#JeSuis, #PrayFor, et toute cette hypocrisie maladive… 1


Cette nuit, l’horreur a encore frappé. Pendant que certains s’abreuvaient de bière tout en regardent des myriades de couleurs briser l’obscurité du ciel, d’autres affrontaient la mort. C’est la première horreur. La seconde est plus insidieuse, peut-être même plus perfide. Car cette nuit-là, beaucoup n’ont pas hésité à allumer leur télévision pour assouvir ce besoin impérieux d’être informé. Nul doute que beaucoup sont restés suspendus aux lèvres cathodiques, absorbant les rumeurs, les non-dits et les images insoutenables. La dépendance est si forte que toute éthique s’envole pour laisser la place à une curiosité maladive, à une nécessité inexorable de voyeurisme sans même avoir la capacité de réflexion pour reconnaître que pour le petit monde de l’information « les bonnes nouvelles sont les mauvaises nouvelles ». Ainsi des millions d’individus dansent cette macabre farandole, participant malgré eux au qui mieux mieux des chaînes d’information prêtes à toutes les compromissions pour attirer le chaland : ils dépêchent des experts déblatérant sur tout et surtout sur n’importe quoi, ils font défiler les bandeaux pour dire qu’ils ne savent rien (à peu de choses près on croirait un mauvais cliffhanger) et n’hésitent pas à se balader au milieu des corps, oubliant toute éthique et toute déontologie. Il faut faire le buzz, putain ! Hier, le genre humain est mort.

Mais que dire de tous ces individus ordinaires ? Chaque événement tragique représente pour eux l’opportunité de réagir à brûle-pourpoint, d’avoir un avis sur tout, de réagir sous le coup de l’émotion, à distiller chacun de leurs soubresauts émotionnels dans des tweets incendiaires. Les politiques ne sont pas en reste, eux qui s’empressent à piétiner ce qu’il leur reste de dignité pour s’adonner à une récupération aussi irrespectueuse qu’écœurante ; tout événement étant une opportunité à saisir, suffit de savoir spéculer à la hausse comme à la baisse. Après tout, les attentats, c’est comme les crises financières, on ne s’en émeut que quand ça touche le bon côté du globe. Ils émettent savamment leurs augustes idées, leur usage compulsif du conditionnel (si…) et leur esprit fin de législateur zélé, flattant eux-mêmes leurs deux penchants naturels : le besoin d’agir et le plaisir de se croire nécessaire.

Alors on réagit, on s’emporte, on s’indigne. Sans dignité, sans raison gardée, sans respect. Depuis Nietzsche, rien n’a vraiment changé :

Oh ! pauvres hères, vous qui habitez les grandes villes de la politique mondiale, jeunes hommes très doués, martyrisés par la vanité, vous considérez que c’est votre devoir de dire votre mot dans tous les événements (— car il se passe toujours quelque chose) ! Vous croyez que, lorsque vous avez fait ainsi de la poussière et du bruit, vous êtes le carrosse de l’histoire ! Vous écoutez toujours et vous attendez sans cesse le moment où vous pourrez jeter votre parole au public, et vous perdez ainsi toute productivité véritable ! Quel que soit votre désir des grandes œuvres, le profond silence de l’incubation ne vient pas jusqu’à vous ! L’événement du jour vous chasse devant lui comme de la paille légère, tandis que vous avez l’illusion de chasser l’événement, — pauvres diables ! — Lorsque l’on veut être un héros sur la scène, il ne faut pas songer à jouer le chœur, on ne doit même pas savoir comment on fait chorus.

Sublime carrousel du grand théâtre du monde : chacun y va de sa petite larme de crocodile, de sa photo de profil arborant avec une fausse non ostentation un petit bandeau noir, de son hashtag vidé de toute substance. On feint la tristesse et on l’illustre avec de petits smileys larmoyants — comme si l’illustration de la tristesse pouvait remplacer le poids des mots —, et il en est ainsi à chaque événement tragique. Comble de cette hypocrisie, il ne s’agit souvent là que d’une flatterie de l’égo, d’un élan narcissique consistant à agir dans le seul but d’être vu ; les images « d’hommages » montrant ostensiblement le nom de la page conceptrice suffit à s’en convaincre. Tout est bon pour faire du like. On partage, on met un smiley tout triste, on s’insurge, et la vie reprend. My job is done.
Au final, à faire trembler le monde sous le poids de cette émotion chimérique, on ne fait que rajouter du malheur au monde : grand joie pour les coupables de ces atrocités de voir ainsi le monde réagir à leurs sombres desseins ! À oublier les vertus du silence, on se repaît de tout, on réagit avec célérité à chaque événement comme pour accomplir notre devoir de citoyen 2.0, souillant inconsciemment la mémoire de ceux qui ont péri (n’imaginons pas un seul instant que le parent qui a perdu un enfant attache une quelconque importance à un hashtag !) et de ceux qui en souffrent.

Peut-être serait-il grand temps de nous recueillir dans le silence, d’honorer sobrement, de cesser d’être le communicant de son propre Moi. La mise en scène ne sied guère à la tristesse.


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