Archives du jour : 15 août 2014


À propos de Philippe Martel et du Cercle des Poètes Disparus. 4

À peine Mr Keating fut-il sorti de la salle que l’on vilipendât son œuvre. La tête haute et le verbe incisif, il leur fallait nager à contre-courant, lutter contre l’establishment et s’ériger en dernier rempart contre le progressisme dangereux qui ronge notre société décadente, dénuée de tout repère.

Non, M. Martel. C’est incorrect. Vous pouvez vous rasseoir, vous et vos séides. 140 caractères ne constituent pas une argumentation. Ils ne suffisent pas et ne suffiront jamais à justifier une prise de position aussi radicale. Stupide et toxique, vous dîtes ? Qu’est-ce qui est stupide et toxique ? De vouloir la liberté ? de vouloir penser librement ? de refuser le conformisme ?

Ce qui est stupide et toxique, c’est votre ton péremptoire, votre accusation infondée, votre déni systématique. Le Cercle des Poètes Disparus est une ode à la littérature et à la liberté dans ce qu’elle a de plus absolu ; là où certains y voient un appel à la désobéissance et à la sédition, j’y vois un éloge de la libre-pensée. Là où certains y voient un film stupide et toxique, j’y vois un long-métrage intelligent et bienfaisant.

En jetant l’anathème sur ce film, vous n’agissez qu’en parfait zélateur d’une société aseptisée, veule et conformiste. En extrapolant, je ne peux que supputer que vous êtes le chantre d’une éducation « orthodoxe » parfaitement calibrée, opposé à toute méthode alternative et à toute conception divergente. Rassurez-vous, M. Martel, nous formons de « bons petits républicains » et Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas dans les programmes scolaires. Ce n’est donc pas demain que les préceptes de Henry David Thoreau seront enseignés à nos chères têtes blondes. Vous pouvez vous en féliciter.

Car il serait parfaitement stupide et toxique de dire à notre jeunesse que « Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins. » et qu’« Il est plus désirable de cultiver le respect du bien que le respect de la loi. », convenons-en !
Quelle infamie que ce film qui fait l’apologie de la liberté (« C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté, cela fut, est, et restera la vérité. »), de l’humain (« On écrit de la poésie parce qu’on fait partie de l’humanité, et l’humanité est faite de passion ») et de l’amour (« La médecine, la loi, le commerce et l’industrie sont de nobles occupations, et nécessaires pour la survie de l’humanité. Mais la poésie, la beauté et la dépassement de soi, l’amour : c’est tout ce pour quoi nous vivons. ») !
Quelle abjection que ce film qui incite notre jeunesse à vivre, à penser, à prendre son destin en main ! (« En dépit de tout ce qu’on peut vous raconter, les mots et les idées peuvent changer le monde. »)
Enfin, quelle effronterie que ce film qui veut tuer l’image du père ! Effroyable jeunesse qui veut avoir l’ascendant sur ses géniteurs, qui veut vivre comme elle l’entend !

J’entends la crainte qui est la vôtre de voir des Mr Keating dans chaque école, je perçois votre fébrilité à l’idée que l’on puisse monter sur les tables pour voir autrement, je vous vois serrer les dents en imaginant des pages de manuels déchirées qui sonneraient le glas de la vision traditionnelle de l’éducation.
Là encore, M. Martel, rassurez-vous, entre pleutres et insouciants, les Mr Keating sont bien rares.

Non, M. Martel, ce n’est pas une estocade portée à une société à l’apparence catonienne et conservatrice mais un auguste écho pour une jeunesse étreinte entre décadence et conformisme. « Pensez, aimez, osez ! » Est-ce que cela vous effraie ?
Alors non, M. Martel, Le Cercle des Poètes Disparus n’est pas un film stupide et toxique.
Continuez toutefois à le dire, car il serait malheureux que nous oubliions l’existence d’êtres aussi obtus et pernicieux que vous.
« C’est de ta peur que j’ai peur. » disait William Shakespeare.