Archives du jour : 19 novembre 2013


Éloge de l’automne. 1

Autumn leaves

« Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. » À l’horizon, je ne vois que les champs à nu et les arbres bigarrés. Du vert, du jaune, de l’orange, du rouge, parfois du noir. Il y a tant de beauté dans la mélancolie qu’apporte cette saison, que c’est un bonheur sans cesse renouvelé que de se laisser tomber dans ces humeurs languides qui nous bercent puis nous noient dans un spleen des plus profonds, un état oisif de semi-abattement paradoxalement agréable : on est là sans être là, à contempler la mort dans sa plus belle œuvre ; elle nous étreint, nous emmène avec elle dans l’accomplissement de son sombre dessein, nous plonge dans une atmosphère morose mais ô combien délicieuse. On a un penchant pour le cafard, parce qu’il met en exergue ce nous enfoui qui se délecte du désœuvrement, de la léthargie, de l’incapacité de l’être à disposer de lui-même.
Dehors, rien n’est plus pareil. On s’emmitoufle dans d’épais manteaux alors que les arbres perdent le leur, inadéquation entre l’Homme et la nature. On marche mécaniquement, comme porté par la seule nécessité d’avancer. Il nous prend l’envie de nous jeter dans les feuilles mortes, comme un gamin, alors qu’il serait particulièrement incongru de nous laisser emporter par cette désinvolture suppliée par les réminiscences de l’enfance. La balade continue, on en veut à cette clepsydre qui se vide. Aux alentours, tout est endormi. Il n’y a rien, juste le silence, sinon le bruit d’un vent mortifère qui effeuille sans relâche les aulnes rouillés sur les bords de routes désertées en proie aux complaintes de la pluie.

La pluie. Elle tombe à verse comme des torrents de larmes sur les joues d’un enfant éploré. L’ondée subite qui survient tout à coup après de longues heures de grisaille, déluge salvateur qui vient nous bercer par ses clapotis et libère de douces effluves venant chatouiller nos narines trop longtemps agressées par le froid. On se surprend à la contempler comme on le faisait lorsque nous étions enfants — pas avec les doigts gras sur la vitre —, mais avec cette innocence dans le regard. On la regarde avec déférence, comme si c’était le respect des saisons qui comptaient, le nécessaire ordre des choses.
Papa mettait toujours son vieux trente-trois tours du duo Simon & Garfunkel. Quel était le titre déjà ? … Sounds of silence ! Kathy’s song, parce qu’elle sied à ravir à cette météo tumultueuse de novembre, parce que la folk de Simon & Garfunkel, « elle s’écoute si bien en automne ! ». On tombe dans la nostalgie heureuse. Au premier accord de guitare, on retourne devant la vitre, et les souvenirs reviennent ; le nécessaire ordre des choses est pleinement respecté, la magie opère.

La nuit tombe, presque subitement. Les réverbères s’allument, et l’on aperçoit la pluie danser devant leur lumière chaude ; un chat traverse imprudemment la route, une paire de phares fait un écart et bouscule une poignée de feuilles qui jonchaient sur le bas-côté. Elles se reposeront délicatement et le calme reprendra ses droits.
C’en est fini de ce jeu de couleurs automnal, l’obscurité aura la mainmise jusqu’au lendemain. On sort un titre de Miles Davis, Autumn leaves, puis un vieux Bourbon. Quelques verres s’entrechoquent, c’est normal, cela doit se produire, ce sont quelques notes supplémentaires qui n’auraient pas déplu à notre artiste de jazz, elles encadrent un silence elles aussi. On s’imagine le contrebassiste nous lancer un clin d’œil amical au moment du débouchage du flacon… Sonorité complice. On se pose dans un gros fauteuil puis on lève notre verre aux musiciens. Personne ne nous voit, qu’importe, la portée est symbolique. On attend le retour de la trompette pour humer son verre. S’y trouve cette odeur de bois brûlé qu’il manque dans la pièce, faute de posséder une cheminée. L’auditif, l’olfactif, le gustatif, les sens sont en éveil pendant que le corps, lui, s’alanguit.

Demain encore, on s’émerveillera de ces habits de couleurs qui se défont peu à peu. Demain encore, on écoutera avec une oreille attentive la mélodie de la pluie. Demain encore, on fera l’éloge de l’automne. L’automne étonne, l’automne résonne. « L’automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l’hiver. », ainsi en parlait George Sand.