C’est l’histoire d’un foot… 1


D’aucuns savent que je suis des plus prolifiques lorsqu’il s’agit de tancer les zélotes du jeu de balle au pied : il s’agit d’une réaction presque épidermique ; l’acmé ne tarde pas dès lors que les séides reprennent les longues litanies qui résonnent tous les quatre ans : communion, unité, célébration, bonheur, joie… Les contempteurs et contemptrices n’ont dès lors plus droit de cité, il ne faut pas de voix discordantes dans les chœurs ; ainsi la contemption vaut l’avanie et l’indifférence, la circonspection. Nous sommes coupables de ne pas adhérer à cet « esprit de corps » monétisé.

Car il s’agit bien là d’un esprit de corps, immergé dans ce nouvel « opium du peuple » qu’est le football-spectacle corporatisé. Toutes et tous se confondent et se projettent dans l’équipe censée la « représenter » : « On a gagné », « On est les champions » : dans le charivari médiatico-collectif, il convient de suivre le mouvement et de s’identifier à son équipe comme l’on s’identifiait autrefois à un pays belligérant ou, encore aujourd’hui, à un corps de métier, à une école, ou à un mode de vie. Les thuriféraires de cette religion athlétique vantent alors cet esprit de corps et ce nécessaire besoin d’union et de liesse collective.

Jean-Marie Brohm, sociologue et auteur de plusieurs ouvrages panégyriques sur le sport (ironie), définit ainsi le football et le tumulte qu’il crée :

« Le football est bien une forme de tyrannie et d’aliénation parce qu’il favorise la chloroformisation des esprits, l’obnubilation des médias et la sidération des masses : des matches, des buts, des anecdotes, des olas, des hurlements, des insultes, toute la panoplie de l’infantilisation et de la régression au service d’une entreprise de décervelage ou de lavage de cerveau. »
— Le football, une peste émotionnelle

N’entend-on pas déjà les vociférations dénonçant un « mépris de classe » (ainsi en a décidé le déterminisme social : le football est ontologiquement une passion prolétarienne) ? Que dire alors des quolibets et des injures qu’a reçu un certain Philippe Poutou qui a osé, grand mal lui en a pris, railler les manifestations de « joie » des Champs-Élysées en rappelant aux masses que pendant que le grand festival de la baballe bat son plein, la réalité n’attend pas ; un compte Twitter de la CGT lui emboitera le pas en diffusant quelques résultats de la politique actuelle, dont les effets sont peu réjouissants pour les plus fragiles. En outre, alors que les masses hétéroclites paradent et hurlent à tue-tête qu’« on est les champions » et que toute critique est au mieux synonyme d’aigreur, au pire synonyme d’élitiste méprisant, M. Philippe Poutou a perdu son emploi. Faut-il alors, pour ne pas bousculer la « liesse collective », annihiler toute dissension, oublier les réalités du quotidien, succomber aux sirènes de cette émulsion sentimentale chimérique ?
« Ça vous embête que les gens soient heureux ? », « La coupe du monde permet d’oublier les problèmes du quotidien » : c’est, en quelques mots, le substrat apologétique de ce grand spectacle ; s’amuser, pleurer (!) de joie, oublier. Dans « Kulturindustrie », le philosophe Theodor W. Adorno (qui, avec Max Horkheimer, était la figure de proue de l’École de Francfort), disait :

« S’amuser signifie toujours : ne penser à rien, oublier la souffrance même là où elle est montrée. Il s’agit, au fond, d’une forme d’impuissance. C’est effectivement une fuite, mais pas comme on le prétend, une fuite devant une triste réalité ; c’est au contraire une fuite devant la dernière volonté de résistance que cette réalité peut encore avoir laissé subsister en chacun. »

Cette tendance à vouloir ostraciser toute pensée qui viendrait contredire ce que la majorité considère comme un « moment de joie collective » confirme les propos d’Adorno : ladite majorité fuit cette réalité qu’elle considère comme douloureuse ; ainsi assiste-t-on, stupéfait, à de véritables explosions de joie : les gens crient, pleurent (!) et les hommes, sous couvert de « fête » s’abandonnent aux bassesses les plus abjectes (Libération a publié un article consternant sur les agressions sexuelles qui ont suivi le coup de sifflet final).
Comment une simple victoire sportive (qui est, rappelons-le, la victoire d’une équipe qui s’accompagnera pour elle d’une non-négligeable somme financière) peut-elle entraîner de tels débordements ? On en vient à croire que ce non-évènement se traduit par un progrès notable dans le quotidien de ces millions d’individus : il n’en est rien. Tout n’est que spectacle et fétichisation.

Le sport, et à fortiori le football-spectacle, est consubstantiel à un marqueur identitaire très fort : tout est ostentatoire car tout est question d’ostentation ; on affiche le drapeau, on se le peint sur le visage, on porte fièrement la tunique nationale. Ladite tunique, dans sa version renouvelée (laquelle arbore désormais deux étoiles) est d’ailleurs fort attendue, il en va de la nécessité de s’afficher, de marquer son appartenance à la communauté supportrice. À travers l’objet, on s’approprie une partie de la victoire, on montre aux autres qu’on en constitue une part, comme pour dire « J’y étais quand on a gagné » : dans le prolongement de la « consommation ostentatoire » de Thornstein Veblen, Jean Baudrillard écrira dans son ouvrage « La société de consommation » :

On ne consomme jamais l’objet en soi (dans sa valeur d’usage) – on manipule toujours les objets (au sens le plus large) comme signes qui vous distinguent soit en vous affiliant à votre groupe pris comme référence idéale, soit en vous démarquant de votre groupe par référence à un groupe de statut supérieur.

Cette « consommation ostentatoire » et fétichisée se détache par ailleurs de toute considération éthique : comment expliquer autrement l’indifférence généralisée devant le sort des travailleuses indonésiennes dont le salaire ne dépasse pas les 200 € par mois lorsque des milliers de personnes s’apprêtent à débourser entre 85 et 140 € pour se parer de la tunique de leurs riches idoles athlétiques ? comment expliquer l’indifférence généralisée devant l’organisation même de cet événement, qui s’est déroulé dans une dictature – précision utile – et qui a conduit, entre autres, à une évacuation de la pauvreté (comme ce fut le cas ailleurs lors des précédents évènements) et à la mise à mort de nombreux chiens errants ?
Brohm parlerait sans doute d’un aboutissement de l’abrutissement quand Baudelaire nous rappellerait que « le plus irréparable des vices est de commettre le mal par bêtise ».


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