Pourquoi j’ai quitté Facebook.


I’d have to pack my things and go. J’ai consciencieusement fait mon carton. Cela aurait fait dix ans l’an prochain. Une éternité dans le vaste monde des Internets. C’était devenu une habitude, un reflexe, presque une drogue. Un comportement abusif disent les spécialistes : on l’ouvre d’un geste compulsif, le matin au réveil, on le consulte dès qu’on a une minute devant soi, on prend son shoot de scroll, son fix de bauds. Le phénomène FOMO (Fear Of Missing Out) nous pousse à consulter toujours plus, par réflexe. On l’ouvre pour fuir, le temps d’un coup d’œil sur le newsfeed, les multiples éléments de notre réalité auxquels nous voulons échapper. C’est une échappatoire, un concentré de dopamine ; c’est un vénéfice insidieux qui apaise les anxiétés qu’il a lui-même créées. Vous ne le réalisez peut-être pas, mais vous êtes programmés. On like, de toutes les manières : on met des J’aime, des J’adore, des Wow, des Grr ; tout est noté, évalué, jugé, enthousiasmé, vilipendé ; là où certaines personnes se présentent sous leur meilleur jour, d’autres s’abandonnent à la violence. Dans l’étincelant monde de l’instantanéité, on agit avec la célérité qui s’impose : tout se dit à brûle-pourpoint ; on est à la fois contempteur·rices, sycophantes, Nacisse et Cassandre.

Miroir, mon beau miroir. Selfie, status, stalking and so on. Facebook est le réseau du self-measurement. On scrute, avec une hypocrisie cauteleuse, notre ancien·ne camarade de classe, notre ancien·ne collègue et l’on essaie de susciter l’adhésion, de montrer à quel point notre vie est enviable. Inconsciemment, on recherche une reconnaissance sociale. Facebook était censé rapprocher les gens, il n’a fait qu’exacerber l’insatiable désir de compétition qui scintille dans cet écrin d’amitié numérique. On veut des likes, des commentaires, des tags : on court après le temps, l’argent, on thésaurise des « j’aime », des « ami·e·s ». L’amitié serait-elle une unité de compte comme tant d’autres ?

Nos mots, nos photos, nos mottos nous échappent : perdus dans l’immensité chimérique du géant de Menlo Park, on s’époumone, on vocifère, on multiplie les estocades, les camouflets, les joutes ; les points d’exclamation sont autant de cris dont l’écho se perd. Désorienté·e·s, noyé·e·s dans les dédales de nos newsfeeds, nous sommes bombardé·e·s d’une kyrielle inextinguible d’informations : le cerveau n’assimile plus, notre mémoire se trouble, l’overdose est indéniable mais l’addiction persiste. Facebook est un gigantesque Hotel California.

Last thing I remember, I was
Running for the door
I had to find the passage back to the place I was before
‘Relax’ said the night man,
‘We are programmed to receive.
You can check out any time you like,
But you can never leave!
— Eagles, Hotel California, 1977

Notre vie privée nous échappe. Au-dessus de chaque appareil pouvant accéder à Facebook nous devrions écrire : tout ce que je mets ici appartient à Facebook (« vous nous accordez une licence non exclusive, transférable, sous-licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle que vous publiez sur Facebook ou en relation avec Facebook (licence de propriété intellectuelle »). Facebook est un immense annuaire avec une large fenêtre qui donne sur votre salon. On peut tirer les rideaux pour éviter les regards trop indiscrets, mais rien n’empêche de sonner à votre porte. Par le passé, j’ai masqué bien des gens avant d’être « ajouté » par leurs soins : ma liste de personnes bloquées était incommensurablement plus longue que ma liste d’ami·e·s ; le « tri » se fait au fil des inimitiés, des querelles ou de l’animadversion. Facebook en prend acte. C’est un journal intime qui ne nous appartient pas, régi par d’innombrables algorithmes qui dictent ce que nous devons voir, à qui nous devons « dire hello », ce que nous devons aimer. Facebook veut nous connaître dans les moindres détails. Nos petits secrets sont son immense fortune : nos états d’âmes, nos événements, notre adresse, notre travail, nos opinions politiques et philosophiques, notre numéro de carte bancaire ; sa banque de données est l’outil rêvé de tout État aux velléités sécuritaires, et nous lui ouvrons grands les bras et la nourrissant abondamment. À travers Facebook, nous vivons dans une bulle et jamais le monde extérieur n’a paru aussi étranger.

Il y a bien des objections : des ami·e·s qui vivent loin, l’efficacité d’une plateforme où tout le monde se retrouve, etc. Dans les faits, nous n’échangeons vraiment (par vraiment, j’entends, autrement qu’à l’occasion d’un « joyeux anniversaire » ou « bonne année ») qu’avec un cercle restreint de personnes. Pour les autres, cela se limite à de maigres « J’aime » essaimés ça-et-là ou de commentaires laconiques. Avec le temps, j’ai fini par préférer le bon vieil e-mail et sa rédaction plus formelle : on peut aller au fond des choses sans rendre la lecture fastidieuse (avez-vous essayé d’envoyer ou de lire de longs messages sur Facebook ?). Aussi, à l’heure où la synchronisation (et la possibilité de garder son numéro de mobile) bat son plein (l’hégémonie de Google sera l’objet d’un autre billet), il est aisé de conserver les numéros des gens qui nous sont proches. In fine, Facebook est une antre gargantuesque où la prodigalité est vacuité : tout ou presque est d’une indigente frivolité ou d’une incongruité confondante. Quand c’est gratuit, c’est vous le produit. Sans même nous en apercevoir, nous enrichissons des structures qui ne produisent rien (pensez-vous vraiment qu’on vous demande de taguer des gens — parfois en détournant des images de leur sens réel — pour vous « divertir » ?) sans pour autant échanger davantage avec nos proches.

La dépendance (des utilisateur·rice·s, des organes de presse, etc.) est devenue préoccupante : nous abandonnons notre liberté. C’est, au sens propre, une « servitude volontaire ». En centralisateur zélé et monopolistique, Facebook foule au pied le concept de neutralité du net. Il peut unilatéralement décider de ce que vous devez voir, aimer, partager. Nous nous sommes imposé·e·s un Big Brother (parmi d’autres…) dont les effets délétères sont déjà présents mais que nous ne parvenons pas à ressentir… Ou que nous refusons de ressentir.

Comme je le disais dans mes propos liminaires, J’ai consciencieusement fait mon carton. J’ai averti mes contacts de mon prochain départ (on part de Facebook exactement comme on démissionne — ce que je sais fort bien faire), en prenant soin de leur dire que je n’ai pas changé d’adresse (e-mail) ni de numéro et que mon compte Twitter est toujours au beau fixe. J’ai décidé de reprendre (en partie pour l’instant) ma vie privée en main. J’ai ouvert un compte ProtonMail, j’ai adopté Signal (d’Open Whisper Systems) et depuis quelque temps maintenant, Chrome a été remplacé par Opera (lequel inclus un VPN et un bloqueur de publicité autre que AdBlock) et Mozilla Firefox. Sur mobile, j’ai adopté Firefox Focus.

La solution de facilité (et Facebook l’a bien compris) aurait été de désactiver mon compte. Il faut dire, le réseau fait tout pour vous inciter à revenir, à consommer toujours plus, à le voir à la fois comme un formidable outil de communication et une belle boîte à souvenirs. J’avais par le passé commencé à supprimer toutes les applications qui nous consument (oui, nous consument) en nous sollicitant constamment : mails, réseaux sociaux, actualité… À l’usage, je constate toutefois qu’on les ouvre toujours autant (voire plus) lorsqu’elles se font muettes. On « checke » frénétiquement, on se saisit du téléphone comme s’il s’agissait d’un réflexe naturel où d’un besoin physiologique. Alors non, je n’ai pas simplement désactivé mon compte : je l’ai supprimé. Dans sa grande mansuétude, Facebook permet de récupérer son compte si une nouvelle connexion intervient dans les 14 jours qui suivent sa suppression.

Si votre vie privée vous importe, si vous voulez préserver la santé d’Internet, si vous pensez qu’on peut vivre mieux sans perdre des heures sur un réseau social dont le poids économique et politique est devenu préoccupant, alors je vous suggère de lui dire adieu, à lui et à WhatsApp et Instagram. Au-delà du bienfait supposé de mon acte, je le vois aussi, moi qui suis attaché au principe de Neutralité du Net, comme un acte militant. Peut-être le premier d’une longue série.

« Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté. » John Stuart Mill

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