Archives du mois : juillet 2017


Le véganisme en 15 questions. 1

En dehors des nombreuses vindictes et autres goguenardises dont nous sommes les cibles dès lors que notre philosophie de vie est mentionnée, force est de constater que les esprits les plus curieux se posent toujours de très nombreuses questions (ou alors, par effet de rhétorique, tentent de nous mettre face à de prétendues contradictions).

Afin de répondre à ces sollicitations, légitimes ou saugrenues, vous trouverez ci-dessous une liste non exhaustive de questions auxquelles nous répondons inextinguiblement.

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !
2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?
3. Tu manges quoi alors ?
4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?
5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?
6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !
7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?
8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?
9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?
10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?
11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?
12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?
13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?
14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?
15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !

Extrême ? D’aucuns parleront aussi d’une forme de radicalisme. Je suis radical, oui, mais pas comme vous l’entendez. Ce qui est extrême, c’est le traitement que l’on inflige aux animaux non-humains : nous abattons des milliards d’individus doués de sentience et de conscience, nous exploitons des espèces pour leur soutirer un lait maternel dont nous n’avons pas besoin avant de les envoyer, elles et leurs progénitures, à la mort. S’insurger du port de la fourrure lorsque l’on porte du cuir et de la laine, cautionner une tuerie de masse, n’est-ce pas cela qui est extrême ?

2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?

Je le peux. Si je le décidais, je pourrais volontiers me repaître de ce morceau de cadavre ou de cette pâtisserie faite de sécrétions mammaires. Je ne le veux pas. Il n’est pas question de capacité mais de volonté. Le véganisme n’est pas une religion. C’est une philosophie.

3. Tu manges quoi alors ?

Bien peu de choses, hélas ! Nous vivons une vie d’ascète, faite de repentances et de privations. Plus sérieusement, nous avons une alimentation aussi riche que variée : nous ne lésions ni sur la pâtisserie ni sur la junk food. Il n’y a bien que les béotiens, bien peu au fait de notre régime alimentaire, qui peuvent penser que nous ripaillons tristement…

4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?

Aussi incongru que cela puisse paraître, de (très ?) nombreux véganes aiment le fumet et le goût de la viande. Cela ne vous semble-t-il pas logique de chercher à renoncer à la violence tout en continuant flatter nos papilles ?

5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?

Je vous renvoie à la question 4. L’inventivité de notre cuisine permet de s’approcher de ce qui pourrait nous « manquer ». Pour le reste, la vie d’un être sentient passe avant un plaisir gustatif éphémère. Alès et consorts sont là pour nous rappeler toute la cruauté qu’il y a derrière ce qui pourrait vous « manquer ».

6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !

Je pose la question : le fait que les plantes constituent une forme de vie justifie-t-il la mise à mort de milliards d’êtres sensibles ? À titre personnel, n’ayant jamais vu la flore exprimer une douleur semblable à celle, commune, que les animaux non-humains et nous-mêmes pouvons exprimer suffit à me convaincre du bien fondé de ma démarche.

7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?

Je vais procéder par analogie. Imaginons l’individu Y, qui attache beaucoup d’importance aux questions écologiques et sociales. Maintenant, imaginons X, ami(e) de l’individu Y, peu au fait de toutes ces considérations. Y fête son anniversaire et X adorerait pouvoir boire son soda préféré, fabriqué par la société xyz, laquelle est connue pour piller l’eau potable dans certains pays où cette ressource manque cruellement. Considérant que X n’attache que peu d’importance à ce sujet, est-ce que Y devrait servir à X son soda préféré ?

Votre réponse est probablement « Non, parce que cela entrerait en contradictions avec les valeurs morales de Y », et dans ce cas vous comprenez pourquoi nous refusons par principe de cautionner chez nous ce pourquoi nous nous battons. Notre philosophie est celle de l’antispécisme et son application passe par le refus de cautionner toute cruauté exercée envers les animaux non-humains et la lutte pour la reconnaissance d’un droit animal. Le véganisme est un combat politique.

8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?

Oui. Vous-mêmes, individus à régime omnivore, vous imposeriez cela à votre enfant. L’enfant devenu responsable agira en son âme et conscience. En attendant cela, il sera végane : c’est un régime qui, mené convenablement (au même titre qu’un régime omnivore !) ne pose aucun problème vis-à-vis de la santé.

9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?

Excepté dans l’éventualité où une impérieuse nécessité physiologique m’y contraignait, non, et ce pour les raisons exprimées supra.

10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?

C’est parfois pénible, oui. Cependant, nos impératifs éthiques passent avant notre petit confort personnel. Alors cela peut parfois agacer les personnes peu sensibles à ces idéaux qui nous sont chers (ce qui peut parfois mener à un léger éloignement, car nous sommes perçus comme « contraignants »), mais ce sont des contraintes auxquelles nous consentons.

11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?

La synthétisation de la vitamine B12 remonte à la moitié du XXe siècle. Il s’agit d’un progrès technologique et scientifique. Devrions-nous nous passer de toute forme de progrès qui ne serait pas jugée « naturelle » ?
En outre, les animaux d’élevage sont eux-mêmes supplémentés en vitamine B12, et c’est cette même vitamine issue de la supplémentation que les personnes qui consomment de la chair animale ingèrent. Elles se supplémentent donc aussi, indirectement…

12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?

Les produits d’origine animale (dont la consommation ne cesse d’augmenter compte tenu de l’émergence d’une classe moyenne dans les pays comme la Chine) sont une véritable catastrophe écologique et donc, humaine. L’élevage représente 14,5% des gaz à effet de serre émis dans le monde et 75% des terres agricoles servent à nourrir les animaux que nous envoyons à la mort. Il n’y a que 4% du soja (dont raffole les véganes) cultivé qui nourrit directement l’humain. Pourtant, le soja est responsable à hauteur de 91% de la déforestation de l’Amazonie. En outre, un kilo de dépouille de bœuf nécessite 15 500 litres d’eau : toutes ces ressources gaspillées pour l’élevage pourrait aisément nourrir la planète.
Notre philosophie, suivie à plus grande échelle, aurait donc un impact considérable en faveur de l’humanité.

13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?

Nous y songerons le jour où l’humanité cessera de s’arroger le droit de vie ou de mort sur des êtres doués de conscience et de sensibilité. En attendant ce jour, nous continuerons à militer contre le spécisme et en faveur d’un droit qui reconnaît aux animaux le droit de vivre et vivre libres.

14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?

C’est le propre de toute lutte. Au début, elle paraît relever d’un idéalisme béat. On nous raille, on nous marginalise, mais nos idées gagnent du terrain, des femmes et des hommes donnent de leur personne sans compter et un jour peut-être serons-nous assez nombreux pour réaliser un changement de paradigme. En attendant, celles et ceux qui ont fait ce choix sont en paix avec leur conscience. C’est déjà une petite victoire.

15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

C’est une vérité : sans la consommation de viande, l’humain n’aurait pas développé ses capacités cognitives telles que nous les connaissons aujourd’hui. Cependant, cette évolution s’est arrêtée il y a quelques centaines de milliers d’années et les progrès scientifiques accomplis nous permettent de renoncer à la viande sans avoir à nous inquiéter quant à nos capacités cérébrales…

« Je ne mange pas d’animaux, je ne digère pas l’agonie. » Marguerite Yourcenar


Vers le zéro déchet. 1

Le Monde titre encore en ce 20 juillet 2017 « Depuis 1950, l’Homme a fabriqué plus de 8,5 milliards de tonnes de plastiques ». Il faut dire que les ravages du consumérisme poussent l’humain à rivaliser d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de repousser les limites de l’absurde, au point de recouvrir certains fruits d’une peau composée de polymères, comme s’il ignorait que Mère Nature l’en avait déjà doté. Le sur-emballage, fléau sur lequel on jette l’anathème depuis trop de temps déjà, ne semble pas décroître ; atteints d’une fragilité insoupçonnée, certains connecteurs d’objets informatiques ont semble-t-il besoin d’un mince film plastique contenu dans un épais film plastique, lui-même contenu dans un solide emballage carton. On pourrait également palabrer longtemps sur des produits alimentaires qui affichent fièrement des « emballages individuels » ou des fruits et légumes bio qui cachent derrière leur réputation de produits sains des océans de plastique (imputable, notons-le, aux excès de normes qui pèsent sur ce secteur et qui impliquent des mesures de non-contamination).

Non-content d’avoir opéré un changement radical de mode de vie, voilà désormais que je m’oriente à petits pas vers la « démarche zéro déchet ». Aidé par le principal acteur du milieu, Zero Waste France, je modifie mes habitudes de consommation et ma façon de réaliser certains gestes simples du quotidien. Contrairement à ce que l’on pourrait candidement penser, bousculer ses petites habitudes bien ancrées n’est pas chose aisée et l’on peut vite retomber dans ses travers tant la facilité l’emporte quand la motivation s’étiole ; je ne suis cependant pas de ceux qui se targuent de grandes valeurs morales et qui s’érigent en donneurs de leçons avant d’exceller dans l’art de la palinodie et agir demain à l’inverse de ce qu’il prônait la veille : j’ai abandonné, progressivement, l’usage de la brosse à dents en plastique (au profit d’une brosse en bambou), mon tube de dentifrice a cédé sa place à un dentifrice solide (qui se garde de longs mois) et mes flacons de gels douche et de shampoing ont cédé leur place au savon d’Alep et à des poudres (rhassoul en tête). Du côté de l’évier, j’ai préféré à mon éponge une brosse en fibres naturelles à tête changeable et j’ai remplacé mon liquide vaisselle par un bon vieux savon de Marseille (lequel est garanti sans méthylisothiazolinone, composant peu sûr). Enfin, pour le reste, je mets les fruits et légumes que j’achète directement dans un tote bag In Wolf We Trust, j’achète mon café en grains (les dosettes sont un désastre écologique), j’ai troqué mes trop nombreuses bouteilles d’eau minérale contre une carafe filtrante et le duo vinaigre blanc/bicarbonate de sodium remplit avec maestria les missions ménagères que je lui confie.

Dans ce petit monde écologique qui paraît idyllique, tout n’est cependant pas parfait, loin s’en faut : j’ai encore quelques progrès à faire dans le tri des déchets ménagers et davantage d’efforts à fournir pour en produire moins (à ce titre, l’essor des magasins qui vendent des denrées alimentaires en vrac peut considérablement contribuer à la réduction des déchets).
Si l’on pourrait succomber à l’oisiveté et laisser tomber notre postérieur indolent dans l’attente que l’effort vienne des autres, il n’en est rien : sans la contribution des individualités, point de salut. Être zero waste, ce n’est pas être réellement à zero, mais c’est tendre à s’en approcher toujours plus ; notre planète, je n’en ai cure, nous pouvons lui faire subir bien des sévices si nous le souhaitons car elle nous survivra, mais c’est un effort auquel nous devrions tous consentir pour nous-mêmes, pour les humains qui nous succèderont et pour toutes les formes de vie avec lesquelles nous cohabitons.

« Un homme est riche en proportion des choses dont il sait se passer. » Henry David Thoreau


« La gauche, la droite et le marché » : à lire ! 1

« J’assume qu’il y ait un libéralisme. Le libéralisme est une valeur de gauche. » Cette phrase prononcée par l’actuel occupant du Palais de l’Élysée eut l’effet d’une bombe : aussitôt dite, la saillie imprudente du ministre de l’économie devenu président donna suite à de courts quolibets comme à de longues diatribes. Liêm Hoang Ngoc, « socialiste insoumis » et ancien parlementaire européen, n’hésita pas à éructer sa harangue marxisante dans les colonnes du Monde, arguant que
« Les « libéraux de gauche » se parent du costume réformiste social-démocrate pour travestir leur adhésion aux idées les plus conservatrices. L’horizon de la social-démocratie est le socialisme, alors que celui du libéralisme reste le capitalisme. » ; « l’économiste » qu’il est n’a probablement pas ouvert de livres d’histoire politique pour laisser échapper de pareilles inepties (qu’il se rassure, Emmanuel Macron a rapidement mis fin à toute accointance qu’on pouvait lui prêter avec le libéralisme…).

Cet épisode est particulièrement révélateur d’une forme d’omertà qui règne dans les rangs de la gauche française contemporaine. Alors qu’elle peut encore fièrement (et c’est la seule fierté dont elle peut légitimement se targuer) d’être libérale sur les questions de société (mariage pour tous, PMA, drogues, etc.), elle avance l’étiquette « progressiste » et pousse des cris d’orfraie lorsque quiconque ose en faire la mère du courant de pensée libéral.

L’ouvrage « La gauche, la droite et le marché » de David Spector (économiste et chercheur au CNRS), publié chez Odile Jacob, met un point d’honneur à établir ce lien de filiation entre le libéralisme et une gauche qui le renie. L’auteur, « libéral de gauche », part des racines du courant « social-libéral » (dont John Stuart Mill est considéré comme le père fondateur) pour ensuite décrire sa mutation (les apports des Hobhouse, Henry George…) et son ancrage à gauche (qui jadis défendait un libre-échange et une concurrence favorables aux ouvriers face à une droite conservatrice, soucieuse de sa base sociale constituée de riches propriétaires et de chefs d’entreprise soucieux de voir préserver leur position dominante sur leur marché intérieur).
Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’émergence du courant communiste (porté par Marx et Engels) mit progressivement fin à ce courant de gauche libéral, qui depuis lors s’évertue à répudier par principe (même si l’on compte quelques exceptions) toute velléité libérale ; c’est nier un pan de l’histoire politique, celui où Frédéric Bastiat siégeait à gauche, celui où, perçu via le prisme du consommateur, le bon sens en appelait à la liberté, au libre-échange, à la concurrence (théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, baisse des prix des denrées agricoles — dont le Corn Law Act reste un épisode fameux et contre lequel le sus-mentionné Frédéric Bastiat s’était fait l’écho à travers « Cobden et la Ligue »).

Quittant la vieille Europe pour le Nouveau Monde, M. Spector continue sa démonstration en avançant, toujours de manière documentée, que le Parti Démocrate (que l’on classe à gauche) a toujours eu plus à cœur que le Grand Old Party d’appliquer un droit de la concurrence plus retors dans l’intérêt du consommateur et des acteurs soucieux de s’insérer dans le grand jeu de l’économie quel que soit le marché ; difficile de dire que l’actuel locataire de la Maison Blanche, républicain, n’est pas protectionniste ou soucieux des intérêts des grands groupes.

Favorable aux mécanismes de marché, la gauche d’antan n’était pas moins soucieuse d’un certain idéal social : dans ses « principes d’économie politique », John Stuart Mill développe ses idées sur les droits sociaux et les libertés des travailleurs, en plus d’être précurseur du féminisme en publiant en 1869 « De l’assujettissement des femmes » ; à l’ère contemporaine, on pourra citer John Rawls qui, dans son magnum opus « Théorie de la justice », dépasse l’utilitarisme de Mill en élaborant une théorie d’un genre nouveau qui met au cœur de son action l’équité et la juste égalité des chances à travers ses concepts novateurs de position originelle et de voile d’ignorance.

N’hésitant pas à contredire les antiennes de la gauche d’aujourd’hui, David Spector remet un peu d’ordre dans le spectre politique et apporte un peu d’espoir à l’heure où les clivages gauche-droite font mine de s’estomper mais où le traditionnel ancrage des idées libérales à droite fait encore beaucoup de tort à une philosophie aussi riche et variée que passionnante.

« La gauche, la droite et le marché » est selon moi un ouvrage de référence parce que particulièrement édifiant : après la révélation que fut pour moi le célèbre « De la liberté » de John Stuart Mill (que je n’ai que trop mentionné ici), ce livre s’impose comme une de mes lectures marquantes de par sa prise de hauteur et son approche didactique. Un livre à mettre entre toutes les mains.


Vélo, boulot, dodo. 1

Tel est le crédo d’une vie à vau-l’eau. Il y a quelque temps, un impérieux besoin de changement m’a incité à changer d’emploi : je rejoins ainsi chaque jour la capitale du potentat Henri, un périple quotidien jalonné l’aléas et d’étapes ritualisées ; pas un jour sans que je n’enfourche mon vélo, lequel ne quitte jamais ma citadine. Il faut avouer qu’à l’instar des autres capitales, celle dans laquelle j’ai le plaisir d’exercer ma profession connaît son lot de congestions de trafic : le deux-roues est donc un allié précieux, et ce en dépit des hourvaris climatiques (chevaucher une bicyclette avec un parapluie en main n’est pas chose aisée). Lunch box et livre en bandoulière, mes quotidiens matinaux et vespéraux ne sauraient être sans mon fidèle vélo et mon tote bag. Cliché du bobo gaucho.

Au rythme des changements d’horaire, je peux tout aussi bien me lever à 5:40, 6:40, 7:40 et rentrer à 18:05, 19:05, 20:05… Oh ! cela n’est que bien peu de choses au regard de certaines professions, autrement plus éprouvantes, mais cela ne laisse que peu de place à l’imprévu. L’horloge, armée de ses vingt-heures, parait désormais bien mince : la tenue d’un logis a ses impératifs auxquels on n’ose déroger. Les minutes, puis les heures, s’évanouissent sans que l’on s’en aperçoive. Les soirs, comme les midis, sont indissociables des moments de lecture (des lectures qui laissent songeur le commun des mortels : je lis simultanément John Rawls, Michel Crépeau et John Stuart Mill) et sanctuariser le temps qui leur est consacré relève parfois de la gageure. In fine, le repos, nécessité physiologique s’il en est, me semblerait presque superfétatoire ; j’ai l’impression de lui accorder plus de temps qu’il n’en faut.

Le week-ends ne laissent guère de place à l’oisiveté : il n’est pas rare que je regagne l’Île de France pour passer du temps avec l’élue de mon cœur lorsque ce n’est pas elle qui me fait l’honneur de venir jusqu’à moi. Là encore, nous faisons la part belle aux sorties et ne laissons que peu de place au répit : qu’il s’agisse d’un restaurant avec des amis ou d’un soir à l’opéra, je n’ai probablement pas connu de week-end sacrifié sur l’autel de l’inertie depuis bien longtemps ; ne rien faire serait toutefois un vénéfice bien plus pernicieux pour moi.

Mes semaines ne m’accableront certainement pas d’éreintement mais elles s’inscrivent dans un triptyque bien connu que l’on pourrait résumer prosaïquement par vélo, boulot, dodo. Il y a un an et demi, je disais que le temps s’enfuit. Oui, le temps s’enfuit. Il nous échappe, il nous manque, il s’évanouit, il nous précède, il nous succède. Nous ne sommes qu’une mince unité de son éternité.

« Le temps manque pour tout. » Honoré de Balzac