Archives du jour : 31 janvier 2016


Tempus fugit 1

25 ans. Les plus taquins parleront à tue-tête de « quart de siècle » tandis que les plus pragmatiques argueront qu’il s’agit de l’acmé de la jeunesse. Je flotte entre deux eaux, tiraillé par l’oppression terrifiante des années qui s’enfuient et l’incessant désir de jouir de chaque seconde qui s’écoule.

Le faix du temps a fait infléchir mes goûts. Je ne peux que me résoudre à admettre que « la crise des 25 ans » est une bien triste réalité : j’apprécie désormais le chocolat noir et le café sans sucre. Il me paraît pourtant incongru de prendre plaisir à ressentir l’amertume du temps qui passe.

L’horloge ne connait pas de répit et laisse derrière elle des boîtes à souvenirs. Elles sont comme des marque-pages dans un livre achevé : elles nous replongent avec joie dans la nostalgie languide des bonheurs passés tout en étant privées de la saveur de l’instant présent. De ces boîtes il vaut mieux parfois en perdre les clés : dans le désarroi les souvenirs ne sont pas une échappatoire mais un vénéfice dont se repaît le malheur.

Je me surprends souvent à « regarder dans le rétroviseur », à compter les jours, les mois, les années qui s’évanouissent. Le calendrier est jalonné d’événements personnels qui servent de repères à la symbolique mesure du temps qui fuit. Je passe de l’un à l’autre comme un habile jongleur, je saute à cloche-pied sur cette grande marelle : je me joue du temps pour mieux apprécier sa fuite, je me joue des mots pour mieux mesurer leur poids.
Ces derniers vieillissent, mûrissent et me laissent parfois déconcerté quand ils revêtent des apparats de vécu alors qu’ils n’étaient que pures inventions. Il m’arrive de rester pantois en relisant de vieux écrits : éloge de l’automne aura trois ans cette année. Mon pamphlet dirigé contre Mme Cougnon aussi.
« C’était hier », pourrait-on dire, mais ce n’est pas le cas. Chaque fois que je me relis, je me vois au-dessus de l’épaule du jeune blogueur que j’étais et je mesure ce qui nous sépare. Parfois, il m’arrive de me demander comment égaler ou surpasser ce qui a été fait. Labor omnia vincit.

Lors des errements vespéraux, on se focalise sur la trotteuse qui égrène les secondes lorsque les verres qui s’entrechoquent se substituent au pandémonium éthylique qui régnait jadis. Les conversations d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui : on débat sur des notes de dégustation (qu’il s’agisse de café ou de spiritueux) et on s’interroge sur les placements boursiers ; on prononce des « Tu te souviens ? » comme si nous les égrenions sur un chapelet ; on parle du futur avec plus de sérieux qu’autrefois : l’irrévérence juvénile a cédé sa place à la sage prudence.
Les projets d’avenir cohabitent désormais avec des bilans qui résument notre vécu ; on trinque à la vie, aux succès et aux défaites, aux espoirs et aux regrets : c’est l’âge charnière où l’expérience de nos échecs souffle sur les braises de notre jeunesse.

Tant d’erreurs à commettre et de leçons à en tirer, tant de rêves à concrétiser et d’espoirs à pleurer, tant de rencontres à vivre et d’« au revoir » à prononcer, tant de questions à me poser et de réponses à chercher : c’est la fugacité du temps et donc l’apparente immédiateté de sa fuite qui nous fait chavirer entre bonheur et spleen. Le bateau monde vogue sur l’éphémère car l’éternel est dénué de saveur.

« Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! » Charles Baudelaire