Archives du jour : 11 juillet 2016


Comprendre plutôt que juger.

Nous jugeons tous. C’est un phénomène global, élémentaire et parfois inconscient parce qu’ancré dans les imperceptibles rouages de notre existence. La somme de ce que nous sommes forme le jury le plus implacable et le plus péremptoire qui soit : sont la balance, la plume et l’épée l’ensemble des codes et des normes qui nous ont avilis. Notre mécanique a été conçue par des externalités sournoises qui n’ont jamais cessé de biaiser nos regards : l’impartialité dont nous nous réclamons parfois est de facto dupée par les biais induits par le prisme normatif auquel nous nous soumettons tacitement.

Quand d’aucuns se plaisent à dire « Seul Dieu peut me juger » (comme si l’éventuelle existence d’une entité suprême pouvait être la seule autorité légitime à porter un regard aiguisé sur l’âme humaine), elles se soumettent en vérité aux jugements hâtifs et péremptoires de leurs semblables. Pis, elles s’y soumettent volontairement, agissant en adéquation avec le jugement clément qu’elles attendent. À vouloir que Dieu eut fait l’Homme à son image, on en vient à prier pour que nos travers soient aussi les siens. Mais Dieu n’est-il pas censé être fondamentalement bon ?

Le crime par la pensée cher à l’univers dystopique d’Orwell n’aurait-il pas déjà droit de cité dans le monde d’aujourd’hui ? L’humain, qui s’enjoint à juger si promptement ses semblables ne se fait-il pas le plus abject des sycophantes, dénonçant à l’envi ceux qui n’entrent pas dans la norme ? J’aimerais parfois que l’ordinaire remplace le « normal » car la norme me paraît être le reflet trompeur d’un mouvement panurgiste où chacun agit par mimétisme.
Au final, l’humilité et la modestie sont une hypocrisie maladive dans un monde où l’humain se veut à la fois juge et partie : l’affable et le humble n’ont pas leur place à la table du contempteur hâtif ; et que faire, quand en bout de table on a un Président normal ? Toutes les strates de notre société ont été perverties par le bienveillant diktat du normalisme.

Nietzsche disait que « comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes, on se contente de les haïr. » ; les exégètes du code de la normalité lui ont hélas donné raison. On ne voit, dans l’Être différent, qu’une anormalité oppressante, sinon l’expression d’une insanité qui doit être « guérie » par l’exclusion et le rejet.

N’est-il pas le temps de faire fi de ce qui a fait de nous ce que nous sommes pour penser et penser mieux ? Ne pouvons-nous pas exprimer des doutes sur nos conceptions et accepter d’écouter l’autre pour le comprendre et non pour le juger ? Nous vivons dans un monde où l’égalité absolue cherche à s’imposer : nous rejetons ce qui ne nous ressemble pas, ce qui ne pense pas comme nous, ce qui n’agit pas comme nous — le nous étant cette masse hétéroclite d’hommes et de femmes implicitement bienveillante à l’égard de celles et ceux qui se soumettent aux oukases normatives.
Les différences et les inégalités, quelles qu’elles soient, peuvent certes être jugées, mais elles devraient dans un premier temps être comprises. Tout jugement est une condamnation qui tait son nom.

Dans un monde de schémas préconçus et de conformisme intellectuel, il n’est pas aisé de se déconstruire pour mieux aborder les paradigmes qui nous échappent : l’accoutumance à cet impérieux besoin de normalité qui régit la vie des individus demande un effort auquel il faut consentir. Mais « la vie normale », dictée par nos besoins, nos désirs et nos convictions ne doit pas se confondre avec une existence libre : c’est une expression alternative et pernicieuse de la servitude. Le fait de comprendre ne donne pas un assentiment, il ne fait qu’admettre les différences nécessaires à une humanité dans laquelle chaque individu est unique et où chaque individualité, toutes choses égales par ailleurs, devrait pouvoir faire l’exercice de sa liberté sans se heurter aux arbitrages fallacieux des masses dont le seul savoir consiste en grande partie à « croire savoir », et à croire que d’autres savent.

« J’ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger. » Stefan Zweig