Archives du jour : 23 février 2016


De l’éternel questionnement.

Les questions obsèdent. Elles surgissent constamment, attaquent en escadron en organisant un assaut coordonné et ne laissent aucun répit aux faibles esprits que nous sommes. Elles sont pernicieuses et d’une abjection peu commune : l’affreux point d’interrogation qui orne chacune d’entre elle est un parangon de laideur. Sa disgracieuse rondeur est une boursouflure aux multiples interprétations : je l’imagine tourner autour du pot, louvoyer, entourlouper. Cette affreuse ponctuation a bien peu de choses en commun avec son proche parent le point d’exclamation : droit, raide, il nous inspire l’honnêteté et la franchise. Ne reste que le point (qu’on a pour habitude de mettre sur les i) qui les unit malgré les différences de leurs caractéristiques respectives.

En dépit de l’obsession qui fait de nos interrogations de véritables mantras, certaines questions n’appellent pas de réponse car on se satisfait de l’expectative : la peur de la déception nous fait préférer l’espoir permis par le doute. Les autres donnent de l’écho dans un hourvari tonitruent. D’hypothèses absconses en réponses putatives, il devient impossible de garder le calme dans la pensée. Quand le questionnement devient permanent, on se remémore Romain Gary dans La vie devant soi : « Sommeil du juste. Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. »

La vie n’est qu’une immense séquence de remise en questions. Il est d’ailleurs particulièrement incorrect de s’exhorter à se poser les bonnes questions : ce sont elles qui s’imposent à nous. On se grime en affabulateur, en honnête homme, en chaste penseur ou en un Dieu désabusé ; on pioche des réponses comme on tire les cartes : en saluant la Destinée, l’esprit divin, l’éclatante clairvoyance des forces occultes. On flâne dans les méandres de l’inconscient, dans les tréfonds de l’âme humaine, dans les profondeurs abyssales de notre ignorance ; on se lamente de n’avoir personne pour nous répondre, on se confronte à la violence assourdissante de nos échos solitaires.

Pourquoi ? C’est peut-être la question qui revient le plus souvent. Un mot en deux syllabes qui appelle parfois une réponse des plus exigeantes et des plus intimes. Elle s’adresse à tout le monde : à ceux qui ont notre plus profonde estime comme à ceux qui n’inspirent plus que la déception, sinon notre animadversion. Lorsque la loi du silence fait foi, on ne considère pas forcément l’indifférence comme le plus profond des mépris mais comme une arcane qui laisse notre question en suspens et fait s’évanouir tout désir de réponse : le mystère n’est plus une zone d’ombre mais une entité qui vit une existence propre ; on ne cherche plus à s’en débarrasser, seulement à cohabiter paisiblement avec lui. On se surprend à le balayer d’un revers de main. Il n’est plus l’objet de nos interrogations, il est frappé du sceau de notre désaffection.

Parfois, la réponse importe peu car elle ne ferme pas la question, elle la rouvre. La réponse est cet élément fécond qui s’accouple à la question préexistante pour en faire naître une nouvelle. Jusqu’aux confins de notre esprit, des questions subsistent : elles sont les éléments primaires de notre existence. Que nous nous débattions pour trouver la clef ou que nous placions nos espoirs dans cette immense porte fermée jusqu’à ce que celle-ci s’ouvre d’elle-même (et ce sans jamais oser glisser un œil dans le trou de la serrure), nous ne savons qu’une chose : il y aura d’innombrables autres portes que l’on ouvrira et que l’on redoutera.

« La question est humaine ; la réponse, trop humaine. » Paul Valéry