Le véganisme consumériste est un problème.


Il y a quelque chose de pourri au royaume du véganisme. Principale émanation de la philosophie antispéciste, son actuel fourvoiement conduit à une lente périclitation de ses soubassements éthiques dans leur globalité. Là où l’antispécisme devrait apparaître comme un choix politique et s’inclure dans une démarche morale aux multiples ramifications (minimalisme, zéro déchet…), la dimension consumériste du mode de vie végane l’ostracise en se faisant héraut des sirènes marketing ; tout le monde apercevra sans mal les petites mains ingénues du véganisme faire (gratuitement ou non) la promotion de produits véganes sur leurs réseaux sociaux favoris : à grand renfort de mises en scènes, ces personnes font, avec leur acribie coutumière lorsqu’il s’agit de s’illustrer sur Instagram, le jeu d’un capitalisme qu’elles s’évertuent pourtant à critiquer le reste du temps.

Candidement, on serait tenté de croire que le véganisme s’accommode fort bien des glaces Magnum véganes ou des laits végétaux Alpro. Toutes choses égales par ailleurs, toute personne consommant ces produits ne nuit pas aux animaux : ils sont véganes. Les turpitudes se cachent dans les détails : ne voir le véganisme que par le prisme consumériste revient à dépolitiser l’antispécisme. Le premier écueil est sémantique ; l’antispécisme est resté dans les limbes lorsque le véganisme devient, aux yeux des médias et du grand public, l’alpha et l’oméga d’une philosophie politique qui apparaît, dès lors, vidée de sa substance. L’antispécisme ne progressera pas parce que sur Twitter/Facebook/Instagram on s’émerveille du nouveau rayon « Végan » du Hyper U de Villefranche-de-Lauragais ; ainsi on voit fleurir VeggieWorld, grand magasin végane au ticket d’entrée à 10 €, lequel a fait la promotion des produits véganes d’une marque tristement célèbre pour ses accointances homophobes et droitières. En édulcorant l’antispécisme dans un « véganisme de GMS » (grandes et moyennes surfaces), on dépolitise la question animale ; c’est d’ailleurs sur ce quoi se reposent les multinationales qui espèrent bien surfer sur la vague pour garder sa clientèle captive.

Dans leur sombre dessein, elles peuvent compter sur les véganes « hypes », toujours à l’affut des dernières véganeries disponibles sur le marché : leur impérieux besoin de reconnaissance sociale les pousse à dévoiler leur vie avec prodigalité ; leur identité se définit par ce qui est consommé et la concurrence implicite qui s’exerce avec les autres internautes se traduit par une course effrénée à l’ostentation ; il faut montrer que l’on a acheté tel nouveau produit végane ; c’est un élément essentiel du sentiment d’appartenance au XXIe siècle, il convient de « partager avec les autres membres assez d’idées ou de traits communs pour se reconnaître dans le ‘nous' » comme le disait le sociologue Guy Rocher. En parallèle à ce sentiment d’appartenance s’exerce la recherche d’une estime de soi : on ne poste pas soi mais pour les autres et l’on attend leur assentiment (le like) au risque d’une amplification des émotions négatives.
Qu’obtenons-nous lorsque nous transposons cela à l’aune d’un combat politique ? Nous obtenons des milliers d’égos qui se font échos de multinationales qui ont tout intérêt à « consumériser » le véganisme pour le bien de leurs affaires présentes et futures. Les photos bigarrées de dizaines de produits Veganz, Ben and Jerry’s et consorts ne servent pas l’antispécisme, elles aseptisent la nécessaire politisation de la question animale par l’apparat du « hype » : être végane c’est cool, être végane c’est healthy. Ainsi, on voit apparaît d’ineptes néologismes tels que flexitarisme. Les produits véganes issus des multinationales ne visent pas à satisfaire une clientèle végane, ils visent à garder captive une clientèle cherchant des produits plus sains – trait souvent prêté à tort à l’alimentation végane – ou plus « écolos » (le greenwashing va souvent de pair avec « vegan »). Cela traduit une absence de considérations plus globales (Pourquoi je boycotte Nestlé, Unilever, Coca-Cola…).
La dépolitisation mène alors à un véganisme languissant qui se complaît dans la consommation de produits véganes : lorsque cette consommation ne traduit pas un engagement éthique (c’est ce que j’appelle le véganisme « hype »), cela autorise donc un retour futur à une consommation de produits d’origine animale (c’est l’objectif inavoué des produits dits « bien élevés » : l’animal prétendument bien élevé devient une caution morale). Les hommes sont d’ailleurs les meilleurs ennemis du véganisme de par leurs oukases virilistes permanentes (notons, à titre d’exemple, le sous-titre du magazine Beef : « Pour les hommes qui ont du goût ») : toutes les occasions sont bonnes pour émasculer tout homme qui ne se conformerait pas aux normes. Les femmes, à l’instar de leurs mets favoris, sont perçues comme des morceaux de viande que l’on consomme jusqu’à satiété. C’est un vaste sujet traité brillamment par l’autrice Carol J. Adams dans « La politique sexuelle de la viande ».

Dans mes propos liminaires, je prêtais aux véganes une certaine animadversion pour le capitalisme. Le capitalisme n’est ni moral ni immoral : il est amoral. Seuls les individus peuvent être moraux ou immoraux. Le véganisme n’a pas besoin de la présence de Herta, d’Unilever, ou de Nestlé pour progresser, bien au contraire : leur présence musèle les idées antispécistes. Croire ingénument que les glaces ou les steaks végétaux sont une bonne chose pour notre combat, c’est déplorer les effets dont nous chérissons les causes comme le disait si bien Bossuet. Les entreprises qui, dans leur grande mansuétude, « pensent » aux véganes sont les mêmes qui nuisent aux animaux, les mêmes qui font du lobbying intensif afin d’influencer les politiques publiques en leur faveur, les mêmes qui vous font oublier que leur concentration capitalistique est nuisible sur bien des points. C’est peut-être un point que j’ai en commun avec celles et ceux qui se réclament de l’anticapitalisme : s’abstenir d’être les « idiot·e·s utiles du capitalisme », c’est refuser cette mainmise des multinationales sur notre existence. Le socialiste (libéral) Alfred Naquet estimait qu’il convenait de réunir capitaliste et ouvrier·e dans la même personne si l’on voulait favoriser la diffusion du capital et des profits. Peut-être avait-il raison ?

La sémantique illustre donc à elle seule la problématique centrale à laquelle nous sommes confronté·e·s : être végane, c’est exclure de son quotidien tout produit ou activité exploitant les animaux non humain, rien de plus. Être végane n’est plus synonyme de combat politique car le véganisme s’est égaré dans les affres du consumérisme. Il apparaît plus que jamais nécessaire de le politiser à nouveau, de le remettre en lien avec les luttes qui lui sont consubstantielles, de replacer l’éthique au cœur de l’action. Pour rompre avec la vacuité, il nous faut désormais nous dire antispécistes.

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