Lâchez le Natroll !

Ici, le Natroll se lâche ! Un bon gros troll de mauvaise foi saupoudré de méchanceté gratuite. Ou pas.


Du boycott des groupes Nestlé, Unilever, Coca-Cola… 2

Nous les saisissons à l’aveugle, l’esprit léger. Dans les dédales des GMS (ainsi s’exprime le dialecte mercatique), cette prodigalité nous donne l’illusion du choix sans jamais nous inviter à nous questionner sur le chemin que prendra notre argent : de toute évidence, cela nous semble bien abstrait ; nous nous contentons de cette formidable profusion de produits qui s’offrent à nous dans ces écrins qui font la part belle aux subterfuges sensoriels et nous convient, parfois malgré nous, à délier notre bourse plus qu’il ne faut.

On ne peut décemment pas émettre de quelconques reproches à ces esprits ingénus qui supposent que leurs actes d’achats quotidiens reflètent un monde idyllique dans lequel une kyrielle de sociétés se livreraient bataille pour récupérer nos deniers : durant longtemps j’ai moi-même ignoré ces petits logos qui ornent les emballages et révèlent une vérité dérangeante.

Carte réalisée par l’excellent site Convergence Alimentaire.

Nestlé, Unilever, Coca-Cola, Kraft Foods, Mondelez… Les principaux acteurs économiques de l’agro-alimentaire sont en réalité peu nombreux. Économiquement parlant, ce marché est oligopolistique. Les impacts d’une telle situation sont nombreux et délétères : d’une part, considérant leur poids économique colossal, cela leur confère une influence politique qui leur permet, via un lobbying intense (ce qui passe par le financement de campagnes politiques), d’avoir suffisamment d’emprise sur les législateurs afin d’instaurer des barrières à l’entrée pour d’éventuels nouveaux acteurs ; il en va de la préservation de leurs intérêts économiques. D’autre part, leur hégémonie leur permet de financer de nombreuses études/colloques/programmes santé qui contredisent ou minimisent l’impact de leurs produits sur la santé ou encore, de bénéficier de la bienveillance des pouvoirs publics pour monopoliser des ressources naturelles aussi essentielles que l’eau. Le dernier exemple en date illustre parfaitement la collusion entre politique et intérêts privés : après six années d’interdiction, la vente de bouteilles d’eau en plastique a été de nouveau autorisée par l’administration Trump ; une décision qui survient trois semaines après la nomination de David Bernhardt comme secrétaire adjoint à l’Intérieur, lequel est un ancien lobbyiste de Nestlé Waters (qui possède pléthore de marques telles que Deer Park, Perrier, San Pellegrino…).

L’an dernier, le chiffre d’affaires de ce mastodonte de l’agroalimentaire était de presque 90 milliards de dollars. Derrière ce chiffre, des produits qui reflètent clairement leur appartenance à la maison mère (Nespresso en figure de proue) et d’autres que l’on soupçonne moins, à commencer par l’arsenal cosmétique de L’Oréal (dont Nestlé est actionnaire) ou encore les fameuses marques d’eau minérale du groupe Nestlé Waters.

Tout comme les serfs inféodés aux rutilantes capsules d’aluminium, j’achetais mes dosettes « Dolce Gusto » et en étais satisfait : on nous a habitués à être les fidèles clients d’une marque, à être enfermés dans un produit non-durable et dépendant de la volonté du fabricant. Las d’être le laquais d’une marque qui me tenait sous sa coupe, je me suis libéré de cette emprise (qui, en plus d’être nocive pour le consommateur, constitue un désastre écologique) pour passer au café en grains : il est en effet paradoxal de se réjouir qu’une multinationale sorte une énième « nouveauté » caféinée quand le café en grains vous offre à tout moment d’innombrables crus venus du monde entier et qui sont pour certains biologiques, équitables et issus de petites fincas.

Sur le plan éthique, le vénéfice est plus insidieux encore car s’introduit là où l’on s’y attend le moins. Ainsi, en 2011, Unilever a fini par cesser de tester son thé Lipton sur les lagomorphes. Si l’association PETA s’en est réjouie, il ne m’en faut pas plus pour balayer d’un revers de la main les produits appartenant au grand « U » (qui vont de Knorr à Sun en passant par Dove et Axe).

Afin de mener à bien ma sédition consumériste, j’ai (il y a quelque temps déjà) mis au rebut le dentifrice en tube (un marché dans lequel le néerlandais Unilever est présent avec Signal) au profit d’un dentifrice solide et zéro déchet de Pachamamaï, ma San Pellegrino a cédé sa place à une carafe filtrante, mon liquide vaisselle et mon gel douche sont respectivement un savon de Marseille et d’Alep, mon shampooing est une poudre nommée rhassoul et mon café, comme je le soulignais précédemment, est désormais en grains.

S’il est plus simple de fermer les yeux sur les pratiques de ces entreprises et sur les efforts qu’ils déploient pour pérenniser leur oligopole fructueux en nous disant que « De toute façon, moi, à mon niveau, que puis-je faire ? je ne vais pas changer grand chose » tout en continuant à acheter son cola tout de rouge vêtu, nous devrions remettre en questions nos actes d’achat et voir en chacun d’eux un geste citoyen. Cependant, il faudra aussi se souvenir que chez certaines personnes, rien ne saura les faire réagir : c’est ainsi, alors qu’une personne dénonçait le pillage de l’eau au Mexique, une autre personne « dégustant » son Coca-Cola a affirmé avec un dédain ahurissant : « Mais qu’est-ce qu’on n’en a à foutre ? ».

Si d’aucuns pourront être surpris — en raison de mes idées libérales — de cette fronde envers les multinationales (les clichés ont la peau dure, je ne peux le nier), je leur réponds que le grand capitalisme fait quotidiennement le lit du réglementarisme et du monopolisme, deux freins majeurs au libéralisme qui, l’un comme l’autre, ne servent que les intérêts exclusif de ces titans économiques.

« Consommer, c’est voter. »


Diatribe contre le « flexitarisme »

« Je suis flexitarien ». Vous avez peut-être, au détour d’une palabre, entendu cet adjectif aussi abscons qu’inepte. Le flexitarisme est le néologisme de l’absurde : c’est une négation de l’éthique de conviction au profit d’un égoïsme vaniteux qui se pare des apparats de la raison. Le flexitarien est, je cite, « un végétarien qui mange occasionnellement de la viande » ; l’énoncé est d’une incongruité rare, comme si Monsanto vendait occasionnellement des semences bio.

Non-content d’être l’enfant maudit de ce paradoxe, le flexitarien est l’inclusion méphitique de toute une frange de la population qui se ravit d’être ainsi qualifiée : le flexitarisme ne vous demande qu’une maigre ascèse pour vous anoblir. Se « passer de viande deux fois par semaine » — le poisson est, comme toujours, un sous-animal qu’on oublie… — fait de tout individu un « flexitarien débutant ». Le dessein est tout aussi flou qu’incohérent : on vante des vertus santé, écologiques… Voire même éthiques !

Éthique. L’éthique du flexitarisme est précisément l’absence de toute éthique puisque le terme lui même sonne comme un non-sens. Où est l’éthique dans un régime alimentaire où l’on s’accorde le droit de se repaître du corps d’un animal ? où le renoncement n’a pas sa place, ostracisé par l’impérieuse nécessité de succomber à des petits plaisirs ? Plutôt que de mettre en avant le renoncement aux produits d’origine animale comme une forme d’aboutissement, le flexitarisme est précisément un renoncement en lui-même, se complaisant de cette forme embryonnaire de prise de conscience. « Oui faut manger moins de viande c’est sûr mais faut dire que c’est trop bon ».

On a mis un mot sur ce qui ne devait être qu’une étape transitoire pour des individus qui ont (plus ou moins) conscience des méfaits d’un régime carné. Cette étiquette a donné naissance à une horde de quidams infatués qui se satisfont de leur maigre changement et qui n’ont de ce fait pas assez de conviction pour se conformer à l’éthique dont ils se veulent pourtant les faire-valoir : se dire flexitarien sied à ravir à leur petite vanité, l’éthique est in fine la dernière des préoccupations de ces Matamore de l’assiette ; moins de viande, oui, mais bon de temps en temps ça fait envie, puis c’est du bio. Puis les laitages et le fromage, c’est trop bon, et puis c’est pas violent pour les animaux. Les œufs ? Non, se passer des œufs, c’est quand même extrême. Dans cette kyrielle d’excuses pour papilles en détresse, vous trouverez en plus quelqu’un pour vous dire que « Ça vient de chez un petit fermier qui traite bien ses animaux ». Oui, pour ces personnes il existe une forme bienveillante d’exploitation. On peut manger de la viande et respecter les animaux.

Mon admonestation ne serait pas telle si les animaux n’étaient pas les premières victimes de ces hâbleurs en goguette. À travers leur comportement alimentaire, ils invisibilisent le martyr que vivent les animaux tout en minimisant leur responsabilité : comme le disait si bien Bossuet, ils déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Leurs petits écarts sont autant de coups de poignard donnés aux animaux dont ils se sustentent, autant d’arguments en faveur de leur mode de vie (ir)raisonné : leur petite « consommation modérée » devient la norme, jetant de facto l’anathème sur celles et ceux qui ont fait le choix de rejeter toute exploitation animale. Pourtant, il n’y a pas de limite en dessous de laquelle l’exploitation devient « moralement acceptable » : ce choix est donc, selon les cas, possiblement hypocrite, mais assurément égoïste.
Le flexitarisme n’est, en conclusion, qu’un régime omnivore affublé d’un nom clinquant pour remplir de fatuité des gens qui n’ont cure de la cause animale mais prétendent s’en préoccuper.

« On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas. » Alphonse de Lamartine


La politique, l’art d’agiter le peuple avant de s’en servir… 1

Le titre de ce billet fera sourire les plus fins connaisseurs des bons mots de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, le « diable boiteux ». Toujours est-il que le poids des années n’a rien enlevé à la superbe de cette phrase qui, à l’instar des plus belles saillies de Benjamin Constant sur l’intérêt des politiques à se maintenir dans l’exercice de leur fonction, reste cruellement actuelle.

Il me paraît bien inutile de rappeler les méfaits établis ou présumés de nos augustes candidats à la plus haute fonction de l’État : je n’ai d’yeux que pour celles et ceux qui, épris d’une dissonance cognitive d’une rare intensité, les soutiennent ardemment alors que le bon sens voudrait qu’ils les laissassent aller à vau-l’eau avec toute la bénédiction d’une plèbe éreintée par tant de mépris.

Quelle n’est pas ma surprise de voir ces gens habillés des plus beaux habits d’une philosophie respectable porter au firmament un homme qui a non seulement violé la loi (« on peut violer les lois sans qu’elles crient »), bafoué la morale et qui, depuis quarante ans, vit de la manne publique : celui qui voit dans la politique une source permanente de revenus “vit de la politique” et que, dans le cas contraire, il vit “pour” elle […]. Toutes les luttes partisanes ne sont donc pas uniquement des luttes pour des buts objectifs, mais elles sont aussi et surtout des rivalités pour contrôler la distribution des emplois. (Max Weber)

Surprise aussi quand je vois l’adhésion aux propos d’une femme aux idées confuses, inconsistantes, incapable de défendre ses propositions contraires à toutes les vérités économiques et au bon sens. Il me prend l’idée de citer Friedrich Hayek (qu’il serait bon de lire ou relire) : « Des gens tombent plus facilement d’accord sur un programme négatif – la haine de l’ennemi, l’envie des plus favorisés – que sur des buts positifs ; c’est presque une loi de la nature humaine. L’élément essentiel de tout credo politique, capable de sceller solidement l’union d’un groupe, est l’opposition entre “nous” et “eux”, la lutte commune contre les hommes qui se trouvent en dehors du groupe. »

Les arabes, les noirs, les juifs, les pauvres, les riches, les bobos, les pédés… Tout est bon pour fédérer les masses autour d’un mal commun. « Diviser pour mieux régner ».

Boire les paroles d’un homme épanche la soif de celui ou celle en mal d’espoir, mais cela n’efface pas le mirage qu’il laisse entrevoir ; le politique est le nouvel opium du peuple.
L’ingénu devient alors le séide et le politique, porté par les thuriféraires de sa bonne parole, se voit absous de tous ces méfaits : le candide excuse toutes les compromissions pour poursuivre son indéfectible soutien : le poids du déni alourdit ses paupières. Elles finissent par se fermer.
Non-content d’être le laudateur de son précepteur, l’ingénu se heurtera aux soutiens de ceux qui ont des opinions divergentes : dans le maelström de la politique, la guerre bat son plein pour hisser aux fonctions exécutives des gens qui, somme toute, se partagent sans coup férir l’exercice du pouvoir depuis de longues années.

Le politique, habile démagogue, exprime sa stratégie en plein jour : il parle de « reconquête », il va « chercher des voix » ; il ne répond pas à un besoin dicté par la sincérité de ses convictions, il oriente son discours comme on conçoit un produit destiné à un cœur de cible : tout programme politique apparaît comme un produit de consommation courante dont les caractéristiques s’adaptent à la demande.
« Empare-toi des sujets d’actualité ». L’instantanéité de l’époque actuelle est le point d’entrée de ces flagorneurs. Chacun y va de son assertion à brûle-pourpoint et ils n’en ont cure si celle-ci contredit la précédente : l’intensité émotive du quidam balaie tout bon sens et il n’est guère difficile de convaincre quelqu’un qui ne demande qu’à croire.

Ces leaders obséquieux ne voient dans leurs fonctions qu’une façon d’arranger leur fortune et de jouir de l’exercice du pouvoir ; ils profitent des ors de la République pour s’enorgueillir de cette propension qui est la leur à ressentir le besoin d’agir et le plaisir de se croire nécessaire. Ils auraient, dès lors, bien tort de se priver de ce petit spectacle de marionnettes dans lequel ils tirent les ficelles avec maestria : ils agitent le peuple avant de s’en servir… Et la magie opère.

« En politique, ce qui est cru devient plus important que ce qui est vrai. » Charles-Maurice de Talleyrand-
Périgord


Changer ? Mais vous n’y pensez pas !

Le changement. Un certain Président nous disait il y a quelque temps que « Le changement, c’est maintenant ! ». Il n’y a pas de notion de progrès, c’est une modification qui peut aussi bien être positive que négative, mais tous s’accordent à dire qu’« il faut que ça change » : derrière le voile diaphane d’une expression trop souvent prononcée on y voit les velléités d’un désir de progrès.

Devant la machine à café, sur la terrasse d’un vieux bistrot, devant leur poste de télévision : le changement est sur toutes les lèvres. Les réseaux sociaux sont la nouvelle agora d’une plèbe qui exhorte au changement : les kyrielles de points d’exclamation sont autant de cris qui trouvent un écho dans cette exagération typographique, les vidéos publiées à brûle-pourpoint sont autant de réactions à chaud qui reflètent l’oppression permanente du temps. On n’a pas le temps, on n’a plus le temps : il y a eu substitution de l’émotion à la raison.
La télévision tient la bride, encore aujourd’hui : jeudi soir on s’offusquera de la société de consommation ; dimanche soir on sera content, il y aura du foot.
Parlons-en des footballeurs. Leurs salaires sont indécents. Faut qu’ça change. Tant pis si quelques millions de béotiens révoltés par l’opulence de leurs héros financent leur rémunération en se collant devant leur TV ou en fréquentant les stades. Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.


Comment qu’on change ?
Pour changer, on compte sur des bulletins de vote : plus personne n’y croit mais l’illusion persiste ; les masses votent pour les mêmes parasites depuis plusieurs décennies avec ce réalisme propre au consentement à la servitude volontaire : « On vote pour le moins pire ». La carte d’électeur est souvent le bras armé d’une masse homogène qui espère pouvoir dicter la conduite que doit tenir le voisin. Tacitement, on consent à ce que le politique nous considère comme suffisamment responsables pour lui délivrer un mandat électoral mais bien trop irresponsables pour mener notre vie comme nous l’entendons.

On veut que les autres réalisent le changement : on se résigne à en être acteur.« C’est pas normal », « C’est honteux », « Faut qu’ça change », « Qu’est-ce qu’on attend » sont les homélies du monde libre. Les échos de ces vociférations se heurtent à l’inertie maladive de leurs chantres : ils se complaisent à se faire valoir thuriféraires de l’impérieuse nécessité de changement pour en retirer la déférence de leurs semblables ; dans une société où le regard que l’on porte sur le genre humain est biaisé par le prisme normatif du paraître, il n’y a aucune nécessité d’être acteur du changement, il suffit de l’invoquer. Le tohu-bohu numérique est une foire aux soliloques liturgiques où ne résonnent que des vanités qui s’entrechoquent.

La résignation est le premier des maux qui étreint tout changement : « C’est comme ça », « On va changer quoi ? », « C’est pas moi tout seul qui vais… ». Cette résignation n’est en réalité qu’une excuse fallacieuse destinée à entretenir l’inertie : c’est un mensonge rassurant, une autosuggestion qui pérennise l’individu dans une situation stoïcienne — supporte et abstiens-toi.
Alors l’humain s’insurge aux heures de grande écoute. Il crie, il tape du poing (pour mieux se convaincre) avant de reprendre ses indolentes habitudes : le changement a cela de contraignant qu’il implique une forme de renoncement ; il enjoint à penser autrement, à consommer autrement, à changer de paradigme. Les masses asservies préfèrent néanmoins écouter (en toute connaissance de cause) un mensonge qui rassure plutôt qu’une vérité qui dérange. « La vie est trop courte », attendons donc que le changement arrive de lui-même plutôt que de le provoquer. On sait comment finit le célèbre ouvrage de Samuel Beckett…

Il est très coquet de mettre des smileys qui pleurent ou des smileys en colère sur les réseaux sociaux du moment, mais la mise en scène ne sied guère à la tristesse. On oublie trop souvent que ce disait Ludwig von Mises :

« Les vrais patrons dans le système capitaliste d’économie de marché sont les consommateurs. Ils décident, par leurs achats et leurs abstentions d’achat qui doit détenir le capital faire et tourner les usines. Ils déterminent ce qui doit être produit et en quelles quantité et qualité. De leurs attitudes résultent le profit ou la perte de l’entrepreneur. Ils rendent de pauvres hommes riches et de riches hommes pauvres. Ce ne sont pas des patrons faciles. »

Créer le changement, c’est déjà changer soi-même : les petits ruisseaux font les grandes rivières. Cela demande des ajustements, parfois des sacrifices. Le grand mal de notre temps c’est de vouloir changer sans rien changer. C’est vouloir voir le monde tourner autrement sans renoncer à notre petit confort, ou presque : « Une fois de temps en temps ».

Nos actes et nos actes manqués sont souvent des accords tacites qui réprouvent le changement que certains réclament pourtant si ardemment.


« La disparition du sens de la responsabilité individuelle est de très loin la conséquence la plus grave de la soumission à l’autorité. »
Stanley Milgram


De l’infantilisation. 3

Infantilisation

Regardez ! Du bout du doigt on nous montre le chemin, la voie à suivre, le sentier à fouler ; on nous invite à prendre la main qu’on nous tend. La timidité nous fait hésiter, l’invitation se mue en une exhortation. On nous saisit la main de force, ils n’aiment pas voir un enfant qui rechigne. Puis on nous aide à marcher en nous tenant par la taille – sans jamais dévier du chemin – et à intervalle régulier ils nous demandent : « Dis, on continue ? ». L’enfant apprécie ce sentiment de sécurité, cette façon qu’ont les grandes personnes de prendre soin de lui. Alors il obtempère et répond : « Oui, s’il te plaît ».

Cet enfant : c’est vous. C’est moi.

« L’infantilisation au service des pouvoirs, au gré des élections, c’est la prostitution. »
Damien Saez

« Mangez cinq fruits et légumes par jour », « Finissez vos assiettes »… La France est un immense berceau dans lequel reposent quelque 65 millions de bambins contraints d’écouter les augustes recommandations de leurs illustres représentants. On infantilise les masses pour mieux s’offrir à elles en tant que tuteur. On fait miroiter monts et merveilles à ces nouveaux enfants comme on leur faisait croire jadis qu’un père Noël gâte tous les enfants du globe chaque 25 décembre. L’État protecteur, l’État régulateur. On se déresponsabilise en s’imaginant que « là-haut, des gens vont faire en sorte d’améliorer notre quotidien ».
Je ne veux plus que l’on me tienne la main. « Les données du système, moi, je n’y comprends rien » et c’est peut-être pour cela que trop de gens mettent leurs espoirs dans l’action politique. Je ne prétends pas détenir la vérité (comme le disait André Gide : « Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent ») mais je cherche inlassablement à comprendre. Mes opinions, qu’on les partage ou qu’on les rejette, sont le fruit d’un travail de recherche, de compréhension. Mais peut-être suis-je dans l’erreur.
J’en reviens à mes poncifs éculés, je dis une fois de plus que notre société se veut de plus en plus aseptisée, homogène et friande de « prêt-à-penser ». Aux oukases étatiques s’ajoutent les préceptes religieux, « l’opium du peuple » disait Marx (on peut être libéral et reconnaître certaines vertus à Marx). Cet ensemble remplit la même fonction et exprime une attente humaine : l’espérance d’une vie meilleure, l’illusion d’une force bienveillante.

L’Homme ne désire-t-il plus être libre ? préfère-t-il s’enfoncer dans les boniments de ces parents envahissants qui lui promettent aides et accompagnement ? s’est-il résigné à obéir scrupuleusement aux règles de vie qui lui sont édictées ?
Ne veut-il pas fuir ? Courir à en perdre haleine, tomber sous le faix de son corps que ses jambes ne peuvent plus porter. S’écorcher les genoux, se relever, recommencer. Sortir du sentier, aller là où il n’y a pas de chemin et y laisser une trace.

Je ne veux pas de ces lois ineptes qui font fi de la responsabilité des individus, je ne veux pas que l’on me prenne la main de force. Je veux être libre de mes choix, responsable de mes réussites et de mes échecs, de mes exactitudes et de mes erreurs. Je ne veux compter que sur moi-même pour ne jamais commettre l’erreur d’accuser un tiers d’être coupable de mes infortunes. Je veux être l’architecte de ma vie, l’apprenti bâtisseur qui apprendra de ses malfaçons, l’écrivain en herbe qui effacera et réécrira à n’en plus finir le palimpseste de son existence.

« L’État n’a jamais mieux aidé une personne à entreprendre quelque chose qu’en étant hors de son chemin. » Henry David Thoreau


À propos de Philippe Martel et du Cercle des Poètes Disparus. 4

À peine Mr Keating fut-il sorti de la salle que l’on vilipendât son œuvre. La tête haute et le verbe incisif, il leur fallait nager à contre-courant, lutter contre l’establishment et s’ériger en dernier rempart contre le progressisme dangereux qui ronge notre société décadente, dénuée de tout repère.

Non, M. Martel. C’est incorrect. Vous pouvez vous rasseoir, vous et vos séides. 140 caractères ne constituent pas une argumentation. Ils ne suffisent pas et ne suffiront jamais à justifier une prise de position aussi radicale. Stupide et toxique, vous dîtes ? Qu’est-ce qui est stupide et toxique ? De vouloir la liberté ? de vouloir penser librement ? de refuser le conformisme ?

Ce qui est stupide et toxique, c’est votre ton péremptoire, votre accusation infondée, votre déni systématique. Le Cercle des Poètes Disparus est une ode à la littérature et à la liberté dans ce qu’elle a de plus absolu ; là où certains y voient un appel à la désobéissance et à la sédition, j’y vois un éloge de la libre-pensée. Là où certains y voient un film stupide et toxique, j’y vois un long-métrage intelligent et bienfaisant.

En jetant l’anathème sur ce film, vous n’agissez qu’en parfait zélateur d’une société aseptisée, veule et conformiste. En extrapolant, je ne peux que supputer que vous êtes le chantre d’une éducation « orthodoxe » parfaitement calibrée, opposé à toute méthode alternative et à toute conception divergente. Rassurez-vous, M. Martel, nous formons de « bons petits républicains » et Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas dans les programmes scolaires. Ce n’est donc pas demain que les préceptes de Henry David Thoreau seront enseignés à nos chères têtes blondes. Vous pouvez vous en féliciter.

Car il serait parfaitement stupide et toxique de dire à notre jeunesse que « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins. » et qu’« Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi. », convenons-en !
Quelle infamie que ce film qui fait l’apologie de la liberté (« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »), de l’humain (« On écrit de la poésie parce qu’on fait partie de l’humanité, et l’humanité est faite de passion ») et de l’amour (« La médecine, la loi, le commerce et l’industrie sont de nobles occupations, et nécessaires pour la survie de l’humanité. Mais la poésie, la beauté et la dépassement de soi, l’amour : c’est tout ce pour quoi nous vivons. ») !
Quelle abjection que ce film qui incite notre jeunesse à vivre, à penser, à prendre son destin en main ! (« En dépit de tout ce qu’on peut vous raconter, les mots et les idées peuvent changer le monde. »)
Enfin, quelle effronterie que ce film qui veut tuer l’image du père ! Effroyable jeunesse qui veut avoir l’ascendant sur ses géniteurs, qui veut vivre comme elle l’entend !

J’entends la crainte qui est la vôtre de voir des Mr Keating dans chaque école, je perçois votre fébrilité à l’idée que l’on puisse monter sur les tables pour voir autrement, je vous vois serrer les dents en imaginant des pages de manuels déchirées qui sonneraient le glas de la vision traditionnelle de l’éducation.
Là encore, M. Martel, rassurez-vous, entre pleutres et insouciants, les Mr Keating sont bien rares.

Non, M. Martel, ce n’est pas une estocade portée à une société à l’apparence catonienne et conservatrice mais un auguste écho pour une jeunesse étreinte entre décadence et conformisme. « Pensez, aimez, osez ! » Est-ce que cela vous effraie ?
Alors non, M. Martel, Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas un film stupide et toxique.
Continuez toutefois à le dire, car il serait malheureux que nous oubliions l’existence d’êtres aussi obtus et pernicieux que vous.
« C’est de ta peur que j’ai peur. » disait William Shakespeare.


Heureux sont les simples d’esprit… 2

Il est des matins où la triste réalité vous saute au visage. Les bruits de bottes des philistins pléthoriques et indisciplinés qui défilent dans l’allégresse, portée par une gloire aussi dérisoire qu’éphémère mais qui met en exergue une jeunesse béotienne qui se distrait de sa simplesse. Fadaises sur fadaises, le fatras de cette béatitude chimérique est incommensurable ; d’une émission sportive dominicale aux sujets vespéraux qu’ils développent, tout n’est que vacuité et ineptie. Cette jeunesse décadente se plaît à se fourvoyer où qu’elle aille, libre d’exprimer dans un galimatias qui lui est propre des avis aussi sibyllins qu’indigents, parfois avec une éclatante impudence. Joies des esprits étriqués.

Heureux sont ces simples d’esprit qui cueillent le jour présent sans se soucier du lendemain ! Qu’ils vivent dans l’opulence apportée par le dur labeur de leurs géniteurs ou dans l’indigence, ils sont dans le déni le plus total. Ils fuient la réalité pour des frivolités qui les perdront. Sacrifiés sur l’autel du loisir, du divertissement et de l’oisiveté permanente, ils sont non seulement les esclaves martyrs de cette société spectaculaire mais ils en sont aussi les séides ; dévoués à cette cause, à la marchandisation universelle, à leur statut « idiocratique » : ils ne veulent pas la culture mais les loisirs. (Hannah Arendt)


Facebook n’est pas en reste, rassurez-vous…

Ils n’ont rien à dire mais le disent tellement bien ! Leurs tribunes (livrées à la cacographie la plus exécrable) sont empreintes d’une sédition doucereuse, une volonté subversive teintée du conformisme ambiant dans lequel ils s’étouffent ; qu’il s’agisse de leur attrait pour le sport, de leur addiction au divertissement ou de leur rejet de l’éducation : ils incarnent la norme.

Leur soumission aux oukases sociétales impose le caractère intolérant qu’ils expriment : la marginalité n’a pas droit de cité et vaut moqueries et mise à l’écart ; ils sont les bras armés de l’homogénéité, serviteurs de l’anti-intellectualisme prôné et assumé. La surmédiatisation les attire et constitue une fin en soi, ce qui est assez pour justifier les innombrables excès qui font le bonheur de la presse. Cette catharsis leur permet de se « défouler » dans un sentiment d’impunité : à travers ces actes (qu’ils soient réprimés ou non) se révèle l’ampleur du malaise ; dans un monde où l’on promeut la médiocrité pour mieux mettre au ban de l’opinion ce qui est digne d’intérêt, où les mains plébéiennes ne sont serrées que pour servir les manœuvres électoralistes, où l’éducation est un cobaye en proie aux dérives de ses laborantins, on est en droit de se demander ce qu’il en adviendra.

L’Internet verse davantage dans le pandémonium que dans le lieu d’échange et de communication entre les hommes. Comment ne pas être révulsé ? La jeunesse a-t-elle oublié que « labor improbus omnia vincit » (Un travail opiniâtre vient à bout de tout) ou s’est-elle simplement laissé abattre par les sombres perspectives qui sont les nôtres ?
Il est si facile de se vautrer dans l’éternel divertissement et le prêt-à-penser (ou osons le mot : la non-pensée) qu’on en vient à oublier l’idéal de la vie : elle n’est pas l’espoir de devenir parfait mais la volonté d’être toujours meilleur. (Ralph Waldo Emerson)

La hauteur où se hissèrent les grands hommes
Ne fut pas atteinte par un vol soudain.
Non, pendant que dormaient leurs compagnons,
Ils crapahutaient la nuit vers le sommet.

— Henry Wadsworth Longfellow


Palabre de ma misanthropie. 1

I don't hate people

Elle est de celles qui pérorent, cherchant une réponse à ses propres questions, s’évertuant à trouver du soutien auprès d’elle-même car désappointée par toutes les étrangetés et toutes les compromissions que lui offre le genre humain. Tantôt atterrée, tantôt terrifiée, mais toujours avec cette étincelle de révolte dans son regard ; tout subvertir ou partir loin d’ici : dilemme cornélien particulièrement utopique, il faut l’avouer.
Ma misanthropie est une haine fruit de l’amour : une dualité qui s’exprime par l’amour de l’humanité dans ce qu’elle a de grand, de magnifiant ; l’amour de la beauté, de l’accomplissement exaltant et du progrès bat en elle aux côtés d’une haine grandissante qui se nourrit des miasmes d’une société en perdition, une société hiérarchisée par la ploutocratie, dénuée de toute emmétropie parce qu’elle se perçoit à travers les prismes du mercantilisme normatif.

Dans un monde où la déviance de la masse est inextinguible, je ne peux que rejeter le genre humain et le haïr avec la plus grande virulence. La masse, devenue société de consommation, s’adonne à toutes les dérives dans le seul but de se conformer à la norme édictée par le mercantilisme : il choisit ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, il sépare les strates et laisse toute latitude à l’Homme pour se déchirer ; la marginalisation est proscrite et le prêt-à-penser a les pleins pouvoirs dans cette vaste arène où l’humain est régi par son seul instinct de domination : dominer c’est exister, se conformer c’est extraire la richesse des gangues offertes par la cité. Suivre la mode, consommer ce qui doit être consommé — ce qu’on nous dit de consommer. Se révèlent alors les disparités sociales, se creusent alors les inégalités.

Le diktat consumériste s’illustre par cet effet de groupe, consubstantiel à l’habitus de classe : les individus se reconnaissent et s’identifient par ce que l’on pourrait prosaïquement résumer par cet apophtegme : « Dis-moi ce que tu consommes et je te dirai qui tu es ».
L’écueil de ce paradigme est précisément le jugement de valeur qui est émis du fait de cette dissemblance. Cette velléité qui vise à abattre toute hétérogénéité donne naissance (pour le plus grand bonheur d’une poignée d’oligarques) à un rejet de tout ce qui n’appartient pas au groupe, poussant la « strate inférieure » à agir avec pour objectif de se conformer, de s’assimiler. Pour la masse, cette nécessité absolue d’intégration la pousse parfois à l’asservissement consenti et la réduit dès lors à l’état de troupeau, docile et manipulable.

La restauration rapide (ou fast food) était à l’origine un mode de restauration visant à faire gagner du temps au consommateur et lui permettre de se restaurer à moindre coût en lui offrant des mets peu élaborés (pouvant donc être préparés et servis rapidement). La prestidigitation sociétale et l’habileté commerciale sont parvenues à faire de ce lieu banal (et de sa nourriture bon marché) un vecteur de vanité. Le simple fait de vous être rendu sur place (et, au mieux, d’avoir consommé un produit de la marque) vous vaut la déférence de vos semblables. Il ne s’agit pourtant que d’un fast food.
Le phénomène le plus frappant est celui de cet avilissement volontaire et revendiqué (que l’on voit parfaitement dans la vidéo) : le conditionnement est tel qu’une file d’attente se forme, prête à commettre un acte dégradant pour manger (avant les autres) un sandwich qui jouit d’une certaine popularité outre-Atlantique. Des scènes qui auraient eu leur place en période de famine mais qui ne sont là que pure infatuation de la part des protagonistes, une infatuation irraisonnée qui résulte de l’influence omniprésente de notre environnement.
Je ne vous présente là qu’un cas précis, mais les exemples sont légion et vous les connaissez certainement.

C’est cette primauté des biens et des richesses sur l’Homme que je rejette, c’est cet avilissement infatué synonyme de l’Homme asservi et du tout marchand que je méprise, c’est sur ces individus qui ont renoncé à leur faculté de penser par eux-mêmes que je jette l’opprobre. Loin d’être un parangon de sagesse (j’ai moi aussi bien des travers), je ne peux toutefois qu’exécrer ce peuple qui s’enorgueillit d’avoir attendu longuement pour délier leur bourse afin d’acquérir le dernier gadget à la mode, à fortiori quand celle-ci se targue de bénéficier d’une « liberté d’expression » (plus qu’illusoire puisqu’on jette l’anathème sur les opinions un peu trop divergentes, comme celles qui viendraient à porter atteinte à la divine République) alors qu’elle s’abreuve de talk-shows théâtraux et de magazines ineptes ressassant nombre de vétilles et de poncifs éculés qui ne manquent pas d’agiter le peuple ou le distraire au moment le plus opportun.

L’étiquette marchande que s’apposent ces individus qui s’identifient à une marque ne montre qu’une volonté non-dissimulée de marchandisation, une appartenance délibérée à une entité commerciale : un esprit de groupe qui les pousse à devenir bourreaux en dénigrant (parfois dans la violence) ceux qui ne consomment pas comme eux, n’en déplaise aux chantres de la tolérance.
Cette intolérance qui s’illustre parfaitement lorsqu’une frange de la population répondant aux sirènes du système social n’hésite à pas se livrer à l’anthropophagie consumériste, piétinant et traînant dans la fange leurs semblables prochainement licenciés pour assouvir des désirs futiles dictés par la nécessité impérieuse de posséder la dernière tablette tactile d’une célèbre firme américaine.
Quant à la violence, elle s’exprime à merveille dans le sport lorsque des hordes écervelées de supporters aux convictions diamétralement opposées (peut-on réellement parler de convictions ?) se lancent dans un pugilat.

Ma misanthropie se traduit par le refus de cette soumission, de cette complaisance dans ce statut de consommateur aveugle et servile ; la société que je méprise est celle qui célèbre si bien ces fêtes que j’abhorre tant, celle qui se gave des galimatias prononcés par une poignées d’histrions télégéniques, de presse à scandales, de divertissements abêtissants. Les gens que je hais sont ces bêtes de foire qui se noient dans les boniments, qui s’avilissent et se soumettent aux volontés d’une poignée de conseils d’administration pour en retirer une quelconque déférence ; ces irresponsables qui se déchargent de leur mission parentale en laissant à leur poste de télévision le soin d’éduquer leurs progénitures ; ces jeunes qui se contentent des mélopées méphitiques actuelles, passant de l’une à l’autre, la musique étant pour eux un produit de consommation courante à l’obsolescence programmée ; ces philistins qui n’ont que des billevesées en bouche et ont l’outrecuidance de juger ; ces ingénus qui pensent qu’on ne peut pas vivre sans télé.

Ma misanthropie se délecte des moments propices à l’écriture et la réflexion, des débats auxquels je prends part avec des gens qui partagent ou réfutent mes opinions et qui, tous, contribuent à l’évolution de mes idées, de ma façon de penser.
Peut-être suis-je misanthrope parce que j’ai trop aimé le genre humain ? peut-être suis-je misanthrope parce que ces petits moments de solitude que je chéris tant sont ceux qui me permettent d’apprécier à sa juste valeur mon instinct grégaire ? ou peut-être suis-je misanthrope pour d’innombrables autres raisons ?
Ma palabre s’arrête ici, je laisse le mot de la fin à Dostoievski : « J’aime l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. » (Les frères Karamazov)


De la crédulité générale. 14

Cerveau

Chaque jour j’ai l’heur de m’en rendre compte : les foules avalent avec une candeur sans égale quantité d’informations, sans chercher à distinguer le vrai du faux… Tout n’est que vérité.
Il ne relève pas de la fatuité de dire que cette masse est soumise, dénuée de tout sens critique, de toute capacité de discernement, en proie à l’aveuglement persistant et au joug dogmatique du conformisme ambiant.
« Tout le monde dit que… », « Tout le monde le fait… », « Ils l’ont dit à la télé… » : Tout le monde, ils, on, régissent les vies, les pensées, les attitudes, l’éthique communes de tout un chacun en codifiant les modes de vie.
On boit en société parce que cela sociabilise, on étudie parce qu’on nous dit que c’est la seule façon de réussir notre vie et d’avoir une place dans la société, on s’informe parce qu’il faut s’intéresser au monde qui nous entoure, on relaye l’information pour dénoncer, on s’indigne parce qu’on nous a répété que c’était nécessaire.

Dans ce désordre, le bon sens est imposé : place au manichéisme absolu. La vérité telle qu’elle nous est présentée (un cocktail édulcoré et/ou savamment remanié) nous est martelée, on nous dit qui sont les bons et les méchants. L’infantilisation à grande cadence… On nous fait faire « du par cœur », à l’image de nos jeunes années.
Le quidam oublie de douter, il « croit comprendre » — Paul Valéry nous dit que « Notre savoir consiste en grande partie à ‘croire savoir’, et à croire que d’autres savent. » —, et c’est bien tout ce qu’il demande.

L’ingénuité ambiante est le fruit d’un long processus de « sous-traitance ». La masse laisse le soin à une poignée d’intellectuels de penser à leur place, elle se contente d’emmagasiner les conclusions. Les esprits ont été loués… ceux qui vivent là ont jeté la clé.
Les médias sont devenus tout-puissants, enclins à nous vendre la vérité qui arrange un cercle d’oligarques. Le reste n’est que du « temps de cerveau disponible ». La publicité, unanimement critiquée mais si facilement mémorisable est dangereusement efficace. Les chérubins en sont les parfaits exemples, eux qui réclament jusqu’à en pleurer un produit dont la réclame s’est insidieusement introduite dans leur mémoire perméable.
La détente nous est présentée comme l’ultime remède, la panacée contre une existence morne et une situation bien peu reluisante. L’esprit s’endort bercé par des programmes (ou des activités) d’une inanité absolue : jeux télévisés, retransmissions sportives, séries ineptes, jeux Facebook etc.
Des gens instruits pensent pour nous, inutile donc de « se prendre la tête avec ça ».

La presse, la télévision, l’Internet, sont les laudateurs nouveaux d’une pensée unique. Une doxa qui place l’Homme dans la branche des ovidés.
En effet l’avènement du prêt-à-penser conduit à bien des dérives : on pointe abusivement du doigt sur la base d’une dizaine de lignes, on s’indigne parce qu’on nous dit que l’herbe est plus verte ailleurs, on alimente la peur. Le troupeau est docile, il ne descend dans la rue que lorsque l’on lui demande.

« On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas d’intelligence. »

— George Orwell, 1984.

À l’heure de l’accès facile à l’information, l’Homme (paradoxalement) ne cherche plus à savoir, à approfondir. Il prend désormais tout pour argent comptant, estimant que l’information est vraie. Il a délégué aux médias les facultés qui lui étaient propres : analyser, vérifier, débattre, penser.
À contrario, qui n’a jamais entendu la douce assertion « Wikipédia n’est pas fiable. » ? On remet en doute la plus grande base de connaissance collaborative au monde (alors qu’il est aisé de vérifier les sources, elles sont en bas de page), mais on ne remet pas une doute une image ou publication qui tourne sur les réseaux sociaux ? les journaux TV qui font quelques écarts de traductions ? un billet (pourtant clairement présenté comme satirique) du Gorafi ?

Plutôt que de continuer dans la droite lignée de notre adolescence réactionnaire qui déclarait avec véhémence « La philo ça sert à rien » (application stricte du pragmatisme scolaire qui nous fait dire que l’intérêt d’une matière se situe dans l’exercice qui en sera fait dans le cadre de notre métier), ne devrions-nous pas commencer à penser par nous-même ? Cessons d’être les composants d’une structure homogène animés des mêmes pensées (caractéristique habilement déguisée par des clivages partisans), des mêmes croyances, des mêmes vérités. Sachons douter, sachons remettre en question ce que l’on nous dit. Sachons faire preuve de discernement en mettant de côté nos soubresauts émotionnels. Sachons être doués de raison, sachons être humains.

« Pour croire avec certitude, il faut commencer par douter. » Proverbe polonais.


Virgin, l’anthropophagie consumériste. 1

Virgin

Hier, alors que je vagabondais de gare en gare, j’ai sacrifié la batterie de mon smartphone pour lire cet excellent pamphlet de chez Rue89 (diffusé sur… Facebook. On ne trouve pas que des billevesées sur ce réseau social, finalement).

Cet article (que chacun trouvera révoltant…) ne prouve qu’une chose : notre société a réussi à avilir l’humain avec le simple besoin de consommer. L’humain a été paramétré, programmé pour consommer. À l’image d’un animal guidé par son seul instinct, il se rue, faisant abstraction de toute éthique, de toutes les règles édictées, comme si sa vie en dépendait. Non, il ne s’agit pas là du dernier approvisionnement en victuailles dans un monde ébranlé par la guerre, non : il s’agit d’une liquidation totale de stocks avant fermeture.

Dans ce monde, il n’y a pas d’ami. Alors on piétine, on pousse, on vocifère ; l’homme est ici redevenu un anthropoïde primitif, bombant le torse pour effrayer ses congénères et devenir le roi de la jungle. L’objectif : s’emparer d’iPad, de tout objet hi-tech de valeur pouvant être conservé ou mieux, revendu.
Sur le cadavre encore chaud de l’enseigne Virgin Megastore pousse les graines du capitalisme individuel.

Dans ce monde, nul ne se préoccupe du sort des employés : le besoin consumériste altère les capacités de raisonnement, à un point tel qu’il relève d’une démence incommensurable. On hurle, on pourchasse, on insulte, on rabaisse. Traînés dans la fange, impuissants, les vendeurs subissent la condescendance de cette horde primitive :


« Vous devriez être contents, on rachète vos indemnités. »

Obnubilés par leurs besoins, ils n’hésitent pas à écraser le faible alors qu’eux-mêmes, désagrégés, réduits à l’esclavage et en proie à toutes les dérives par leurs instincts consuméristes (l’instinct nouveau de l’espèce homo economicus) semblent prêts à sacrifier père et mère pour acquérir un iPad à prix réduit.
La vie humaine, elle, a perdu toute valeur. Elle ne s’achète ni se vend ; la traîner dans la fange ne pose donc aucun problème. Après tout, qui se soucie des p’tits niakoués exploités pour fabriquer les iPad ?
Alors on diffuse les photos du « butin » sur Instagram, on raconte sa guerre, on fabule un peu sur la lutte âpre qu’il a fallu mener pour s’emparer du sésame. Les propos tenus à l’encontre des vendeurs importent peu. Ils seront chômeurs, bien fait pour leur gueule.

Le consommateur n’a jamais aussi bien porté son nom. Les employés de Virgin se sont fait dévorer ce qu’il leur restait : leur dignité. Ces anthropophages consuméristes, non contents de profiter du malheur des autres, se sont dévorés entre eux et se sont jetés sur ces femmes et ces hommes déjà condamnés à grossir les rangs de Pôle Emploi.
Nombreux sont les barbares à s’être gaussés de leur futur statut de chômeur. L’anthropophage consumériste actif désabusé d’être bredouille, voyez-vous, hiérarchise par la conspuation ses relations sociales pour se distinguer, pour s’élever.

Je ne peux résumer cette horreur que par une phrase signée Jacques Delors : « La société de consommation a privilégié l’avoir au détriment de l’être. »