquels vous jetez l’opprobre ou pire encore, que vous faites preuve d’une mauvaise foi éhontée.

Vous qualifiez — et nous apprécions votre sens de la retenue par le choix judicieux des mots que vous employez — les associations défendant la cause animale de « groupuscules extrémistes ». En outre, comme si ce qualificatif ne suffisait pas à vous discréditer, vous les avez désignées comme étant des « sectes ». J’admets volontiers qu’avoir une vision emmétrope sur une philosophie qui rompt avec les oukases sociétales peut relever de la gageure pour un homme comme vous car le regard que vous portez sur elle est non seulement biaisé par l’influence de votre construction sociale mais surtout par votre profession : nonobstant l’impossibilité pour vous d’être objectif sur ce sujet, votre discours aurait pu être un peu mieux reçu si vous aviez évité l’écueil de la surenchère sémantique.

Vous avez, cher Monsieur, écrit le terme « utiliser » en capitales. Oui, Monsieur, le cirque Gruss et vous-même utilisez des animaux dans le cadre de vos professions respectives. Vous ne devriez pas vous en offusquer mais l’admettre, car c’est la réalité. Après tout, vous êtes bien prompt à jeter vos contempteurs en pâture à la vindicte populaire, ayez au moins l’honnêteté de reconnaître que vous utilisez des animaux, puisque vous jurez la main sur le cœur que ni les zoos ni les cirques ne leur portent préjudice.

Non content d’avoir déversé votre verve incoercible, vous prouvez votre méconnaissance de l’antispécisme (vous assurerez plus loin avoir parcouru la littéraire s’y référant, j’y viendrai). Vous avancez que pour lesdites associations : « l’homme est l’égal du moineau… »
Non, Monsieur Louis, les antispécistes n’arguent pas que l’homme est égal au chien, au chat, ou au moineau : ils avancent qu’ils doivent être traités de manière égale. Il y a toutes les différences du monde entre traiter les gens de manière égale et tenter de les rendre égaux… Il en va de même pour les espèces animales.

Monsieur Louis, Friedrich Nietzsche disait dans Humain, trop humain : « Comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes, on se contente de les haïr. »
Vous avez dit à Monsieur Dord avoir « fait l’effort de parcourir leur littérature ». C’est tout à votre honneur. Mais qu’avez-vous lu, Monsieur Louis, pour ainsi parler de « collusion entre des groupes animalistes et certains partis d’extrême droite » et « d’idéologies de triste mémoire » ? Je vous pose la question, Monsieur Louis, car à aucun moment vous n’apportez d’éléments tangibles pour donner du crédit à vos propos.
J’en viens à penser que Monsieur Jeremy Bentham, l’un des plus célèbres théoriciens du droit animal (je vous renvoie à Introduction aux principes de morale de législation) était un odieux penseur d’extrême droite.

Le jour viendra peut-être où le reste de la création animale acquerra ces droits qui n’auraient jamais pu être refusés à ses membres autrement que par la main de la tyrannie. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n’est en rien une raison pour qu’un être humain soit abandonné sans recours au caprice d’un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort.

Ensuite, vous peignez un tableau idyllique de l’utilisation des animaux : un monde merveilleux où l’animal serait heureux et épanoui (une sorte de coercition bienveillante…). En douceur, sans contrainte…

Aussi, Monsieur Louis, vous justifiez l’exploitation animale par le poids de l’opinion, argument caduque s’il est en : notre histoire est jalonnée de faits qui avaient jadis l’appui d’une opinion majoritaire.
Dans votre douce homélie, vous oubliez sciemment d’aborder l’argument premier des défenseurs de la cause animale : le droit de vivre et vivre libre, sans être parqué dans des prisons à ciel ouvert ou condamné à faire des pitreries, qu’importe les « études scientifiques » dont vous vous faites le laudateur ou l’assurance d’une exploitation raisonnée. Les animaux, que vous l’acceptiez ou non, ne doivent pas être considérés comme des jouets. « Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même. »

Enfin, cher Monsieur, ces associations de défense de la cause animale que vous vous évertuez à dénoncer ne demandent en aucun cas de subventionner de « pseudo-cirques », comme elles n’ont cure de vos chiffres élogieux et de vos inquiétudes quant à la disparition des cirques avec animaux. Leur seul objectif est de voir un jour l’animal jouir du droit de vivre libre. Si en cela elles sont anti-humanistes alors j’en suis un fier panégyriste.

Recevez, Monsieur Louis, mes salutations et l’expression de mon désaveu le plus absolu.

« On n’est jamais excusable d’être méchant, mais il y a quelque mérite à savoir qu’on l’est ; et le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise. » Charles Baudelaire