Palabre de ma misanthropie. 1


I don't hate people

Elle est de celles qui pérorent, cherchant une réponse à ses propres questions, s’évertuant à trouver du soutien auprès d’elle-même car désappointée par toutes les étrangetés et toutes les compromissions que lui offre le genre humain. Tantôt atterrée, tantôt terrifiée, mais toujours avec cette étincelle de révolte dans son regard ; tout subvertir ou partir loin d’ici : dilemme cornélien particulièrement utopique, il faut l’avouer.
Ma misanthropie est une haine fruit de l’amour : une dualité qui s’exprime par l’amour de l’humanité dans ce qu’elle a de grand, de magnifiant ; l’amour de la beauté, de l’accomplissement exaltant et du progrès bat en elle aux côtés d’une haine grandissante qui se nourrit des miasmes d’une société en perdition, une société hiérarchisée par la ploutocratie, dénuée de toute emmétropie parce qu’elle se perçoit à travers les prismes du mercantilisme normatif.

Dans un monde où la déviance de la masse est inextinguible, je ne peux que rejeter le genre humain et le haïr avec la plus grande virulence. La masse, devenue société de consommation, s’adonne à toutes les dérives dans le seul but de se conformer à la norme édictée par le mercantilisme : il choisit ce qui est bon et ce qui ne l’est pas, il sépare les strates et laisse toute latitude à l’Homme pour se déchirer ; la marginalisation est proscrite et le prêt-à-penser a les pleins pouvoirs dans cette vaste arène où l’humain est régi par son seul instinct de domination : dominer c’est exister, se conformer c’est extraire la richesse des gangues offertes par la cité. Suivre la mode, consommer ce qui doit être consommé — ce qu’on nous dit de consommer. Se révèlent alors les disparités sociales, se creusent alors les inégalités.

Le diktat consumériste s’illustre par cet effet de groupe, consubstantiel à l’habitus de classe : les individus se reconnaissent et s’identifient par ce que l’on pourrait prosaïquement résumer par cet apophtegme : « Dis-moi ce que tu consommes et je te dirai qui tu es ».
L’écueil de ce paradigme est précisément le jugement de valeur qui est émis du fait de cette dissemblance. Cette velléité qui vise à abattre toute hétérogénéité donne naissance (pour le plus grand bonheur d’une poignée d’oligarques) à un rejet de tout ce qui n’appartient pas au groupe, poussant la « strate inférieure » à agir avec pour objectif de se conformer, de s’assimiler. Pour la masse, cette nécessité absolue d’intégration la pousse parfois à l’asservissement consenti et la réduit dès lors à l’état de troupeau, docile et manipulable.

La restauration rapide (ou fast food) était à l’origine un mode de restauration visant à faire gagner du temps au consommateur et lui permettre de se restaurer à moindre coût en lui offrant des mets peu élaborés (pouvant donc être préparés et servis rapidement). La prestidigitation sociétale et l’habileté commerciale sont parvenues à faire de ce lieu banal (et de sa nourriture bon marché) un vecteur de vanité. Le simple fait de vous être rendu sur place (et, au mieux, d’avoir consommé un produit de la marque) vous vaut la déférence de vos semblables. Il ne s’agit pourtant que d’un fast food.
Le phénomène le plus frappant est celui de cet avilissement volontaire et revendiqué (que l’on voit parfaitement dans la vidéo) : le conditionnement est tel qu’une file d’attente se forme, prête à commettre un acte dégradant pour manger (avant les autres) un sandwich qui jouit d’une certaine popularité outre-Atlantique. Des scènes qui auraient eu leur place en période de famine mais qui ne sont là que pure infatuation de la part des protagonistes, une infatuation irraisonnée qui résulte de l’influence omniprésente de notre environnement.
Je ne vous présente là qu’un cas précis, mais les exemples sont légion et vous les connaissez certainement.

C’est cette primauté des biens et des richesses sur l’Homme que je rejette, c’est cet avilissement infatué synonyme de l’Homme asservi et du tout marchand que je méprise, c’est sur ces individus qui ont renoncé à leur faculté de penser par eux-mêmes que je jette l’opprobre. Loin d’être un parangon de sagesse (j’ai moi aussi bien des travers), je ne peux toutefois qu’exécrer ce peuple qui s’enorgueillit d’avoir attendu longuement pour délier leur bourse afin d’acquérir le dernier gadget à la mode, à fortiori quand celle-ci se targue de bénéficier d’une « liberté d’expression » (plus qu’illusoire puisqu’on jette l’anathème sur les opinions un peu trop divergentes, comme celles qui viendraient à porter atteinte à la divine République) alors qu’elle s’abreuve de talk-shows théâtraux et de magazines ineptes ressassant nombre de vétilles et de poncifs éculés qui ne manquent pas d’agiter le peuple ou le distraire au moment le plus opportun.

L’étiquette marchande que s’apposent ces individus qui s’identifient à une marque ne montre qu’une volonté non-dissimulée de marchandisation, une appartenance délibérée à une entité commerciale : un esprit de groupe qui les pousse à devenir bourreaux en dénigrant (parfois dans la violence) ceux qui ne consomment pas comme eux, n’en déplaise aux chantres de la tolérance.
Cette intolérance qui s’illustre parfaitement lorsqu’une frange de la population répondant aux sirènes du système social n’hésite à pas se livrer à l’anthropophagie consumériste, piétinant et traînant dans la fange leurs semblables prochainement licenciés pour assouvir des désirs futiles dictés par la nécessité impérieuse de posséder la dernière tablette tactile d’une célèbre firme américaine.
Quant à la violence, elle s’exprime à merveille dans le sport lorsque des hordes écervelées de supporters aux convictions diamétralement opposées (peut-on réellement parler de convictions ?) se lancent dans un pugilat.

Ma misanthropie se traduit par le refus de cette soumission, de cette complaisance dans ce statut de consommateur aveugle et servile ; la société que je méprise est celle qui célèbre si bien ces fêtes que j’abhorre tant, celle qui se gave des galimatias prononcés par une poignées d’histrions télégéniques, de presse à scandales, de divertissements abêtissants. Les gens que je hais sont ces bêtes de foire qui se noient dans les boniments, qui s’avilissent et se soumettent aux volontés d’une poignée de conseils d’administration pour en retirer une quelconque déférence ; ces irresponsables qui se déchargent de leur mission parentale en laissant à leur poste de télévision le soin d’éduquer leurs progénitures ; ces jeunes qui se contentent des mélopées méphitiques actuelles, passant de l’une à l’autre, la musique étant pour eux un produit de consommation courante à l’obsolescence programmée ; ces philistins qui n’ont que des billevesées en bouche et ont l’outrecuidance de juger ; ces ingénus qui pensent qu’on ne peut pas vivre sans télé.

Ma misanthropie se délecte des moments propices à l’écriture et la réflexion, des débats auxquels je prends part avec des gens qui partagent ou réfutent mes opinions et qui, tous, contribuent à l’évolution de mes idées, de ma façon de penser.
Peut-être suis-je misanthrope parce que j’ai trop aimé le genre humain ? peut-être suis-je misanthrope parce que ces petits moments de solitude que je chéris tant sont ceux qui me permettent d’apprécier à sa juste valeur mon instinct grégaire ? ou peut-être suis-je misanthrope pour d’innombrables autres raisons ?
Ma palabre s’arrête ici, je laisse le mot de la fin à Dostoievski : « J’aime l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. » (Les frères Karamazov)


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