Archives du jour : 2 juillet 2013


De la crédulité générale. 14

Cerveau

Chaque jour j’ai l’heur de m’en rendre compte : les foules avalent avec une candeur sans égale quantité d’informations, sans chercher à distinguer le vrai du faux… Tout n’est que vérité.
Il ne relève pas de la fatuité de dire que cette masse est soumise, dénuée de tout sens critique, de toute capacité de discernement, en proie à l’aveuglement persistant et au joug dogmatique du conformisme ambiant.
« Tout le monde dit que… », « Tout le monde le fait… », « Ils l’ont dit à la télé… » : Tout le monde, ils, on, régissent les vies, les pensées, les attitudes, l’éthique communes de tout un chacun en codifiant les modes de vie.
On boit en société parce que cela sociabilise, on étudie parce qu’on nous dit que c’est la seule façon de réussir notre vie et d’avoir une place dans la société, on s’informe parce qu’il faut s’intéresser au monde qui nous entoure, on relaye l’information pour dénoncer, on s’indigne parce qu’on nous a répété que c’était nécessaire.

Dans ce désordre, le bon sens est imposé : place au manichéisme absolu. La vérité telle qu’elle nous est présentée (un cocktail édulcoré et/ou savamment remanié) nous est martelée, on nous dit qui sont les bons et les méchants. L’infantilisation à grande cadence… On nous fait faire « du par cœur », à l’image de nos jeunes années.
Le quidam oublie de douter, il « croit comprendre » — Paul Valéry nous dit que « Notre savoir consiste en grande partie à ‘croire savoir’, et à croire que d’autres savent. » —, et c’est bien tout ce qu’il demande.

L’ingénuité ambiante est le fruit d’un long processus de « sous-traitance ». La masse laisse le soin à une poignée d’intellectuels de penser à leur place, elle se contente d’emmagasiner les conclusions. Les esprits ont été loués… ceux qui vivent là ont jeté la clé.
Les médias sont devenus tout-puissants, enclins à nous vendre la vérité qui arrange un cercle d’oligarques. Le reste n’est que du « temps de cerveau disponible ». La publicité, unanimement critiquée mais si facilement mémorisable est dangereusement efficace. Les chérubins en sont les parfaits exemples, eux qui réclament jusqu’à en pleurer un produit dont la réclame s’est insidieusement introduite dans leur mémoire perméable.
La détente nous est présentée comme l’ultime remède, la panacée contre une existence morne et une situation bien peu reluisante. L’esprit s’endort bercé par des programmes (ou des activités) d’une inanité absolue : jeux télévisés, retransmissions sportives, séries ineptes, jeux Facebook etc.
Des gens instruits pensent pour nous, inutile donc de « se prendre la tête avec ça ».

La presse, la télévision, l’Internet, sont les laudateurs nouveaux d’une pensée unique. Une doxa qui place l’Homme dans la branche des ovidés.
En effet l’avènement du prêt-à-penser conduit à bien des dérives : on pointe abusivement du doigt sur la base d’une dizaine de lignes, on s’indigne parce qu’on nous dit que l’herbe est plus verte ailleurs, on alimente la peur. Le troupeau est docile, il ne descend dans la rue que lorsque l’on lui demande.

« On peut leur octroyer la liberté intellectuelle, car elles n’ont pas d’intelligence. »

— George Orwell, 1984.

À l’heure de l’accès facile à l’information, l’Homme (paradoxalement) ne cherche plus à savoir, à approfondir. Il prend désormais tout pour argent comptant, estimant que l’information est vraie. Il a délégué aux médias les facultés qui lui étaient propres : analyser, vérifier, débattre, penser.
À contrario, qui n’a jamais entendu la douce assertion « Wikipédia n’est pas fiable. » ? On remet en doute la plus grande base de connaissance collaborative au monde (alors qu’il est aisé de vérifier les sources, elles sont en bas de page), mais on ne remet pas une doute une image ou publication qui tourne sur les réseaux sociaux ? les journaux TV qui font quelques écarts de traductions ? un billet (pourtant clairement présenté comme satirique) du Gorafi ?

Plutôt que de continuer dans la droite lignée de notre adolescence réactionnaire qui déclarait avec véhémence « La philo ça sert à rien » (application stricte du pragmatisme scolaire qui nous fait dire que l’intérêt d’une matière se situe dans l’exercice qui en sera fait dans le cadre de notre métier), ne devrions-nous pas commencer à penser par nous-même ? Cessons d’être les composants d’une structure homogène animés des mêmes pensées (caractéristique habilement déguisée par des clivages partisans), des mêmes croyances, des mêmes vérités. Sachons douter, sachons remettre en question ce que l’on nous dit. Sachons faire preuve de discernement en mettant de côté nos soubresauts émotionnels. Sachons être doués de raison, sachons être humains.

« Pour croire avec certitude, il faut commencer par douter. » Proverbe polonais.