L’antispécisme à l’épreuve des autres luttes 1


L’antispécisme est-il intersectionnel ? Le satisfecit du Parti Animaliste suite au soutien reçu de la part de Brigitte Bardot en vue des élections européennes a mis en lumière le caractère exclusif de la lutte pour les droits des animaux. En se félicitant du soutien d’une femme condamnée à de multiples reprises pour des propos racistes, le Parti Animaliste a choisi sciemment d’opter pour une stratégie utilitariste visant à maximiser les intérêts de la seule cause animale au détriment des autres luttes. Ni inclusive, ni morale, elle s’autorise ainsi le droit de porter atteinte aux droits d’autres opprimé·e·s si la cause animale s’en sort grandie.

« Il n’existe aucune éthique au monde qui puisse négliger ceci : pour atteindre des fins « bonnes », nous sommes la plupart du temps obligés de compter avec, d’une part des moyens moralement malhonnêtes ou pour le moins dangereux, et d’autre part la possibilité ou encore l’éventualité de conséquences fâcheuses. » disait Weber. Le conséquentialisme du Parti Animaliste — maximiser les chances d’avoir des élu·e·s d’une part et d’agir en faveur de la cause animale d’autre part — l’a conduit à composer avec des personnes qui, si elles partagent en effet un corpus d’idées similaires au sujet de la lutte pour les droits des animaux, expriment sur d’autres sujets des idées racistes et homophobes. En voyant ainsi la personne humaine comme un support d’utilités, « la nature de la décision […] n’est donc pas matériellement différente de celle d’un entrepreneur décidant comment maximiser son profit… ou de celle d’un consommateur décidant de maximiser sa satisfaction » (Rawls, Théorie de la Justice).

Suite logique de la position monothématique du parti, cette négligence des autres luttes humaines traduit un désintéressement vis-à-vis des intérêts de premier ordre d’autres individus. Cette absence d’intersectionnalité et cette propension à prioriser la cause animale sur le juste et les droits des individus révèlent l’individualisme et l’atomisme latents qui y règnent : luttant pour des individus opprimés qui ne peuvent lutter pour eux-mêmes, cette conception paradigmatique renvoie de facto aux seul·e·s opprimé·e·s la responsabilité de leur(s) lutte(s). Il importe donc peu de s’inscrire dans un schéma convergeant. Les antispécistes luttent pour les droits des animaux sans ressentir le devoir de défendre d’autres luttes.

Ainsi, dans une volonté de neutralité idéologique ou pêchant par maladresse, L214 a tout récemment relayé un article de Natacha Polony sur les « vaches à hublot ». Une décision surprenante aussitôt défendue par une poignée de militant·e·s arguant que nulle ne peut demander à quiconque d’avoir une « pureté éthique » et qui benoîtement, voient dans ce choix de communication la possibilité d’encourager des personnes à continuer à agir en faveur des animaux.
Pour les néophytes, Natacha Polony est aujourd’hui directrice du magazine Marianne. Ex-chevènementiste, celle qui hier défendait un certain corpus idéologique de gauche n’a de cesse de porter des idées conservatrices assumées, déclamant que le mariage pour tous est « contre-nature » et qu’elle « partage 90 à 95 % des idées d’Éric Zemmour ».
L214 peut-elle revendiquer une neutralité politique, et, en conséquence, relayer toutes les tribunes en faveur des animaux et ce quelles que soient les opinions politiques des personnes qui s’expriment ?
Cet exemple et celui qui le précède mettent en exergue un problème majeur : l’antispécisme qui s’exprime aujourd’hui n’hésite aucunement à nuire à d’autres luttes pour asseoir la sienne. Coupé de toute convergence, sa neutralité (ou son « monothématisme ») est un subterfuge, une manière somme toute malhabile de ne pas vouloir assumer un choix politique pourtant nécessaire. Éthique, féminisme, écologie, lutte des classes… L’antispécisme est un écosocialisme.

Faisant écho à la stratégie du Parti Animaliste, le terme « végéphobie » est également révélateur de cette inclination autocentrée et incongrument victimaire : ce terme sera d’ailleurs repris et amplifié par l’organisation annuelle de la « Veggie Pride », un événement antispéciste qui assume pleinement la réappropriation des Pride organisées pour les droits des personnes LGBT+. En s’appropriant une oppression, les véganes ostracisent ce choix politique qui est le leur. Devenir végane permet pourtant de rompre avec l’abstraction : ce combat pour le droit des animaux devient un acte concret. Nous ne pouvons pas parler de « droitophobie » ou de « gauchophobie », pourquoi parler de « végéphobie » ? La docteure Ophélie Veron est revenue sur les problématiques liées à ce terme dans un billet de blog que dont je vous recommande vivement la lecture : ceci n’est pas de la végéphobie.

L’antispécisme ne se suffit pas à lui-même. Pour reprendre Virginia Woolf : « Je ne crois pas à la valeurs des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » La lutte pour les droits des animaux et peut pas et ne doit pas être exclusive à d’autres luttes : seule la convergence la rend pleine et entière. Les associations antispécistes ne peuvent plus ignorer les ramifications intrinsèques de la cause qu’elles défendent, elles ont donc l’impérieux devoir de se placer sur l’échiquier politique. Relayer la parole d’adversaires politiques — qui ne partagent ni de près ni de loin nos idées, rappelons-le ! — revient à édulcorer la nocivité de leur idéologie et à les rendre fréquentables. Nous victimiser, c’est oublier le choix politique qui est le nôtre et déplacer sur notre propre personne la violence qui s’exerce sur ceux que nous prétendons défendre, c’est refuser de voir les privilèges qui sont les nôtres (car pouvoir être végane est un privilège à bien des égards). S’allier à l’extrême droite, c’est sacrifier l’humain·e pour tenter de sauver l’animal : les deux courront à leur perte.
L’intersectionnalité est la seule issue possible à notre combat politique. Convergeons !


« L’émancipation des êtres humains de la cruauté et de l’injustice entraînera en temps voulu l’émancipation des animaux. Les deux réformes sont indissociablement liées, et aucune ne peut être pleinement réalisée seule. » Henry Stephens Salt, écrivain et militant socialiste anglais


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