Comment le « viandard » est devenu vegan. 1


« C’est un fait social […] nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment. »

J’aime la viande. J’aime son fumet, le crépitement de sa cuisson, toute la fantasmagorie qui enveloppe dans un écrin d’authenticité la substantifique moelle de ce qu’on appelle un « produit du terroir ».
On est conditionné, dès le plus jeune âge, à consommer cette chair réputée indispensable à la santé : on nous vante ses apports en fer, en protéines… Pour les petits hommes, on leur dit que ça rend costaud, que c’est consubstantiel à l’image de vrai mec que tout homme se doit de refléter. C’est un fait social d’ordre physiologique dans son acceptation durkheimienne : nous mangeons de la viande parce que les individus, dans leur immense majorité, en consomment ; cette coercition qui s’est exercée sur nous, nous finissons alors par l’exercer sur d’autres, parce qu’elle est une norme établie pour et par la société.

J’ai donc mangé de la viande, des œufs, du fromage, en grande quantité, par goût et par conviction : je ne jurais que par ces mets indissociables de la « bonne gastronomie » et me plaisais à conspuer celles et ceux qui avaient fait le choix de l’alimentation végétale au point, dans une tribune, de jeter l’opprobre sur leur façon de vivre que je trouvais incongrue et relevant de l’ineptie pure et simple.

Cependant, le débat m’a toujours passionné, quand bien même je campais fermement sur mes positions, m’affichant non sans dédain comme un éternel « carnivore » tout en apostrophant mes détracteurs. Les végétariens me faisaient doucement rire et les végétaliens/vegans m’inquiétaient tant je trouvais leur mode de vie « extrême ».

« Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. »

Est cependant venu le jour où, au détour d’un énième papier du Monde sur la grande question « régime végétarien/régime omnivore », j’ai commencé à me sentir gêné quant à l’argumentaire développé par celles et ceux qui subissaient jusqu’alors mes véhémentes vindictes : je ne trouvais aucun contre-argument. Hébété, j’ai progressivement décidé d’accorder un peu de considération à cette cause contre laquelle j’étais auparavant vent debout. Mon objectif n’était plus de juger, mais de comprendre. J’ai alors parcouru des sites, des blogs, suivi des vidéos sur le sujet (notamment le très célèbre « discours le plus important de votre vie » de M. Yourofsky, lequel est très intéressant sur certains points mais fallacieux sur d’autres), et j’ai progressivement commencé à intégrer que ce que je trouvais jusque-là risible et inepte devenait une vérité dérangeante contre laquelle je ne pouvais rétorquer aucun argument recevable. L’être humain doit-il nécessairement nuire à d’autres espèces douées de sentience alors que sa survie n’en dépend pas ? autrement dit : est-il moralement acceptable de massacrer plusieurs milliards d’être vivants doués de sensibilités pour notre seul plaisir gustatif ?

Mon petit paradigme de l’humain tout-puissant et disposant de toute vie animale était en train de péricliter. L’apriorisme axiomatique cher à tout omnivore, « On a toujours mangé de la viande » (principe mis à mal), commençait à s’étioler au profit d’un raisonnement plus « progressiste » qui part du postulat suivant : le plus irréparable des vices est de faire le mal par bêtise (Baudelaire).
Si, toutes choses égales par ailleurs, l’être humain peut vivre sans nuire aux espèces qui ressentent la douleur de la même façon que lui, pourquoi le ferions-nous ? À celles et ceux qui avancent que ce n’est pas « naturel », ne faisons-nous pas déjà des milliers de choses « pas naturelles » ?

« Je voyais mon steak comme un animal mort »

J’avais, des années durant, ignoré sans état d’âme les soubresauts liés aux révélations de L214 (notamment l’affaire Charal de Metz) : les animaux souffraient et s’éteignaient dans l’indifférence la plus totale, triste reflet d’une réalité légitimée par les besoins physiologiques de notre espèce. Je ne ressentais ni effroi, ni empathie, ni considération : c’était normal. Effroyablement normal.
Voguant d’un extrême à l’autre (si tant est que s’abstenir de nuire puisse être effectivement qualifié « d’extrême »…), j’en arrivais à culpabiliser devant chaque morceau de chair, chaque produit laitier (oui, chère lectrice, cher lecteur, le lait conduit à la mort), chaque œuf. La prise de conscience était bien là : je voyais mon steak comme un animal mort.

« Le fromage […] a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. »

L’éthique s’est imposée non sans heurts, commençant à me dicter mes choix de consommation. Chaque écart donnait lieu à de véritables cas de conscience, à cette impression oppressante de commettre le mal en toute connaissance de cause, à ce déni de toute responsabilité individuelle. Je ne voulais plus m’en foutre, je ne voulais plus ignorer cet état de fait que l’on dissimule pourtant si bien en occultant la réalité, en arguant que « Oui – mais – c’est trop bon » (nous avons hélas tous entendu/prononcé cette phrase, si caractéristique de la dissonance cognitive) ; j’ai avancé de Charybde en Scylla, succombant à maintes reprises à ces tentations dont je voulais me débarrasser, en mettant un point d’honneur à me laisser aller au plus agréable des vices, le fromage. Gras, il m’apportait dans toute l’immédiateté de son fondant une haute dose de dopamine. Il a été, durant un temps, une véritable drogue. J’étais comme camé, les bras ramifiés par la dope. Je ne mangeais plus des pâtes au fromage, mais du fromage aux pâtes. Le végétarisme est ce stade ingrat du défenseur de la cause animale : son appétit est en baroud d’honneur permanent. Ce n’est que grâce à la vidéo mentionnée précédemment que j’ai pu m’extirper de cette « addiction » d’une cruauté qui subit encore trop souvent l’omertà.

« Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignoré mais qui m’a pourtant fait changer : L214. »

Je ne saurais pas vous dire à partir de quel moment je suis véritablement devenu vegan, alors je vous répondrai le 21 juin 2016. Je voulais retenir une date, pour le symbole. J’ai choisi celle de mon adhésion à l’association que j’avais trop souvent ignorée mais qui m’a pourtant fait changer : L214.
C’était un pas de plus en faveur de cette cause que je défends désormais, c’était un juste de retour des choses pour le travail mené par cette association remplie de femmes et hommes qui se dévouent pour faire changer les mentalités et réduire les violences faites envers les êtres vivants qui n’ont pas la « chance » d’être couvert par notre législation comme le sont chiens et chats. C’était aussi l’occasion de faire un pacte avec moi-même, de sceller cet engagement pour ne plus jamais connaître de retour : je venais de faire le choix du véganisme, et cela a quelque peu bousculé mon quotidien.

« Mais tu manges quoi alors ? est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. »

J’ai la chance de vivre non loin de l’Allemagne. La Prusse, les mangeurs de fougères la surnomment la Véganie, Dies ist der angesagte Ort (This is the place to be) pour celles et ceux qui se lamentent du retard de notre Gaule quant à l’alimentation végétale. Ankylosée dans son conservatisme, la France est encore le pays de la bonne chère : le pays des races à viande, du foie gras, du saucisson, du fromage… Il ne faut pas avoir peur de l’anathème pour avoir l’outrecuidance de parler de simi-carnés, de faux gras, de saucisson végétal ou encore de fauxmage ; ces produits, qui de prime abord laisse l’assistance dubitative sur la qualité supposée, est en mesure de surprendre — pour ne pas dire tromper ! — certains omnivores.
Mais peu de gens sont au fait de ces produits étonnants et « Mais tu manges quoi alors ? » est probablement devenue la phrase que j’entends le plus souvent, comme si ces mêmes individus ignoraient que les céréales, fruits et légumes qu’ils consomment pouvaient constituer mon repas. Des remarques qui ont fini par annoncer un bouleversement dans mes relations sociales.

« Il y a une certaine endogamie chez les vegans — ma chérie blogueuse est vegan —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens ‘comme nous’. »

« Ah, non tu ne vas pas nous faire ch*** ! », « Avec toi on ne sait jamais où manger », « Quand t’es invité faut prévoir vegan mais chez toi tu nous l’imposes aussi » (remarque, qui soit dit en passant, reflète bien toute l’ignorance des personnes au sujet de l’éthique : les vegans refusent de financer ce qui est en inadéquation avec leurs principes moraux donc non, on ne sert pas de produits d’origine animale et nombre d’entre nous expriment leur désapprobation quant à l’idée de vivre avec un(e) partenaire qui demanderait d’y contribuer parce que c’est son choix.)
Au quotidien, les remarques fusent de toutes parts. Entre les curieux qui achèvent leurs interventions d’un « Je ne pourrais pas me passer d’une bonne côte de bœuf » (ils le peuvent. Le bœuf, lui, beaucoup moins…) et les séditieux qui vous font clairement comprendre que votre éthique dérange les aficionados du morceau de cadavre à chaque repas, être vegan est souvent synonyme de mise au banc de la société. Il faut l’avouer, il y a une certaine endogamie chez les vegans — ma chérie blogueuse est vegan —, éthique oblige, mais c’est également parce que l’on se coupe, bon gré mal gré, des personnes qui nous jugent négativement. On finit par fréquenter de plus en plus de gens « comme nous », de gens qui vivent ce même quotidien qui contient, au début au moins, son lot de moqueries, de promoteurs de l’alimentation carnée (« Hmm, barbaque », avec l’assiette sous le nez) et de quolibets en tous genres.

That’s life. Désormais je suis vegan et j’écume avec ma moitié les salons qui s’y réfèrent, je participe parfois à des actions, et malgré toutes les petites contraintes que l’on rencontre au quotidien, cette vie et ce petit militantisme (je me fends parfois de lettres ouvertes assassines) me conviennent parfaitement : je défends chaque jour ce qui me semble juste. Un point de plus dans mon existence de parfait bobo.

« La question n’est pas : Peuvent-ils raisonner ? ni : Peuvent-ils parler ? mais : Peuvent-ils souffrir ? » Jeremy Bentham


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Commentaire sur “Comment le « viandard » est devenu vegan.

  • AccroEnDroit

    Moi je n’avais rien contre eux mais je suis restée si longtemps dans ma dissonance. Finalement, passer au-dessus m’a rendu bien plus heureuse. C’est sûrement le meilleur changement de ma vie et depuis je ne le regrette pas. Je fais des bons gâteaux et des cookies <3