Archives du jour : 23 mars 2014


Page blanche. 1

Elle s’était enfuie, dissipée, évaporée dans ce mur de brume ; sans dire un mot, sans coup férir, sans caresse ni froissement. Il n’y avait donc eu aucune frustration, aucune déception, seulement du vide… Du vide. Il reposa son stylo et inclina la tête : ses yeux étaient écarquillés et son front, parsemé de rides. « Enfuie ». Sous ses doigts, la page conservait une blancheur immaculée ; sourires et railleries, l’hétaïre restera chaste. Le silence est parfois le plus insupportable des vacarmes. Il voulait entendre la pointe de son stylo grignoter le papier, il voulait l’entendre hurler, tourner les pages comme on saute les chapitres de sa propre vie, se jeter un arabica au fond du gosier, tacher quelques pages, faire tinter la soucoupe, interpeller le cafetier, le laisser lire la soif dans le regard. De la caféïne, mec.

Il n’en est rien. 0,4 gramme d’encre et une feuille chaste et pure, le rencard de deux gamins intimidés dont les regards s’évitent. Pas de sextape ce soir. Il eût voulu que son encre et son papier fussent autrement : 0,4 gramme d’héro’ et un bras déjà ramifié par la dope. Un fix de plus, de quoi planer pendant des heures. Un monde à soi en direct du plancher piloté par un junkie dans les vapes à l’esprit volubile — un cadavre exquis. Suffirait de raturer, tirer un trait sur ses fadaises comme on s’enfile un rail de coke. De la coke aussi blanche que la page qu’il a sous les yeux.

L’esprit infécond sait faire mais s’y refuse, tape des pieds, fait des caprices. C’est un ado épris d’un vent de révolte, de cette volonté de se montrer adulte et indépendant. Au final on ne ressent que du mépris, la folle envie de gifler le réceptacle de ce pic hormonal qui nous agace prodigieusement. Il vous crache au visage, vous tourne le dos et gratte les cordes de sa guitare, portées par une mélopée mélancolique qui n’émeut que les midinettes. Bye bye lady dame.

Il voulait s’inspirer de tout ce qui l’entourait, chercher la richesse enfouie au fond de chaque individu, derrière chaque regard, chaque parole : il voulait tirer le meilleur de ce vieux dipsomane, le pilier de comptoir faussement philosophe, qui ressassait de vieilles rengaines ; des soliloques sibyllins dont le sens ne pouvait qu’échapper au commun des mortels et qu’il prononçait à chaque déconvenue que lui apportait l’actualité qu’il suivait assidûment. « Tous des salauds », disait-il.
Il voulait s’inspirer de cette femme au visage marmoréen qui ne disait jamais ni bonjour ni merci. Elle sentait la haine à des kilomètres et poussait des hurlements trop longtemps étranglés par la solitude qu’elle s’imposait. Elle ne trouvait de salut que dans le dégoût qu’elle aimait ressentir, elle ne vivait que pour cette grégarité qu’elle s’évertuait à abattre.

La misère, la haine, la rancœur avaient toujours été les éléments moteur de son processus de création. Creatio ex nihilo. Il ne lui fallait qu’un regard, un obscur dessein ou un spleen dévastateur pour se lancer dans une diatribe contre l’existence humaine. Son œuvre apologétique saluait l’influence du mal sur l’Homme. Tout n’était que mal-être, désillusions et mise en abîme de l’être. Il n’y a que dans l’immensité de cette noirceur qu’il pouvait donner naissance.
Il pouvait écrire sur l’effroyable pâleur de la lune, mais il était incapable de souligner la beauté d’un soleil qui nous darde de ses rayons. Son imagination, sa puissance créatrice, l’âme de ses œuvres, tout s’était effondré à la seule lueur du bonheur qui inondait désormais sa vie.
Dans un dernier soupir, il se mit à décrire un personnage. Lorsque la mine s’immobilisa, il lui lança cette supplication : « Laisse-moi devenir le Dieu de ce nouveau monde. »