Archives de l’année : 2017


Quand un bobo s’exprime chez Contrepoints.

Non-content d’avoir ma propre tribune (où les prises de paroles sont erratiques, je vous le concède), voilà désormais que je signerai, quand l’envie et l’inspiration se feront sentir, des articles chez Contrepoints. Espace numérique d’expression libérale (où tous les courants ont droit de cité), Contrepoints jouit d’une large audience et en fait un média de premier plan pour cette offre politique.

Voilà maintenant quelque temps que j’espérais pouvoir dégager un peu de temps libre — lequel me manque cruellement — pour m’atteler sérieusement à la rédaction d’un article aussi précis que documenté sur un sujet qui me tenait à cœur.

Désirant dans un premier temps documenter le projet présidentiel de Michel Crépeau (candidat du Mouvement des Radicaux de Gauche) en 1981, j’ai fini par mettre ma première ébauche de côté (qui paraîtra dans un format plus concis ; la version « enrichie » ira quant à elle nourrir Wikipédia) au profit d’une présentation (peu succincte il est vrai) de la pensée féministe vue du côté libéral. Si mon article s’appelait à l’origine « Perspective libérale de la pensée féministe », il fut renommé car le comité de relecture en « L’histoire libérale du féminisme ».

Nonobstant les six pages qui composent ce premier article, il m’aura fallu faire quelques sacrifices afin de satisfaire les exigences de la charte des auteurs : j’aurais, par exemple, bien aimé me pencher sur l’inspiration toute libérale de la prose d’une Virginia Woolf (autrice bisexuelle, féministe, et l’une des premières à aborder, prétendument sous la forme d’une fiction imaginaire, la transexualité), membre du Bloomsbury Group et amie avec un autre membre bien connu des cercles consacrés à l’économie et à la philosophie politique : John Maynard Keynes.

La rédaction de cet article m’aura permis de me (re)plonger dans les écrits de Poullain de La Barre, de Harriet Taylor, de Mill (traduit par Marie-Françoise Cachin, professeure émérite à l’Université Paris VII, laquelle a écrit une postface de grande qualité dans « The subjection of women » et qui m’a été d’une grande aide), de Mary Wollstonecraft, Alexandra Kollontaï, ce qui fut un réel plaisir ; réel plaisir également de voir ce premier article dépasser la centaine de partages sur les réseaux sociaux.

À l’heure où j’écris ces lignes, je vous propose d’ores et déjà de lire mon nouvel article : « Comment refonder l’audiovisuel public ? », lequel ne manquera pas, comme son prédécesseur, de me voir affublé d’adjectifs tels que « socialiste » ou « marxiste ». Il n’est pas chose aisée d’être un bobo !


Du boycott des groupes Nestlé, Unilever, Coca-Cola… 2

Nous les saisissons à l’aveugle, l’esprit léger. Dans les dédales des GMS (ainsi s’exprime le dialecte mercatique), cette prodigalité nous donne l’illusion du choix sans jamais nous inviter à nous questionner sur le chemin que prendra notre argent : de toute évidence, cela nous semble bien abstrait ; nous nous contentons de cette formidable profusion de produits qui s’offrent à nous dans ces écrins qui font la part belle aux subterfuges sensoriels et nous convient, parfois malgré nous, à délier notre bourse plus qu’il ne faut.

On ne peut décemment pas émettre de quelconques reproches à ces esprits ingénus qui supposent que leurs actes d’achats quotidiens reflètent un monde idyllique dans lequel une kyrielle de sociétés se livreraient bataille pour récupérer nos deniers : durant longtemps j’ai moi-même ignoré ces petits logos qui ornent les emballages et révèlent une vérité dérangeante.

Carte réalisée par l’excellent site Convergence Alimentaire.

Nestlé, Unilever, Coca-Cola, Kraft Foods, Mondelez… Les principaux acteurs économiques de l’agro-alimentaire sont en réalité peu nombreux. Économiquement parlant, ce marché est oligopolistique. Les impacts d’une telle situation sont nombreux et délétères : d’une part, considérant leur poids économique colossal, cela leur confère une influence politique qui leur permet, via un lobbying intense (ce qui passe par le financement de campagnes politiques), d’avoir suffisamment d’emprise sur les législateurs afin d’instaurer des barrières à l’entrée pour d’éventuels nouveaux acteurs ; il en va de la préservation de leurs intérêts économiques. D’autre part, leur hégémonie leur permet de financer de nombreuses études/colloques/programmes santé qui contredisent ou minimisent l’impact de leurs produits sur la santé ou encore, de bénéficier de la bienveillance des pouvoirs publics pour monopoliser des ressources naturelles aussi essentielles que l’eau. Le dernier exemple en date illustre parfaitement la collusion entre politique et intérêts privés : après six années d’interdiction, la vente de bouteilles d’eau en plastique a été de nouveau autorisée par l’administration Trump ; une décision qui survient trois semaines après la nomination de David Bernhardt comme secrétaire adjoint à l’Intérieur, lequel est un ancien lobbyiste de Nestlé Waters (qui possède pléthore de marques telles que Deer Park, Perrier, San Pellegrino…).

L’an dernier, le chiffre d’affaires de ce mastodonte de l’agroalimentaire était de presque 90 milliards de dollars. Derrière ce chiffre, des produits qui reflètent clairement leur appartenance à la maison mère (Nespresso en figure de proue) et d’autres que l’on soupçonne moins, à commencer par l’arsenal cosmétique de L’Oréal (dont Nestlé est actionnaire) ou encore les fameuses marques d’eau minérale du groupe Nestlé Waters.

Tout comme les serfs inféodés aux rutilantes capsules d’aluminium, j’achetais mes dosettes « Dolce Gusto » et en étais satisfait : on nous a habitués à être les fidèles clients d’une marque, à être enfermés dans un produit non-durable et dépendant de la volonté du fabricant. Las d’être le laquais d’une marque qui me tenait sous sa coupe, je me suis libéré de cette emprise (qui, en plus d’être nocive pour le consommateur, constitue un désastre écologique) pour passer au café en grains : il est en effet paradoxal de se réjouir qu’une multinationale sorte une énième « nouveauté » caféinée quand le café en grains vous offre à tout moment d’innombrables crus venus du monde entier et qui sont pour certains biologiques, équitables et issus de petites fincas.

Sur le plan éthique, le vénéfice est plus insidieux encore car s’introduit là où l’on s’y attend le moins. Ainsi, en 2011, Unilever a fini par cesser de tester son thé Lipton sur les lagomorphes. Si l’association PETA s’en est réjouie, il ne m’en faut pas plus pour balayer d’un revers de la main les produits appartenant au grand « U » (qui vont de Knorr à Sun en passant par Dove et Axe).

Afin de mener à bien ma sédition consumériste, j’ai (il y a quelque temps déjà) mis au rebut le dentifrice en tube (un marché dans lequel le néerlandais Unilever est présent avec Signal) au profit d’un dentifrice solide et zéro déchet de Pachamamaï, ma San Pellegrino a cédé sa place à une carafe filtrante, mon liquide vaisselle et mon gel douche sont respectivement un savon de Marseille et d’Alep, mon shampooing est une poudre nommée rhassoul et mon café, comme je le soulignais précédemment, est désormais en grains.

S’il est plus simple de fermer les yeux sur les pratiques de ces entreprises et sur les efforts qu’ils déploient pour pérenniser leur oligopole fructueux en nous disant que « De toute façon, moi, à mon niveau, que puis-je faire ? je ne vais pas changer grand chose » tout en continuant à acheter son cola tout de rouge vêtu, nous devrions remettre en questions nos actes d’achat et voir en chacun d’eux un geste citoyen. Cependant, il faudra aussi se souvenir que chez certaines personnes, rien ne saura les faire réagir : c’est ainsi, alors qu’une personne dénonçait le pillage de l’eau au Mexique, une autre personne « dégustant » son Coca-Cola a affirmé avec un dédain ahurissant : « Mais qu’est-ce qu’on n’en a à foutre ? ».

Si d’aucuns pourront être surpris — en raison de mes idées libérales — de cette fronde envers les multinationales (les clichés ont la peau dure, je ne peux le nier), je leur réponds que le grand capitalisme fait quotidiennement le lit du réglementarisme et du monopolisme, deux freins majeurs au libéralisme qui, l’un comme l’autre, ne servent que les intérêts exclusif de ces titans économiques.

« Consommer, c’est voter. »


Opinions ordinaires… 1

Elles sont légion et ne se travestissent guère, quand bien même elles savent s’estomper lorsque leurs hérauts se parent de toutes les vertus, se voulant parangons de bien-pensance : ils se veulent, comme tout être humain soucieux de complaire, thuriféraires de la tolérance et de la sincérité, touchant ainsi du doigt un paradoxe tout randien ; leur altruisme dévoyé nourrit leur égo de la déférence que leur accorde leurs semblables. Cependant, et ce même en dehors des hourvaris numériques où les bas instincts se dévoilent sans artifices, tous ces individus se vautrent dans des opinions qui font la part belle à l’intolérance, résonnant sur un ton péremptoire et exploitant des antiennes conservatrices qui reflètent toute l’obtusité de leur esprit.

Symboles d’une construction sociale solidement ancrée, ces opinions sont caractérisées parfois par de petites phrases, révélatrices d’un logiciel dépassé qui tarde à s’étioler. On les entend partout : dans les transports, dans les conversations quotidiennes, sur le lieu de travail. Il ne suffit que d’une relative promiscuité pour que les paroles s’envolent et dévoilent toute la quintessence de leur pensée.

« Non mais vraiment, si elles s’habillent en agicheuses faut pas qu’elles s’étonnent de se faire violer. », « Si t’as un zizi t’es un homme, si t’as une zézette t’es une femme, point, c’est tout. » (sic), « Payer pour rembourser des avortements de confort je ne suis pas d’accord. », « Cheetah » (bruits de singe), « C’est une ‘champ de coton' », « Les migrants », « Tapette », « P’tit pédé » Sexisme, homophobie, transphobie, racisme : toutes ces assertions traduisent des opinions bien ancrées et assénées à l’envi avec toute l’apparence de la normalité : pour un homme blanc cisgenre, c’est normal de conspuer les luttes féministes (à ce sujet, mademoiselle n’est-il pas un mot très joli en bouche ? peu leur chaut l’immiscion dans la vie privée qui est consubtentielle à l’usage de ce terme et, soulignée implicitement, la nécessité pour la femme d’être une épouse pour s’accomplir), c’est normal de rejeter en bloc la transidentité, c’est normal de comparer une personne noire à un singe ou de rappeler un passé de servitude (#humour, dira-t-on), c’est normal de voir en l’homosexualité quelque chose de honteux et de déviant (cela rompt avec la construction sociale de l’homme tel qu’il devrait s’affirmer). C’est l’expression d’une masse homogénéisée, uniforme ; les individus qui la composent sont donc considérés comme dépourvus de toute ipséité : les voix discordantes sont mises au ban, on déplore le « manque d’humour », l’excès de sérieux. Ces discriminants n’ont nul besoin de sévir avec véhémence, leur omniprésence insidieuse est tout aussi violente de par cette apparence ordinaire qu’elles revêtent.

Il y aurait beaucoup à dire sur le caractère systémique de ces atteintes et sur la nécessité pour leurs auteurs de s’enquérir sur les tenants et aboutissants de leurs opinions, bien plus considérables que ce que l’on pourrait croire (« C’est pour rire », « Non mais c’est vrai » et autres justifications préconçues qui minimisent les récupercussions de leurs attitudes…) ; ces juges du quotidien contribuent ainsi chaque jour à pérenniser des stéréotypes et des inégalités explicitement liberticides. Le monde actuel apparaît comme dichotomique, déchiré entre des idéaux libertaires d’un côté et des oukases farouchement conservatrices de l’autre. Dans un climat incertain, il n’est jamais étonnant de voir des individus se tourner vers des précepteurs qui prônent un retour aux valeurs, aux traditions et qui voient dans toute forme de liberté individuelle et d’émancipation un péril pouvant faire vaciller leur modèle de société bien ordonnée : la valeur travail est érigée en dogme sacralisé, toute forme d’immigration est conspuée de même que toute revendication en faveur d’une égalité devant la loi ; on parle de faire « revenir la morale à l’école », la Bible redevient une autorité morale ; ces personnes finissent par préférer le repli sur soi et à fortiori la vie dans l’entre-soi. À tendre l’oreille, on constate donc sans mal à quel point les esprits sont perméables aux idées conservatrices, ce qui laisse supposer une forme d’hégémonie, en dépit de ce que disent les urnes. Toute individualité s’érige en police morale, jugeant son semblable au point d’empiéter sur la liberté la plus incontestablement légitime de la personne humaine avant de déclamer à qui veut l’entendre que la société ne devrait tolérer telle ou telle chose : c’est un constructivisme qui tait son nom mais qui ne manque pas d’agiter la sphère politique, indissociable de ces assertions.

Devant tant de peur, de mépris et de méconnaissance qui font le terreau rêvé de ces vieilles antiennes, on ne peut qu’être inquiet sur le temps qui vient. Il convient de porter et d’affirmer, toujours plus fort, notre attachement à la liberté et la nécessité d’être, et ce quelle que puisse être l’altérité de nos semblables, égaux devant la loi. Choisissant un point parmi tous ceux qui j’ai évoqués, je laisse le mot de la fin à un philosophe qui nous a quittés récemment :

« Ceux qui défendent les politiques de contrôle des frontières brutales reprochent aux immigrés de faire ce qu’ils reprochent aux autochtones les plus pauvres de ne pas faire: prendre leur vie en main,aller chercher le travail là ou il se trouve en dépit des immenses difficultés culturelles et économiques que cela représente. » Ruwen Ogien


Le véganisme en 15 questions. 1

En dehors des nombreuses vindictes et autres goguenardises dont nous sommes les cibles dès lors que notre philosophie de vie est mentionnée, force est de constater que les esprits les plus curieux se posent toujours de très nombreuses questions (ou alors, par effet de rhétorique, tentent de nous mettre face à de prétendues contradictions).

Afin de répondre à ces sollicitations, légitimes ou saugrenues, vous trouverez ci-dessous une liste non exhaustive de questions auxquelles nous répondons inextinguiblement.

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !
2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?
3. Tu manges quoi alors ?
4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?
5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?
6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !
7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?
8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?
9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?
10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?
11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?
12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?
13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?
14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?
15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

1. La viande, admettons. Mais pourquoi le lait, les oeufs, le miel, la laine, le cuir, tout ça… ? C’est extrême !

Extrême ? D’aucuns parleront aussi d’une forme de radicalisme. Je suis radical, oui, mais pas comme vous l’entendez. Ce qui est extrême, c’est le traitement que l’on inflige aux animaux non-humains : nous abattons des milliards d’individus doués de sentience et de conscience, nous exploitons des espèces pour leur soutirer un lait maternel dont nous n’avons pas besoin avant de les envoyer, elles et leurs progénitures, à la mort. S’insurger du port de la fourrure lorsque l’on porte du cuir et de la laine, cautionner une tuerie de masse, n’est-ce pas cela qui est extrême ?

2. T’en veux ? Ah non pardon… Tu peux pas ça, n’est-ce pas ?

Je le peux. Si je le décidais, je pourrais volontiers me repaître de ce morceau de cadavre ou de cette pâtisserie faite de sécrétions mammaires. Je ne le veux pas. Il n’est pas question de capacité mais de volonté. Le véganisme n’est pas une religion. C’est une philosophie.

3. Tu manges quoi alors ?

Bien peu de choses, hélas ! Nous vivons une vie d’ascète, faite de repentances et de privations. Plus sérieusement, nous avons une alimentation aussi riche que variée : nous ne lésions ni sur la pâtisserie ni sur la junk food. Il n’y a bien que les béotiens, bien peu au fait de notre régime alimentaire, qui peuvent penser que nous ripaillons tristement…

4. Pourquoi arrêter la viande si c’est pour manger des imitations ?

Aussi incongru que cela puisse paraître, de (très ?) nombreux véganes aiment le fumet et le goût de la viande. Cela ne vous semble-t-il pas logique de chercher à renoncer à la violence tout en continuant flatter nos papilles ?

5. La viande, ça ne te manque pas ? Y’a pas un jour où tu pourrais recommencer à en manger ?

Je vous renvoie à la question 4. L’inventivité de notre cuisine permet de s’approcher de ce qui pourrait nous « manquer ». Pour le reste, la vie d’un être sentient passe avant un plaisir gustatif éphémère. Alès et consorts sont là pour nous rappeler toute la cruauté qu’il y a derrière ce qui pourrait vous « manquer ».

6. Et les plantes ? Elles vivent aussi pourtant !

Je pose la question : le fait que les plantes constituent une forme de vie justifie-t-il la mise à mort de milliards d’êtres sensibles ? À titre personnel, n’ayant jamais vu la flore exprimer une douleur semblable à celle, commune, que les animaux non-humains et nous-mêmes pouvons exprimer suffit à me convaincre du bien fondé de ma démarche.

7. Si tu es invité(e) faut préparer pour toi mais si on vient chez toi tu nous imposes le véganisme, pourquoi ?

Je vais procéder par analogie. Imaginons l’individu Y, qui attache beaucoup d’importance aux questions écologiques et sociales. Maintenant, imaginons X, ami(e) de l’individu Y, peu au fait de toutes ces considérations. Y fête son anniversaire et X adorerait pouvoir boire son soda préféré, fabriqué par la société xyz, laquelle est connue pour piller l’eau potable dans certains pays où cette ressource manque cruellement. Considérant que X n’attache que peu d’importance à ce sujet, est-ce que Y devrait servir à X son soda préféré ?

Votre réponse est probablement « Non, parce que cela entrerait en contradictions avec les valeurs morales de Y », et dans ce cas vous comprenez pourquoi nous refusons par principe de cautionner chez nous ce pourquoi nous nous battons. Notre philosophie est celle de l’antispécisme et son application passe par le refus de cautionner toute cruauté exercée envers les animaux non-humains et la lutte pour la reconnaissance d’un droit animal. Le véganisme est un combat politique.

8. Si tu as un enfant tu vas l’obliger à être végane ?

Oui. Vous-mêmes, individus à régime omnivore, vous imposeriez cela à votre enfant. L’enfant devenu responsable agira en son âme et conscience. En attendant cela, il sera végane : c’est un régime qui, mené convenablement (au même titre qu’un régime omnivore !) ne pose aucun problème vis-à-vis de la santé.

9. Tu ne fais jamais un écart, de temps en temps ?

Excepté dans l’éventualité où une impérieuse nécessité physiologique m’y contraignait, non, et ce pour les raisons exprimées supra.

10. Quand tu sors, que tu es en vacances, etc. c’est pénible quand même, non ?

C’est parfois pénible, oui. Cependant, nos impératifs éthiques passent avant notre petit confort personnel. Alors cela peut parfois agacer les personnes peu sensibles à ces idéaux qui nous sont chers (ce qui peut parfois mener à un léger éloignement, car nous sommes perçus comme « contraignants »), mais ce sont des contraintes auxquelles nous consentons.

11. Tu prends de la B12, c’est bien que le véganisme n’est pas naturel ?

La synthétisation de la vitamine B12 remonte à la moitié du XXe siècle. Il s’agit d’un progrès technologique et scientifique. Devrions-nous nous passer de toute forme de progrès qui ne serait pas jugée « naturelle » ?
En outre, les animaux d’élevage sont eux-mêmes supplémentés en vitamine B12, et c’est cette même vitamine issue de la supplémentation que les personnes qui consomment de la chair animale ingèrent. Elles se supplémentent donc aussi, indirectement…

12. S’occuper des animaux, d’accord… Mais les humains tu y penses ?

Les produits d’origine animale (dont la consommation ne cesse d’augmenter compte tenu de l’émergence d’une classe moyenne dans les pays comme la Chine) sont une véritable catastrophe écologique et donc, humaine. L’élevage représente 14,5% des gaz à effet de serre émis dans le monde et 75% des terres agricoles servent à nourrir les animaux que nous envoyons à la mort. Il n’y a que 4% du soja (dont raffole les véganes) cultivé qui nourrit directement l’humain. Pourtant, le soja est responsable à hauteur de 91% de la déforestation de l’Amazonie. En outre, un kilo de dépouille de bœuf nécessite 15 500 litres d’eau : toutes ces ressources gaspillées pour l’élevage pourrait aisément nourrir la planète.
Notre philosophie, suivie à plus grande échelle, aurait donc un impact considérable en faveur de l’humanité.

13. Tu es végane, très bien, mais tu milites… Tu ne veux pas nous laisser manger ce qu’on veut ?

Nous y songerons le jour où l’humanité cessera de s’arroger le droit de vie ou de mort sur des êtres doués de conscience et de sensibilité. En attendant ce jour, nous continuerons à militer contre le spécisme et en faveur d’un droit qui reconnaît aux animaux le droit de vivre et vivre libres.

14. Tu crois que parce que tu es végane tu vas changer les choses ?

C’est le propre de toute lutte. Au début, elle paraît relever d’un idéalisme béat. On nous raille, on nous marginalise, mais nos idées gagnent du terrain, des femmes et des hommes donnent de leur personne sans compter et un jour peut-être serons-nous assez nombreux pour réaliser un changement de paradigme. En attendant, celles et ceux qui ont fait ce choix sont en paix avec leur conscience. C’est déjà une petite victoire.

15. Pourquoi arrêter la viande alors qu’il a permis le développement cérébral de l’humain ?

C’est une vérité : sans la consommation de viande, l’humain n’aurait pas développé ses capacités cognitives telles que nous les connaissons aujourd’hui. Cependant, cette évolution s’est arrêtée il y a quelques centaines de milliers d’années et les progrès scientifiques accomplis nous permettent de renoncer à la viande sans avoir à nous inquiéter quant à nos capacités cérébrales…

« Je ne mange pas d’animaux, je ne digère pas l’agonie. » Marguerite Yourcenar


Vers le zéro déchet. 1

Le Monde titre encore en ce 20 juillet 2017 « Depuis 1950, l’Homme a fabriqué plus de 8,5 milliards de tonnes de plastiques ». Il faut dire que les ravages du consumérisme poussent l’humain à rivaliser d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de repousser les limites de l’absurde, au point de recouvrir certains fruits d’une peau composée de polymères, comme s’il ignorait que Mère Nature l’en avait déjà doté. Le sur-emballage, fléau sur lequel on jette l’anathème depuis trop de temps déjà, ne semble pas décroître ; atteints d’une fragilité insoupçonnée, certains connecteurs d’objets informatiques ont semble-t-il besoin d’un mince film plastique contenu dans un épais film plastique, lui-même contenu dans un solide emballage carton. On pourrait également palabrer longtemps sur des produits alimentaires qui affichent fièrement des « emballages individuels » ou des fruits et légumes bio qui cachent derrière leur réputation de produits sains des océans de plastique (imputable, notons-le, aux excès de normes qui pèsent sur ce secteur et qui impliquent des mesures de non-contamination).

Non-content d’avoir opéré un changement radical de mode de vie, voilà désormais que je m’oriente à petits pas vers la « démarche zéro déchet ». Aidé par le principal acteur du milieu, Zero Waste France, je modifie mes habitudes de consommation et ma façon de réaliser certains gestes simples du quotidien. Contrairement à ce que l’on pourrait candidement penser, bousculer ses petites habitudes bien ancrées n’est pas chose aisée et l’on peut vite retomber dans ses travers tant la facilité l’emporte quand la motivation s’étiole ; je ne suis cependant pas de ceux qui se targuent de grandes valeurs morales et qui s’érigent en donneurs de leçons avant d’exceller dans l’art de la palinodie et agir demain à l’inverse de ce qu’il prônait la veille : j’ai abandonné, progressivement, l’usage de la brosse à dents en plastique (au profit d’une brosse en bambou), mon tube de dentifrice a cédé sa place à un dentifrice solide (qui se garde de longs mois) et mes flacons de gels douche et de shampoing ont cédé leur place au savon d’Alep et à des poudres (rhassoul en tête). Du côté de l’évier, j’ai préféré à mon éponge une brosse en fibres naturelles à tête changeable et j’ai remplacé mon liquide vaisselle par un bon vieux savon de Marseille (lequel est garanti sans méthylisothiazolinone, composant peu sûr). Enfin, pour le reste, je mets les fruits et légumes que j’achète directement dans un tote bag In Wolf We Trust, j’achète mon café en grains (les dosettes sont un désastre écologique), j’ai troqué mes trop nombreuses bouteilles d’eau minérale contre une carafe filtrante et le duo vinaigre blanc/bicarbonate de sodium remplit avec maestria les missions ménagères que je lui confie.

Dans ce petit monde écologique qui paraît idyllique, tout n’est cependant pas parfait, loin s’en faut : j’ai encore quelques progrès à faire dans le tri des déchets ménagers et davantage d’efforts à fournir pour en produire moins (à ce titre, l’essor des magasins qui vendent des denrées alimentaires en vrac peut considérablement contribuer à la réduction des déchets).
Si l’on pourrait succomber à l’oisiveté et laisser tomber notre postérieur indolent dans l’attente que l’effort vienne des autres, il n’en est rien : sans la contribution des individualités, point de salut. Être zero waste, ce n’est pas être réellement à zero, mais c’est tendre à s’en approcher toujours plus ; notre planète, je n’en ai cure, nous pouvons lui faire subir bien des sévices si nous le souhaitons car elle nous survivra, mais c’est un effort auquel nous devrions tous consentir pour nous-mêmes, pour les humains qui nous succèderont et pour toutes les formes de vie avec lesquelles nous cohabitons.

« Un homme est riche en proportion des choses dont il sait se passer. » Henry David Thoreau


« La gauche, la droite et le marché » : à lire ! 1

« J’assume qu’il y ait un libéralisme. Le libéralisme est une valeur de gauche. » Cette phrase prononcée par l’actuel occupant du Palais de l’Élysée eut l’effet d’une bombe : aussitôt dite, la saillie imprudente du ministre de l’économie devenu président donna suite à de courts quolibets comme à de longues diatribes. Liêm Hoang Ngoc, « socialiste insoumis » et ancien parlementaire européen, n’hésita pas à éructer sa harangue marxisante dans les colonnes du Monde, arguant que
« Les « libéraux de gauche » se parent du costume réformiste social-démocrate pour travestir leur adhésion aux idées les plus conservatrices. L’horizon de la social-démocratie est le socialisme, alors que celui du libéralisme reste le capitalisme. » ; « l’économiste » qu’il est n’a probablement pas ouvert de livres d’histoire politique pour laisser échapper de pareilles inepties (qu’il se rassure, Emmanuel Macron a rapidement mis fin à toute accointance qu’on pouvait lui prêter avec le libéralisme…).

Cet épisode est particulièrement révélateur d’une forme d’omertà qui règne dans les rangs de la gauche française contemporaine. Alors qu’elle peut encore fièrement (et c’est la seule fierté dont elle peut légitimement se targuer) d’être libérale sur les questions de société (mariage pour tous, PMA, drogues, etc.), elle avance l’étiquette « progressiste » et pousse des cris d’orfraie lorsque quiconque ose en faire la mère du courant de pensée libéral.

L’ouvrage « La gauche, la droite et le marché » de David Spector (économiste et chercheur au CNRS), publié chez Odile Jacob, met un point d’honneur à établir ce lien de filiation entre le libéralisme et une gauche qui le renie. L’auteur, « libéral de gauche », part des racines du courant « social-libéral » (dont John Stuart Mill est considéré comme le père fondateur) pour ensuite décrire sa mutation (les apports des Hobhouse, Henry George…) et son ancrage à gauche (qui jadis défendait un libre-échange et une concurrence favorables aux ouvriers face à une droite conservatrice, soucieuse de sa base sociale constituée de riches propriétaires et de chefs d’entreprise soucieux de voir préserver leur position dominante sur leur marché intérieur).
Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’émergence du courant communiste (porté par Marx et Engels) mit progressivement fin à ce courant de gauche libéral, qui depuis lors s’évertue à répudier par principe (même si l’on compte quelques exceptions) toute velléité libérale ; c’est nier un pan de l’histoire politique, celui où Frédéric Bastiat siégeait à gauche, celui où, perçu via le prisme du consommateur, le bon sens en appelait à la liberté, au libre-échange, à la concurrence (théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, baisse des prix des denrées agricoles — dont le Corn Law Act reste un épisode fameux et contre lequel le sus-mentionné Frédéric Bastiat s’était fait l’écho à travers « Cobden et la Ligue »).

Quittant la vieille Europe pour le Nouveau Monde, M. Spector continue sa démonstration en avançant, toujours de manière documentée, que le Parti Démocrate (que l’on classe à gauche) a toujours eu plus à cœur que le Grand Old Party d’appliquer un droit de la concurrence plus retors dans l’intérêt du consommateur et des acteurs soucieux de s’insérer dans le grand jeu de l’économie quel que soit le marché ; difficile de dire que l’actuel locataire de la Maison Blanche, républicain, n’est pas protectionniste ou soucieux des intérêts des grands groupes.

Favorable aux mécanismes de marché, la gauche d’antan n’était pas moins soucieuse d’un certain idéal social : dans ses « principes d’économie politique », John Stuart Mill développe ses idées sur les droits sociaux et les libertés des travailleurs, en plus d’être précurseur du féminisme en publiant en 1869 « De l’assujettissement des femmes » ; à l’ère contemporaine, on pourra citer John Rawls qui, dans son magnum opus « Théorie de la justice », dépasse l’utilitarisme de Mill en élaborant une théorie d’un genre nouveau qui met au cœur de son action l’équité et la juste égalité des chances à travers ses concepts novateurs de position originelle et de voile d’ignorance.

N’hésitant pas à contredire les antiennes de la gauche d’aujourd’hui, David Spector remet un peu d’ordre dans le spectre politique et apporte un peu d’espoir à l’heure où les clivages gauche-droite font mine de s’estomper mais où le traditionnel ancrage des idées libérales à droite fait encore beaucoup de tort à une philosophie aussi riche et variée que passionnante.

« La gauche, la droite et le marché » est selon moi un ouvrage de référence parce que particulièrement édifiant : après la révélation que fut pour moi le célèbre « De la liberté » de John Stuart Mill (que je n’ai que trop mentionné ici), ce livre s’impose comme une de mes lectures marquantes de par sa prise de hauteur et son approche didactique. Un livre à mettre entre toutes les mains.


Vélo, boulot, dodo. 1

Tel est le crédo d’une vie à vau-l’eau. Il y a quelque temps, un impérieux besoin de changement m’a incité à changer d’emploi : je rejoins ainsi chaque jour la capitale du potentat Henri, un périple quotidien jalonné l’aléas et d’étapes ritualisées ; pas un jour sans que je n’enfourche mon vélo, lequel ne quitte jamais ma citadine. Il faut avouer qu’à l’instar des autres capitales, celle dans laquelle j’ai le plaisir d’exercer ma profession connaît son lot de congestions de trafic : le deux-roues est donc un allié précieux, et ce en dépit des hourvaris climatiques (chevaucher une bicyclette avec un parapluie en main n’est pas chose aisée). Lunch box et livre en bandoulière, mes quotidiens matinaux et vespéraux ne sauraient être sans mon fidèle vélo et mon tote bag. Cliché du bobo gaucho.

Au rythme des changements d’horaire, je peux tout aussi bien me lever à 5:40, 6:40, 7:40 et rentrer à 18:05, 19:05, 20:05… Oh ! cela n’est que bien peu de choses au regard de certaines professions, autrement plus éprouvantes, mais cela ne laisse que peu de place à l’imprévu. L’horloge, armée de ses vingt-heures, parait désormais bien mince : la tenue d’un logis a ses impératifs auxquels on n’ose déroger. Les minutes, puis les heures, s’évanouissent sans que l’on s’en aperçoive. Les soirs, comme les midis, sont indissociables des moments de lecture (des lectures qui laissent songeur le commun des mortels : je lis simultanément John Rawls, Michel Crépeau et John Stuart Mill) et sanctuariser le temps qui leur est consacré relève parfois de la gageure. In fine, le repos, nécessité physiologique s’il en est, me semblerait presque superfétatoire ; j’ai l’impression de lui accorder plus de temps qu’il n’en faut.

Le week-ends ne laissent guère de place à l’oisiveté : il n’est pas rare que je regagne l’Île de France pour passer du temps avec l’élue de mon cœur lorsque ce n’est pas elle qui me fait l’honneur de venir jusqu’à moi. Là encore, nous faisons la part belle aux sorties et ne laissons que peu de place au répit : qu’il s’agisse d’un restaurant avec des amis ou d’un soir à l’opéra, je n’ai probablement pas connu de week-end sacrifié sur l’autel de l’inertie depuis bien longtemps ; ne rien faire serait toutefois un vénéfice bien plus pernicieux pour moi.

Mes semaines ne m’accableront certainement pas d’éreintement mais elles s’inscrivent dans un triptyque bien connu que l’on pourrait résumer prosaïquement par vélo, boulot, dodo. Il y a un an et demi, je disais que le temps s’enfuit. Oui, le temps s’enfuit. Il nous échappe, il nous manque, il s’évanouit, il nous précède, il nous succède. Nous ne sommes qu’une mince unité de son éternité.

« Le temps manque pour tout. » Honoré de Balzac


J’aurais pu aller voter à la primaire de la gauche. 2

Les Primaires citoyennes de la Gauche. Un événement que j’ai balayé d’un revers de main, maugréant à qui voulait l’entendre que rien ne saurait attirer ma bienveillance au sein de cet aréopage au nom décidément trop obséquieux : la Belle Alliance Populaire. Je n’ai pour seul souvenir que les facéties de l’histrion Bennahmias, reprises par des Internets jamais avares de bons mots.
Vous imaginez donc bien que choisir un(e) candidat(e) d’un bord politique dans lequel je ne me reconnaissais aucunement (pas plus que je ne me reconnaissais à droite, au grand dam de l’opinion qui se borne à placer les idées libérales à droite) relevait pour moi de la plus totale incongruité.

D’où le titre ce billet tient-il sa justification me direz-vous ? Et je vous réponds doctement : de mes lectures. Au hasard de mes pérégrinations numériques, j’ai fini il y a quelque temps sur le site du Parti Radical de Gauche. En me renseignant sur l’histoire de cette formation politique que je connaissais mal, j’ai pu y voir que son malheureux candidat à l’élection présidentielle de 1981, Michel Crépeau (il mourra d’une crise cardiaque dans l’Assemblée en 1999), était « attaché au libéralisme en matière économique, vigoureusement progressiste en matière sociale, soucieux des libertés individuelles et du respect de l’environnement. » Cela rejoignait peu ou prou la substantifique moelle du dernier livre de l’économiste David Spector (qui se définit comme un libéral de gauche) : « La gauche, la droite et le marché » : la gauche a longtemps été libérale, attachée à la concurrence et au libre-échange, pendant que l’opposition de droite luttait corps et âme en faveur d’un protectionnisme bienveillant à l’égard des riches propriétaires qui constituaient jadis leur principale base sociale.

Quelle ne fut pas ma surprise,donc, en découvrant le programme qui était celui de Sylvia Pinel pour 2017. Les libéraux attachés à la « pureté de la pensée » dénonceront un socialisme latent (ainsi sont articulés les courants libéraux : on est tous le socialiste de quelqu’un) quand les plus ouverts sauront se satisfaire de la primauté donnée à l’individu et aux libertés individuelles.

En aparté, je tiens à vous rappeler que l’une de mes plus grandes claques philosophiques m’a été donnée par « De la liberté » de l’auguste John Stuart Mill, un des pères de la pensée libérale (et de l’utilitarisme, que John Rawls remet en cause avec maestria dans « Théorie de la justice » qui est une des mes lectures du moment), profondément attaché à la question de la justice sociale. J’ose penser que le programme du PRG trouve une inspiration dans les écrits de Mill (quand bien même ce dernier répudiait l’impôt progressif, ce que semble apprécier le PRG) et cela n’est pas pour me déplaire ; une inspiration qui se trouve aussi chez Alain, philosophe libéral (de gauche), antithéiste patenté (le PRG est un ferveur défenseur de la laïcité) et défenseur de la cause animale à ses heures perdues.

En toute sincérité (et au risque de choquer mon entourage), je ne peux qu’exprimer un léger regret et en vouloir à mon indifférence : mon vote n’aurait pas changé la France (Sylvia Pinel n’a fait que 2%), mais j’aurais ainsi exprimé un vote en accord avec mes convictions (qui vont, je le rappelle, chercher leurs origines dans les nombreux courants de la pensée libérale). Cela va sans dire : je vais suivre les positions de ce mouvement aussi intéressant qu’intriguant…
En attendant, je parcours (avec beaucoup de plaisir) le livre-programme de Michel Crépeau : l’avenir en face.

« On ne peut jamais être sûr que l’opinion qu’on s’efforce d’étouffer est fausse ; et si nous l’étions, ce serait encore un mal » John Stuart Mill


Marche pour la fermeture des abattoirs : première manif…

Rouge. Comme les mots « libre » et « opprimés » qui brillaient par leur force Place de la République : « Personne n’est libre quand d’autres sont opprimés. » Rouge, couleur ambigüe qui traduit aussi bien l’amour que la colère, et qui seyait à ravir à la marée humaine à laquelle j’ai pris part.

Tout comme cette lettre que j’aurais aimé pouvoir adresser à mon Moi de 16 ans, j’aurais aimé pouvoir dire à mon moi du passé que rien n’est immuable et qu’il ira, un beau jour de juin, battre le pavé avec la femme qu’il aime pour défendre une cause qui lui sera chère, cette même cause qu’il s’est évertuer éhontément à vilipender durant si longtemps. Là, devant mon clavier, je me laisse cependant aller à la douce pensée qu’il est infiniment plus beau de jeter un coup d’œil en arrière pour voir le chemin parcouru et se demander, candidement, « Qui serai-je demain ? ».

Ce samedi 10 juin, je me suis donc mêlé à des milliers de femmes et de hommes animés par l’amour des animaux et la colère de les voir ainsi dépourvus de leur droit le plus fondamental : celui de vivre. Cette marche, étendard des défenseurs de la cause animale à travers le monde, n’avait pour seul but que celui d’éveiller davantage de consciences, d’être la voix dans sans voix, de continuer le combat de femmes et d’hommes qui ont lutté et luttent encore aujourd’hui contre le spécisme (considération que des membres d’une certaine espèce ont des droits moraux plus étendus ou supérieurs à ceux accordés à d’autres espèces) en clamant haut et fort que l’animal n’est pas, à l’issue d’une ségrégation des espèces, un outil de production, un repas ou un compagnon de vie : il est un être vivant doué de sensibilité, de conscience et d’une volonté de vivre semblable à la nôtre.

Passée la Vegan Place (riche en victuailles végétales étonnantes mais délicieuses et en littérature philosophique — Contre la mentaphobie de David Chauvet est, soit dit en passant, un ouvrage remarquable), nous fûmes tous harangués par la brillante Brigitte Gothière qui entreprit (le nez dans son texte, comme un folliculaire mal à l’aise durant une interview — n’est pas tribun qui veut !) de galvaniser les foules, non sans un certain succès.

Au rouge des t-shirts se mêlaient le rouge de nos visages, cramoisis sous un soleil de plomb, et celui d’une idéologie qui n’est pas la mienne (ce tatouage « FlUx RSS » m’a marqué à jamais) mais qui n’avait là aucune importance : seule comptait cette unité transgénérationnelle pour un combat politique qui dépasse les habituels clivages. Au détour des rues nous pouvions parfois mesurer l’animadversion des badauds, atterrés par nos revendications : « La viande, le poisson, le lait… Faut arrêter là ! » (Son expression est judicieusement choisie, il faut le noter)
En retour, nous nous laissions parfois aller à la conspuation en passant devant certaines échoppes : j’imagine qu’il s’agit là du propre de toute action revendicatrice.

À la page des ressentis, une gêne m’envahit… Je couvre mon visage ponceau : cette première manifestation est à marquer d’une pierre… Rouge ! rouge comme la honte.
Il y a de cela quelques années en arrière, j’aurais ri sardoniquement à la simple évocation d’une participation de ma personne à une manifestation (à fortiori à une manifestation végane).
Pierre rouge encore, car rouge comme l’amour : aujourd’hui, je ne retiens que la bonne humeur générale et les cœurs militants. Les abattoirs ne fermeront pas demain, c’est entendu, mais la symbolique était présente : c’est bien là tout ce qui compte.
Pierre rouge enfin, car rouge comme le sang que j’ai cessé de faire couler. Voilà maintenant un an que j’ai fait ce choix, tout en sachant que rien ne me fera revenir en arrière.

« Il n’est point permis de supposer l’esprit dans les bêtes, car cette pensée n’a point d’issue. Tout l’ordre serait aussitôt menacé si on laissait croire que le petit veau aime sa mère, ou qu’il craint la mort, ou seulement qu’il voit l’homme. L’œil animal n’est pas un œil, l’œil esclave non plus n’est pas un œil et le tyran n’aime pas le voir. » Alain


Diatribe contre le « flexitarisme »

« Je suis flexitarien ». Vous avez peut-être, au détour d’une palabre, entendu cet adjectif aussi abscons qu’inepte. Le flexitarisme est le néologisme de l’absurde : c’est une négation de l’éthique de conviction au profit d’un égoïsme vaniteux qui se pare des apparats de la raison. Le flexitarien est, je cite, « un végétarien qui mange occasionnellement de la viande » ; l’énoncé est d’une incongruité rare, comme si Monsanto vendait occasionnellement des semences bio.

Non-content d’être l’enfant maudit de ce paradoxe, le flexitarien est l’inclusion méphitique de toute une frange de la population qui se ravit d’être ainsi qualifiée : le flexitarisme ne vous demande qu’une maigre ascèse pour vous anoblir. Se « passer de viande deux fois par semaine » — le poisson est, comme toujours, un sous-animal qu’on oublie… — fait de tout individu un « flexitarien débutant ». Le dessein est tout aussi flou qu’incohérent : on vante des vertus santé, écologiques… Voire même éthiques !

Éthique. L’éthique du flexitarisme est précisément l’absence de toute éthique puisque le terme lui même sonne comme un non-sens. Où est l’éthique dans un régime alimentaire où l’on s’accorde le droit de se repaître du corps d’un animal ? où le renoncement n’a pas sa place, ostracisé par l’impérieuse nécessité de succomber à des petits plaisirs ? Plutôt que de mettre en avant le renoncement aux produits d’origine animale comme une forme d’aboutissement, le flexitarisme est précisément un renoncement en lui-même, se complaisant de cette forme embryonnaire de prise de conscience. « Oui faut manger moins de viande c’est sûr mais faut dire que c’est trop bon ».

On a mis un mot sur ce qui ne devait être qu’une étape transitoire pour des individus qui ont (plus ou moins) conscience des méfaits d’un régime carné. Cette étiquette a donné naissance à une horde de quidams infatués qui se satisfont de leur maigre changement et qui n’ont de ce fait pas assez de conviction pour se conformer à l’éthique dont ils se veulent pourtant les faire-valoir : se dire flexitarien sied à ravir à leur petite vanité, l’éthique est in fine la dernière des préoccupations de ces Matamore de l’assiette ; moins de viande, oui, mais bon de temps en temps ça fait envie, puis c’est du bio. Puis les laitages et le fromage, c’est trop bon, et puis c’est pas violent pour les animaux. Les œufs ? Non, se passer des œufs, c’est quand même extrême. Dans cette kyrielle d’excuses pour papilles en détresse, vous trouverez en plus quelqu’un pour vous dire que « Ça vient de chez un petit fermier qui traite bien ses animaux ». Oui, pour ces personnes il existe une forme bienveillante d’exploitation. On peut manger de la viande et respecter les animaux.

Mon admonestation ne serait pas telle si les animaux n’étaient pas les premières victimes de ces hâbleurs en goguette. À travers leur comportement alimentaire, ils invisibilisent le martyr que vivent les animaux tout en minimisant leur responsabilité : comme le disait si bien Bossuet, ils déplorent les effets dont ils chérissent les causes. Leurs petits écarts sont autant de coups de poignard donnés aux animaux dont ils se sustentent, autant d’arguments en faveur de leur mode de vie (ir)raisonné : leur petite « consommation modérée » devient la norme, jetant de facto l’anathème sur celles et ceux qui ont fait le choix de rejeter toute exploitation animale. Pourtant, il n’y a pas de limite en dessous de laquelle l’exploitation devient « moralement acceptable » : ce choix est donc, selon les cas, possiblement hypocrite, mais assurément égoïste.
Le flexitarisme n’est, en conclusion, qu’un régime omnivore affublé d’un nom clinquant pour remplir de fatuité des gens qui n’ont cure de la cause animale mais prétendent s’en préoccuper.

« On n’a pas deux cœurs, un pour les animaux et un pour les humains. On a un cœur ou on n’en a pas. » Alphonse de Lamartine