Archives du jour : 3 mai 2014


De l’éducation parentale. 9

Avant-propos : les lansquenets zélés de la parentalité n’admettront pas que je m’immisce ainsi sur leurs terres. Soit. Toutefois, je me permets d’avancer ici la vision que j’aie du rôle de parent dans l’éducation des enfants. Ce billet n’a pas pour vocation d’être une profession de foi exhaustive de ma vision de l’éducation parentale, mais a pour but de pointer du doigt les détails qui m’échappent et qui, selon moi, apparaissent comme primordiaux pour l’avenir.
Si le ton de ce billet sera quelque peu caustique, il ne s’agit pas ici de grossir volontairement les traits et de le présenter sous un angle résolument misanthrope comme je le fais habituellement avec le personnage de Natroll.

Keith Joseph, parlementaire britannique (et grand libéral devant l’Éternel) était convaincu que le rôle de l’État est d’offrir les mêmes chances à chaque individu dans les premières années de sa vie afin de « briser le cercle vicieux de la pauvreté de de l’ignorance ».
En France, c’est effectivement le rôle de l’Éducation nationale que d’offrir à chacun les mêmes chances. Cette mission a toutefois des limites et il paraît bien peu raisonnable de se décharger de certaines tâches sous prétexte qu’elles relèvent de « l’éducation » et doivent donc être du ressort du ministère idoine.

Ladite mission est précisée dans l’art. 121-1 du code de l’éducation dont voici un extrait :

Les écoles, les collèges, les lycées et les établissements d’enseignement supérieur sont chargés de transmettre et de faire acquérir connaissances et méthodes de travail. Ils contribuent à favoriser la mixité et l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’orientation. Ils concourent à l’éducation à la responsabilité civique et participent à la prévention de la délinquance. Ils assurent une formation à la connaissance et au respect des droits de la personne ainsi qu’à la compréhension des situations concrètes qui y portent atteinte. Ils dispensent une formation adaptée dans ses contenus et ses méthodes aux évolutions économiques, sociales et culturelles du pays et de son environnement européen et international.

Il convient dès lors d’établir une différence entre « enseignement » et « éducation ». Sans nous attarder sur des détails étymologiques, ayons le courage de dire qu’il revient à l’école d’enseigner (savoir et savoir-faire) et aux parents d’éduquer (savoir-vivre). « Il y a trois sortes de savoir : le savoir proprement dit, le savoir-faire et le savoir-vivre ; les deux derniers dispensent assez bien du premier. » disait Talleyrand, jamais avare en bons mots…

Cette distinction faite, attardons-nous sur le concept d’égalité. Si nous nous efforçons de garantir l’égalité en droit, reconnaissons que nous sommes tous inégaux. « L’éducation est une question de perspectives d’avenir et les perspectives c’est justement d’être inégal. » disait Margaret Thatcher (personnage controversé s’il en est, je sais…). Dans sa biographie, Jean-Louis Thiériot complétera : « Comme il y a des grands et des petits, des gros et des minces, des beaux et des laids, il y a les élèves doués et les cancres. Rien ni personne n’y pourront jamais rien. Einstein et Mozart sont des exceptions. Le rôle de l’école c’est simplement de veiller à ce qu’Einstein puisse devenir Einstein et ne soit pas condamné à rester dans les limbes du savoir parce qu’il vient d’une famille trop pauvre, ou trop inculte. »
Toutefois l’école n’est pas en mesure de s’adapter à chaque élève. Il convient aux parents de donner davantage de chance à leurs enfants. Si cela peut sembler logique, force est de constater que ce n’est pas le cas.

Les outils numériques (PC, tablettes, mobiles) et l’audiovisuel ont pris une importance considérable dans la vie des individus, et c’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les enfants. J’entends régulièrement des parents me dire que leurs progénitures sont plus à l’aise qu’eux avec ce matériel. Qu’en déduire ? S’il est préférable de penser que les parents s’impliquent dans la vie scolaire de leurs enfants (aide aux devoirs etc.), peut-on légitimement penser que l’acquisition de connaissances s’arrête une fois passé le portail de l’école ? Qui n’a jamais entendu dire : « Il est devant la télé/tablette, au moins il se tient tranquille. » ?

Nous vivons dans une époque où nous pouvons renvoyer dos à dos les termes « divertissement » et « apprentissage ». L’apprentissage est, dans l’inconscient collectif, reconnu comme étant rébarbatif et ennuyeux. C’est ainsi qu’on en arrive à différencier scolaire et péri-scolaire. L’accumulation de connaissances semblent être donc l’apanage de l’école et le péri-scolaire s’offre au sport et au divertissement.
L’apprentissage peut pourtant se montrer divertissant (une évidence apparemment oubliée aujourd’hui), et je ne peux illustrer mes propos que par mon expérience personnelle.

Je suis né dans une famille tout à fait « ordinaire ». Mes parents ne sont pas bardés de diplômes et je n’ai pas grandi dans une atmosphère intellectuelle à outrance entre la prose de Victor Hugo et les notes suaves d’Antonio Vivaldi. Pourtant, mes parents m’ont donné très tôt l’envie d’apprendre. Alphabet, lecture, j’ai rapidement plongé mon nez dans les livres et les bandes dessinées de mes parents. Lorsque mon père me collait devant la télé, il me mettait les VHS d’Ordy ou les grandes découvertes (un manga éducatif à mille lieues de Dora et autres fadaises actuelles). Apprendre est devenu un plaisir. À huit ans je savais qui étaient Thomas Edison, Alexander Graham Bell, Louis Pasteur, Galilée, ou encore George Stephenson. J’ai beau pourfendre la télé, c’est paradoxalement un dessin animé qui m’a enseigné le plus de choses lorsque j’étais enfant.

La petite histoire s’arrête ici. Elle suffit à démontrer qu’il appartient aussi aux parents de compléter et poursuivre les efforts entrepris par l’Éducation nationale, voire même de rattraper ce qui peut avoir été fait maladroitement. Je vais même plus loin en déclarant que l’Éducation nationale est consubstantielle de l’éducation parentale : l’une ne peut fonctionner sans le concours de l’autre. On peut admettre que différents facteurs peuvent ébranler mon raisonnement : que dire des familles dont les parents ont un « capital économique et culturel » dérisoires (pour reprendre les mots de Pierre Bourdieu) ? Si l’école essaiera tant bien que mal de jouer son rôle, les efforts entrepris seront (sauf exception, je tiens à ne pas généraliser) rapidement réduits à néant par un cadre familial bien peu préoccupé par la réussite scolaire de leur enfant. (pour qui, je le rappelle, est du ressort exclusif de l’école)
Qu’ils soient cancres ou génies, l’école ne peut que difficilement s’adapter à toutes les catégories d’élèves : même avec une quinzaine d’élèves par classe (ce qui est de l’ordre de l’utopie, j’en conviens), il s’agirait de quinze élèves différents, chacun avec ses points faibles et ses points forts. Le professeur ne peut décemment pas appliquer un programme scolaire tout en s’efforçant de tenir compte (ne parlons pas de « corriger » !) des lacunes de chacun. Cette charge revient (dans la mesure du possible, cf. point sus-cité) donc aux parents.

Je ne peux donc qu’être interloqué lorsque je vois des parents mettre leur enfant devant la télé pour « avoir la paix ». Interloqué aussi je suis lorsque je vois ces mêmes parents laisser une tablette tactile entre les mains de leur progéniture pour qu’il joue et « soit content » (là encore, « avoir la paix » n’est pas loin). Bien naïfs sont ces parents qui pensent que l’école a réponse à tout et qu’ils n’ont pas à remplir cette mission. Inconscients sont ceux qui vilipendent l’école (quand bien même il y a des raisons de le faire) sans pour autant agir de façon à pallier les manquements.

L’enfant vit avec ses parents avant de vivre avec l’école. À eux donc de lui donner l’impulsion, le goût d’apprendre, la volonté d’être toujours meilleur. J’ai, dans mes propos liminaires sur le concept d’égalité, abordé Margaret Thatcher. Sans déborder dans la politique, j’ai cité cette femme parce qu’elle est l’exemple type de la femme qui a réussi malgré ses origines modestes. Avant de refermer derrière elle la porte du 10 Downing Street un certain 4 mai 1979, elle dira : « Je dois presque tout à mon père. Il m’a appris à croire à toutes les choses auxquelles je crois […]. Ce sont avec ces choses que j’ai gagné cette élection. Et c’est passionnant pour moi que ces choses que j’ai apprises dans une petite ville, dans une modeste maison, soient justement les choses grâce auxquelles j’ai gagné cette élection. »