Archives du jour : 26 décembre 2014


Faits d’hiver.

Neige

Les boulets s’entassent à une allure effrénée malgré le froid et la bise de ce mois de décembre. De petites mains gantées s’agitent pour renforcer les structures. Ne pas négliger l’arrière, peut-être vont-ils tenter de nous prendre à revers. Chacun prend sa tâche à cœur, et une poignée de vaillants combattants surveille d’ores et déjà le moindre geste venant du camp ennemi.
L’assaut est donné. Nous nous baissons derrière notre muraille, armés et prêts à en découdre pour défendre ce qu’il nous reste. On renforce les flancs, on place un gars à l’arrière. Deux continuent coûte que coûte à assurer l’approvisionnement en munitions. Nous ne devons pas en manquer : c’est le nerf de la guerre.
Les premières frappes nous atteignent. Certains ont peur, d’autres serrent les dents pour ne pas craquer. L’ordre ne se fait pas attendre : une colonne se dresse et fait feu comme un seul homme. Puis, un bruit sourd. L’un des nôtres vient de tomber. Tandis que la colonne nourrit le feu contre les agresseurs, on ramasse notre camarade. La guerre est finie pour lui, on lui intime l’ordre de ne pas retourner au front.
Galvanisés par cette vilenie, nous continuons à lutter âprement pour la victoire. L’adversaire divise ses troupes pour nous prendre par les flancs ; notre défense fait preuve d’efficacité, leurs assauts sont systématiquement repoussés. En revanche, nos munitionnaires ne suivent pas la cadence et notre stock s’amenuise : « Il faut viser juste » nous hurle le chef de bataille.

Nous réduisons la cadence de feu ; nous essuyons dès lors davantage de tirs. Pendant que les meilleurs d’entre nous se livrent à corps perdu dans la bataille, certains deviennent munitionnaires, les autres campent sur leurs positions avec de maigres possibilités d’actions. Mais nous tenons bon. L’issue paraît tellement incertaine que chaque camp se livre à un véritable baroud d’honneur : nous nous donnons intégralement pour remporter la victoire. Devant leurs échecs répétés et leurs pertes, les lignes ennemies décident de reculer. Chacun profite de cette trêve pour faire le point sur la situation. Notre muraille paie un lourd tribut ; nos mains s’activent à la renforcer. Nos munitionnaires estiment disposer désormais d’un stock suffisant pour faire face à un nouvel assaut. Doubler les effectifs s’est révélé payant. Objection de la part de nos fantassins : ils réclament davantage de troupes. Leurs mains sont gelées et ils craignent de ne pas pouvoir repousser l’ennemi à la prochaine offensive.
Le consensus paraît difficile à atteindre et notre chef n’est pas réputé pour ses talents de diplomate. Le munitionnaire le plus efficient du groupe conserve son poste, les autres sont envoyés au renforcement de nos structures de défense. Nos fantassins seront renforcés en fonction de l’intensité des frappes ennemies.

Au loin, nous entendons la neige craquer sous des pas lourds et décidés. Ils reviennent ! Nous essuyons une nouvelle vague de tirs d’une violence inouïe. Tous nos soutiens quittent leurs postes et rejoignent notre ligne de défense. Réponse nourrie.
Nos munitionnaires ont été trop optimistes, notre stock de munitions se réduit comme peau de chagrin. Le chef nous enjoint une fois de plus de viser juste. Soudain, une voix se fait entendre. Les feux cessent. C’est l’armistice. Quelques têtes se relèvent timidement. Plus aucun bruit, plus de salves. Certains peinent à le croire. Nous n’avons pas gagné, mais nous n’avons pas perdu. On en profite pour évacuer nos blessés, frigorifiés et meurtris par ces rudes affrontements. Ils nous font promettre de les renvoyer au front un jour prochain parce qu’ils veulent leur revanche. On lit encore des velléités belliqueuses dans tous les regards. Personne ne se contente de ce statu quo mais nous devons nous rendre à l’évidence : la guerre est finie. Du moins, jusqu’à la prochaine récré.

« Un enfant qui joue n’est pas puéril. » Johann Huizinga