Changer ? Mais vous n’y pensez pas !

Le changement. Un certain Président nous disait il y a quelque temps que « Le changement, c’est maintenant ! ». Il n’y a pas de notion de progrès, c’est une modification qui peut aussi bien être positive que négative, mais tous s’accordent à dire qu’« il faut que ça change » : derrière le voile diaphane d’une expression trop souvent prononcée on y voit les velléités d’un désir de progrès.

Devant la machine à café, sur la terrasse d’un vieux bistrot, devant leur poste de télévision : le changement est sur toutes les lèvres. Les réseaux sociaux sont la nouvelle agora d’une plèbe qui exhorte au changement : les kyrielles de points d’exclamation sont autant de cris qui trouvent un écho dans cette exagération typographique, les vidéos publiées à brûle-pourpoint sont autant de réactions à chaud qui reflètent l’oppression permanente du temps. On n’a pas le temps, on n’a plus le temps : il y a eu substitution de l’émotion à la raison.
La télévision tient la bride, encore aujourd’hui : jeudi soir on s’offusquera de la société de consommation ; dimanche soir on sera content, il y aura du foot.
Parlons-en des footballeurs. Leurs salaires sont indécents. Faut qu’ça change. Tant pis si quelques millions de béotiens révoltés par l’opulence de leurs héros financent leur rémunération en se collant devant leur TV ou en fréquentant les stades. Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes.


Comment qu’on change ?
Pour changer, on compte sur des bulletins de vote : plus personne n’y croit mais l’illusion persiste ; les masses votent pour les mêmes parasites depuis plusieurs décennies avec ce réalisme propre au consentement à la servitude volontaire : « On vote pour le moins pire ». La carte d’électeur est souvent le bras armé d’une masse homogène qui espère pouvoir dicter la conduite que doit tenir le voisin. Tacitement, on consent à ce que le politique nous considère comme suffisamment responsables pour lui délivrer un mandat électoral mais bien trop irresponsables pour mener notre vie comme nous l’entendons.

On veut que les autres réalisent le changement : on se résigne à en être acteur.« C’est pas normal », « C’est honteux », « Faut qu’ça change », « Qu’est-ce qu’on attend » sont les homélies du monde libre. Les échos de ces vociférations se heurtent à l’inertie maladive de leurs chantres : ils se complaisent à se faire valoir thuriféraires de l’impérieuse nécessité de changement pour en retirer la déférence de leurs semblables ; dans une société où le regard que l’on porte sur le genre humain est biaisé par le prisme normatif du paraître, il n’y a aucune nécessité d’être acteur du changement, il suffit de l’invoquer. Le tohu-bohu numérique est une foire aux soliloques liturgiques où ne résonnent que des vanités qui s’entrechoquent.

La résignation est le premier des maux qui étreint tout changement : « C’est comme ça », « On va changer quoi ? », « C’est pas moi tout seul qui vais… ». Cette résignation n’est en réalité qu’une excuse fallacieuse destinée à entretenir l’inertie : c’est un mensonge rassurant, une autosuggestion qui pérennise l’individu dans une situation stoïcienne — supporte et abstiens-toi.
Alors l’humain s’insurge aux heures de grande écoute. Il crie, il tape du poing (pour mieux se convaincre) avant de reprendre ses indolentes habitudes : le changement a cela de contraignant qu’il implique une forme de renoncement ; il enjoint à penser autrement, à consommer autrement, à changer de paradigme. Les masses asservies préfèrent néanmoins écouter (en toute connaissance de cause) un mensonge qui rassure plutôt qu’une vérité qui dérange. « La vie est trop courte », attendons donc que le changement arrive de lui-même plutôt que de le provoquer. On sait comment finit le célèbre ouvrage de Samuel Beckett…

Il est très coquet de mettre des smileys qui pleurent ou des smileys en colère sur les réseaux sociaux du moment, mais la mise en scène ne sied guère à la tristesse. On oublie trop souvent que ce disait Ludwig von Mises :

« Les vrais patrons dans le système capitaliste d’économie de marché sont les consommateurs. Ils décident, par leurs achats et leurs abstentions d’achat qui doit détenir le capital faire et tourner les usines. Ils déterminent ce qui doit être produit et en quelles quantité et qualité. De leurs attitudes résultent le profit ou la perte de l’entrepreneur. Ils rendent de pauvres hommes riches et de riches hommes pauvres. Ce ne sont pas des patrons faciles. »

Créer le changement, c’est déjà changer soi-même : les petits ruisseaux font les grandes rivières. Cela demande des ajustements, parfois des sacrifices. Le grand mal de notre temps c’est de vouloir changer sans rien changer. C’est vouloir voir le monde tourner autrement sans renoncer à notre petit confort, ou presque : « Une fois de temps en temps ».

Nos actes et nos actes manqués sont souvent des accords tacites qui réprouvent le changement que certains réclament pourtant si ardemment.


« La disparition du sens de la responsabilité individuelle est de très loin la conséquence la plus grave de la soumission à l’autorité. »
Stanley Milgram


Brèves hivernales

Au détour des rues, on voit des nuées d’employés du bâtiment câbler les nouveaux éclairages publics. On hâte le pas en levant la tête : ils ont tous cette même froideur, ce même teint blafard. Intérieurement, on se dit que cette frissonnante lumière blanche siéra à ravir aux frimas des nuits et des matins hivernaux ; les nuits blanches trouveront là une nouvelle illustration.
Le nez dans l’écharpe, on se remémore non sans plaisir les lointaines fantaisies de l’enfance. Il n’y a guère plus d’excentricités à l’âge adulte. On psalmodie Mill : « Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. »

L’hiver est une saison où tout semble s’arrêter, où tout semble s’être évanoui, endormi : la mort y déshabille les arbres et recouvre les plaines d’un immense linceul d’une blancheur immaculée. Las, l’humain sombre dans une torpeur lancinante, offrant aux quartiers vespéraux l’inénarrable spleen qui le tourmente : tourbées, douces-amères… Qu’il s’agisse d’un whisky ou d’un jazz les notes restent en suspend, embrumant lentement l’atmosphère pour chavirer dans un océan de triste bonheur que l’on appelle poétiquement la mélancolie.

Mains froides, cœur chaud. L’adage n’est plus. Alangui par le glacis du givre qui recouvre tout, notre cœur s’est lui aussi figé sous cette mince pellicule, laissant l’humain anesthésié, telle une coquille vide et inexpressive : si l’hiver était une œuvre, il serait le solennel troisième mouvement de la sonate opus 65 en sol mineur de Frédéric Chopin : le piano, âme humaine dans sa plus belle expression, y ressasserait ses souvenirs pendant que les sanglots d’un violoncelle à la voix trop humaine pleurerait ses espoirs indicibles. L’hiver a cela d’extraordinaire qu’il abandonne dans le ciel des milliers de flocons de neiges qui se déposent sans bruit, comme autant de larmes que l’on tairait.

Pourtant, le soleil brille encore. Sa chaleur n’est plus la même, mais elle est comme un sourire sur un corps meurtri. Les quelques rayons qui éclaircissent un ciel souvent trop gris sont autant de lueurs d’espoir qui laissent entrevoir des issues positives dans ce tumultueux cours des événements qui bat la mesure de nos vies.
Dans notre existence bien réglée, on oublie trop souvent de le regarder se lever, de le contempler avec cet émerveillement mêlé de respect, de profiter de chaque seconde qui passe et qui mesure ce qui le sépare du ciel et de l’horizon. Le coucher de soleil nous murmure que demain tout sera possible, son lever nous enjoint à concrétiser nos rêves dans l’instant.

Alors, aux arbres décharnés et aux terres condamnées, on adresse nos suppliques. On se met à rêver du printemps prochain ou du sursaut d’orgueil de Dame Nature. La vie est ainsi faite que tout doit mourir, mais il arrive parfois que l’on murmure aux immuables règles qui régissent l’univers que la transgression est la plus belle des offenses.

« Quelle flamme pourrait égaler le rayon de soleil d’un jour d’hiver ? » Henry David Thoreau


Aux espoirs indicibles.

Parfois, il m’arrive d’envier les anachorètes.
J’ai depuis peu l’impérieux désir de me retirer du monde, d’épouser le silence, d’éprouver le temps dans toute sa longueur au point d’oublier que les secondes s’égrainent, les minutes s’évanouissent, les heures s’envolent, les jours s’enfuient, les semaines passent, les mois défilent et les années s’échappent. À me balader ainsi au gré des unités de temps, je mesure toute l’immensité de l’existence.
Au terme d’un processus long et vertueux, je parviendrais alors à oublier le tumulte de mes pensées et chacune d’entre elle finirait par s’évanouir pour devenir un mince voile diaphane, un à-peu-près, un visage à peine familier, l’invité taciturne dont on ne se souvient que vaguement. J’oublierais mes questions, mes doutes, mes craintes et mes faiblesses pour me consacrer tout entier à l’ascèse.

Comme celui qui s’évanouit peu à peu derrière l’horizon, je partirais contempler la naissance des aurores. Mon regard, aussi perforant que les premiers rayons de soleil, s’émerveillerait devant la beauté d’un ciel chaste et pur qui se nuance avec grâce de l’azur au rose. Je serais ces premiers éclats : je serais une saison, empli de joie en été et mélancolique en automne. Je serais l’espoir de l’aube et le désarroi du crépuscule. J’aurais comblé le manque qui ronge mon âme en ne faisant qu’un avec les forces créatrices. Jamais, en ayant jeté mon regard sur l’immensité du ciel et de la Terre je ne me serais senti aussi vide et comblé à la fois. À jouer ainsi le funambule sur le rebord du monde, je finirais par chuter dans les méandres de mon for intérieur. À qui se connaît soi-même nulle crainte, à qui s’ignore gare aux espoirs indicibles !

J’aurais pour seul compagnon un vent gémissant le long des bernes mornes et j’observerais les vagues repousser l’écume dont elles ne veulent plus : elles seraient comme une allégorie de ma propre vie, elle qui m’aurait mené à l’ascétisme pour ne plus étouffer par l’étreinte du monde. J’y trouverais les mille facettes de mon Moi : ce que je suis, ce que j’ai été, ce que j’aurais pu être et ce que je serai. Confronté à la multiplicité de mon être, je finirais par être complet en moi-même.

Hérauts de la solitude et de la tristesse humaine, nos espoirs indicibles sont autant de rêves brisés et de désillusions muettes ; mon voyage sera comme une prière d’expiation pour réclamer l’absolution par le renoncement. Accablés par mes faiblesses, défait par la félonie du destin, je demanderais à Dieu en arrivant dans son paradis : « M’acceptes-tu dans ton Paradis même si je ne crois pas en toi ? »

Loin d’une vie recluse, je lorgne l’horizon avec l’effervescence du défi dans le regard. Je hurle aux espoirs indicibles mes homélies malséantes, j’expose au regard catonien de l’existence toute l’outrecuidance de mon personnage qui se joue des règles, qui les exècre ou les édicte ; je fais l’éloge du bateleur qui rit avec désinvolture des questions qui l’accablent ; au fond de moi se consume un brasier qui se nourrit des affres de l’existence. Il n’y a guère que le doute qui rend l’espoir possible.


#JeSuis, #PrayFor, et toute cette hypocrisie maladive… 1

Cette nuit, l’horreur a encore frappé. Pendant que certains s’abreuvaient de bière tout en regardent des myriades de couleurs briser l’obscurité du ciel, d’autres affrontaient la mort. C’est la première horreur. La seconde est plus insidieuse, peut-être même plus perfide. Car cette nuit-là, beaucoup n’ont pas hésité à allumer leur télévision pour assouvir ce besoin impérieux d’être informé. Nul doute que beaucoup sont restés suspendus aux lèvres cathodiques, absorbant les rumeurs, les non-dits et les images insoutenables. La dépendance est si forte que toute éthique s’envole pour laisser la place à une curiosité maladive, à une nécessité inexorable de voyeurisme sans même avoir la capacité de réflexion pour reconnaître que pour le petit monde de l’information « les bonnes nouvelles sont les mauvaises nouvelles ». Ainsi des millions d’individus dansent cette macabre farandole, participant malgré eux au qui mieux mieux des chaînes d’information prêtes à toutes les compromissions pour attirer le chaland : ils dépêchent des experts déblatérant sur tout et surtout sur n’importe quoi, ils font défiler les bandeaux pour dire qu’ils ne savent rien (à peu de choses près on croirait un mauvais cliffhanger) et n’hésitent pas à se balader au milieu des corps, oubliant toute éthique et toute déontologie. Il faut faire le buzz, putain ! Hier, le genre humain est mort.

Mais que dire de tous ces individus ordinaires ? Chaque événement tragique représente pour eux l’opportunité de réagir à brûle-pourpoint, d’avoir un avis sur tout, de réagir sous le coup de l’émotion, à distiller chacun de leurs soubresauts émotionnels dans des tweets incendiaires. Les politiques ne sont pas en reste, eux qui s’empressent à piétiner ce qu’il leur reste de dignité pour s’adonner à une récupération aussi irrespectueuse qu’écœurante ; tout événement étant une opportunité à saisir, suffit de savoir spéculer à la hausse comme à la baisse. Après tout, les attentats, c’est comme les crises financières, on ne s’en émeut que quand ça touche le bon côté du globe. Ils émettent savamment leurs augustes idées, leur usage compulsif du conditionnel (si…) et leur esprit fin de législateur zélé, flattant eux-mêmes leurs deux penchants naturels : le besoin d’agir et le plaisir de se croire nécessaire.

Alors on réagit, on s’emporte, on s’indigne. Sans dignité, sans raison gardée, sans respect. Depuis Nietzsche, rien n’a vraiment changé :

Oh ! pauvres hères, vous qui habitez les grandes villes de la politique mondiale, jeunes hommes très doués, martyrisés par la vanité, vous considérez que c’est votre devoir de dire votre mot dans tous les événements (— car il se passe toujours quelque chose) ! Vous croyez que, lorsque vous avez fait ainsi de la poussière et du bruit, vous êtes le carrosse de l’histoire ! Vous écoutez toujours et vous attendez sans cesse le moment où vous pourrez jeter votre parole au public, et vous perdez ainsi toute productivité véritable ! Quel que soit votre désir des grandes œuvres, le profond silence de l’incubation ne vient pas jusqu’à vous ! L’événement du jour vous chasse devant lui comme de la paille légère, tandis que vous avez l’illusion de chasser l’événement, — pauvres diables ! — Lorsque l’on veut être un héros sur la scène, il ne faut pas songer à jouer le chœur, on ne doit même pas savoir comment on fait chorus.

Sublime carrousel du grand théâtre du monde : chacun y va de sa petite larme de crocodile, de sa photo de profil arborant avec une fausse non ostentation un petit bandeau noir, de son hashtag vidé de toute substance. On feint la tristesse et on l’illustre avec de petits smileys larmoyants — comme si l’illustration de la tristesse pouvait remplacer le poids des mots —, et il en est ainsi à chaque événement tragique. Comble de cette hypocrisie, il ne s’agit souvent là que d’une flatterie de l’égo, d’un élan narcissique consistant à agir dans le seul but d’être vu ; les images « d’hommages » montrant ostensiblement le nom de la page conceptrice suffit à s’en convaincre. Tout est bon pour faire du like. On partage, on met un smiley tout triste, on s’insurge, et la vie reprend. My job is done.
Au final, à faire trembler le monde sous le poids de cette émotion chimérique, on ne fait que rajouter du malheur au monde : grand joie pour les coupables de ces atrocités de voir ainsi le monde réagir à leurs sombres desseins ! À oublier les vertus du silence, on se repaît de tout, on réagit avec célérité à chaque événement comme pour accomplir notre devoir de citoyen 2.0, souillant inconsciemment la mémoire de ceux qui ont péri (n’imaginons pas un seul instant que le parent qui a perdu un enfant attache une quelconque importance à un hashtag !) et de ceux qui en souffrent.

Peut-être serait-il grand temps de nous recueillir dans le silence, d’honorer sobrement, de cesser d’être le communicant de son propre Moi. La mise en scène ne sied guère à la tristesse.


Comprendre plutôt que juger.

Nous jugeons tous. C’est un phénomène global, élémentaire et parfois inconscient parce qu’ancré dans les imperceptibles rouages de notre existence. La somme de ce que nous sommes forme le jury le plus implacable et le plus péremptoire qui soit : sont la balance, la plume et l’épée l’ensemble des codes et des normes qui nous ont avilis. Notre mécanique a été conçue par des externalités sournoises qui n’ont jamais cessé de biaiser nos regards : l’impartialité dont nous nous réclamons parfois est de facto dupée par les biais induits par le prisme normatif auquel nous nous soumettons tacitement.

Quand d’aucuns se plaisent à dire « Seul Dieu peut me juger » (comme si l’éventuelle existence d’une entité suprême pouvait être la seule autorité légitime à porter un regard aiguisé sur l’âme humaine), elles se soumettent en vérité aux jugements hâtifs et péremptoires de leurs semblables. Pis, elles s’y soumettent volontairement, agissant en adéquation avec le jugement clément qu’elles attendent. À vouloir que Dieu eut fait l’Homme à son image, on en vient à prier pour que nos travers soient aussi les siens. Mais Dieu n’est-il pas censé être fondamentalement bon ?

Le crime par la pensée cher à l’univers dystopique d’Orwell n’aurait-il pas déjà droit de cité dans le monde d’aujourd’hui ? L’humain, qui s’enjoint à juger si promptement ses semblables ne se fait-il pas le plus abject des sycophantes, dénonçant à l’envi ceux qui n’entrent pas dans la norme ? J’aimerais parfois que l’ordinaire remplace le « normal » car la norme me paraît être le reflet trompeur d’un mouvement panurgiste où chacun agit par mimétisme.
Au final, l’humilité et la modestie sont une hypocrisie maladive dans un monde où l’humain se veut à la fois juge et partie : l’affable et le humble n’ont pas leur place à la table du contempteur hâtif ; et que faire, quand en bout de table on a un Président normal ? Toutes les strates de notre société ont été perverties par le bienveillant diktat du normalisme.

Nietzsche disait que « comme le temps manque pour penser et garder le calme dans la pensée, on n’étudie plus les opinions divergentes, on se contente de les haïr. » ; les exégètes du code de la normalité lui ont hélas donné raison. On ne voit, dans l’Être différent, qu’une anormalité oppressante, sinon l’expression d’une insanité qui doit être « guérie » par l’exclusion et le rejet.

N’est-il pas le temps de faire fi de ce qui a fait de nous ce que nous sommes pour penser et penser mieux ? Ne pouvons-nous pas exprimer des doutes sur nos conceptions et accepter d’écouter l’autre pour le comprendre et non pour le juger ? Nous vivons dans un monde où l’égalité absolue cherche à s’imposer : nous rejetons ce qui ne nous ressemble pas, ce qui ne pense pas comme nous, ce qui n’agit pas comme nous — le nous étant cette masse hétéroclite d’hommes et de femmes implicitement bienveillante à l’égard de celles et ceux qui se soumettent aux oukases normatives.
Les différences et les inégalités, quelles qu’elles soient, peuvent certes être jugées, mais elles devraient dans un premier temps être comprises. Tout jugement est une condamnation qui tait son nom.

Dans un monde de schémas préconçus et de conformisme intellectuel, il n’est pas aisé de se déconstruire pour mieux aborder les paradigmes qui nous échappent : l’accoutumance à cet impérieux besoin de normalité qui régit la vie des individus demande un effort auquel il faut consentir. Mais « la vie normale », dictée par nos besoins, nos désirs et nos convictions ne doit pas se confondre avec une existence libre : c’est une expression alternative et pernicieuse de la servitude. Le fait de comprendre ne donne pas un assentiment, il ne fait qu’admettre les différences nécessaires à une humanité dans laquelle chaque individu est unique et où chaque individualité, toutes choses égales par ailleurs, devrait pouvoir faire l’exercice de sa liberté sans se heurter aux arbitrages fallacieux des masses dont le seul savoir consiste en grande partie à « croire savoir », et à croire que d’autres savent.

« J’ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger. » Stefan Zweig


Éloge du vide.

Je suis le vide. La vacuité s’est emparée de moi comme le bleu s’est emparé du ciel. Je noie mon regard dans l’immensité de son uniformité bienveillante. Au loin, seule une nuée d’oiseaux ose violer la chasteté de l’azur.
L’imperceptible placidité des murmures sauvages s’accommode de ce vide que rien ne semble vouloir remplir ; elle épouse toutes les dimensions de mon absence, sublime la présence de mon non-être et fait s’évanouir les illusions de la pensée.
Lorsque le calme se fait dans l’esprit, nous laissons dormir l’être qui est en nous. Le vide se repaît de nous : nous assistons à la rédemption de notre ego. Nous cessons d’être ce que nous croyons être. Nous apprenons à être ce que nous sommes. Toutes les strates de notre individualité s’effondre au profit d’une vacuité totale. C’est un processus lent, progressif : nos sens s’effacent peu à peu, nos pensées s’évanouissent, nos désirs se figent avant de disparaître ; naît alors le néant salvateur : le corps s’alanguit, il n’est plus qu’un amas de chair dénué d’émotions, détaché de son esprit et de ses considérations métaphysiques. C’est parce qu’il n’est plus qu’il mène une existence vraie. Il n’y a plus de bien, de mal, de bonheur, de malheur, de joie ou d’acrimonie : le vide est un tout dans lequel rien ne repose.

Le vide est une apnée, une mise en abîme des paradigmes, un renoncement à l’abondance qui nous offre tout parce que nous ne sommes rien.
Parce que nous ne sommes plus rien, les chants languides de la brise balaient les ruines des pensées que nous avons laissé dépérir. Nous laissons à la nature tout entière le soin de ressentir à notre place : à la cime des arbres nos larmes, à la pluie nos complaintes et les vagues, à l’âme. L’instinct lui-même cesse d’exister, condamnant l’humain à l’inexistence. Le vide fugace qui nous caractérise alors est en osmose avec le Tout, car lui seul est en mesure de nous libérer de ce qui nous détache de la paix intérieure qui peine à exister en nous. Au diapason de notre seule personnalité, nous semons le vent de la discorde au point d’être en inadéquation avec nous-même : le Moi crie au secours mais l’écho de sa détresse se heurte à la félonie de notre orgueil.
Croulant sous le faix de nos questions, de notre existence propre, de nos besoins, de nos désirs et de nos émotions, nous finissons noyés par le tumulte d’une vie où règne l’instant d’après : incapable de saisir le présent, nous ne faisons que nous épuiser à poursuivre le futur.

« Vide ton esprit de toi-même. » Sagesse bouddhiste


De l’éternel questionnement.

Les questions obsèdent. Elles surgissent constamment, attaquent en escadron en organisant un assaut coordonné et ne laissent aucun répit aux faibles esprits que nous sommes. Elles sont pernicieuses et d’une abjection peu commune : l’affreux point d’interrogation qui orne chacune d’entre elle est un parangon de laideur. Sa disgracieuse rondeur est une boursouflure aux multiples interprétations : je l’imagine tourner autour du pot, louvoyer, entourlouper. Cette affreuse ponctuation a bien peu de choses en commun avec son proche parent le point d’exclamation : droit, raide, il nous inspire l’honnêteté et la franchise. Ne reste que le point (qu’on a pour habitude de mettre sur les i) qui les unit malgré les différences de leurs caractéristiques respectives.

En dépit de l’obsession qui fait de nos interrogations de véritables mantras, certaines questions n’appellent pas de réponse car on se satisfait de l’expectative : la peur de la déception nous fait préférer l’espoir permis par le doute. Les autres donnent de l’écho dans un hourvari tonitruent. D’hypothèses absconses en réponses putatives, il devient impossible de garder le calme dans la pensée. Quand le questionnement devient permanent, on se remémore Romain Gary dans La vie devant soi : « Sommeil du juste. Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’œil et se font du mauvais sang pour tout. »

La vie n’est qu’une immense séquence de remise en questions. Il est d’ailleurs particulièrement incorrect de s’exhorter à se poser les bonnes questions : ce sont elles qui s’imposent à nous. On se grime en affabulateur, en honnête homme, en chaste penseur ou en un Dieu désabusé ; on pioche des réponses comme on tire les cartes : en saluant la Destinée, l’esprit divin, l’éclatante clairvoyance des forces occultes. On flâne dans les méandres de l’inconscient, dans les tréfonds de l’âme humaine, dans les profondeurs abyssales de notre ignorance ; on se lamente de n’avoir personne pour nous répondre, on se confronte à la violence assourdissante de nos échos solitaires.

Pourquoi ? C’est peut-être la question qui revient le plus souvent. Un mot en deux syllabes qui appelle parfois une réponse des plus exigeantes et des plus intimes. Elle s’adresse à tout le monde : à ceux qui ont notre plus profonde estime comme à ceux qui n’inspirent plus que la déception, sinon notre animadversion. Lorsque la loi du silence fait foi, on ne considère pas forcément l’indifférence comme le plus profond des mépris mais comme une arcane qui laisse notre question en suspens et fait s’évanouir tout désir de réponse : le mystère n’est plus une zone d’ombre mais une entité qui vit une existence propre ; on ne cherche plus à s’en débarrasser, seulement à cohabiter paisiblement avec lui. On se surprend à le balayer d’un revers de main. Il n’est plus l’objet de nos interrogations, il est frappé du sceau de notre désaffection.

Parfois, la réponse importe peu car elle ne ferme pas la question, elle la rouvre. La réponse est cet élément fécond qui s’accouple à la question préexistante pour en faire naître une nouvelle. Jusqu’aux confins de notre esprit, des questions subsistent : elles sont les éléments primaires de notre existence. Que nous nous débattions pour trouver la clef ou que nous placions nos espoirs dans cette immense porte fermée jusqu’à ce que celle-ci s’ouvre d’elle-même (et ce sans jamais oser glisser un œil dans le trou de la serrure), nous ne savons qu’une chose : il y aura d’innombrables autres portes que l’on ouvrira et que l’on redoutera.

« La question est humaine ; la réponse, trop humaine. » Paul Valéry


Tempus fugit 1

25 ans. Les plus taquins parleront à tue-tête de « quart de siècle » tandis que les plus pragmatiques argueront qu’il s’agit de l’acmé de la jeunesse. Je flotte entre deux eaux, tiraillé par l’oppression terrifiante des années qui s’enfuient et l’incessant désir de jouir de chaque seconde qui s’écoule.

Le faix du temps a fait infléchir mes goûts. Je ne peux que me résoudre à admettre que « la crise des 25 ans » est une bien triste réalité : j’apprécie désormais le chocolat noir et le café sans sucre. Il me paraît pourtant incongru de prendre plaisir à ressentir l’amertume du temps qui passe.

L’horloge ne connait pas de répit et laisse derrière elle des boîtes à souvenirs. Elles sont comme des marque-pages dans un livre achevé : elles nous replongent avec joie dans la nostalgie languide des bonheurs passés tout en étant privées de la saveur de l’instant présent. De ces boîtes il vaut mieux parfois en perdre les clés : dans le désarroi les souvenirs ne sont pas une échappatoire mais un vénéfice dont se repaît le malheur.

Je me surprends souvent à « regarder dans le rétroviseur », à compter les jours, les mois, les années qui s’évanouissent. Le calendrier est jalonné d’événements personnels qui servent de repères à la symbolique mesure du temps qui fuit. Je passe de l’un à l’autre comme un habile jongleur, je saute à cloche-pied sur cette grande marelle : je me joue du temps pour mieux apprécier sa fuite, je me joue des mots pour mieux mesurer leur poids.
Ces derniers vieillissent, mûrissent et me laissent parfois déconcerté quand ils revêtent des apparats de vécu alors qu’ils n’étaient que pures inventions. Il m’arrive de rester pantois en relisant de vieux écrits : éloge de l’automne aura trois ans cette année. Mon pamphlet dirigé contre Mme Cougnon aussi.
« C’était hier », pourrait-on dire, mais ce n’est pas le cas. Chaque fois que je me relis, je me vois au-dessus de l’épaule du jeune blogueur que j’étais et je mesure ce qui nous sépare. Parfois, il m’arrive de me demander comment égaler ou surpasser ce qui a été fait. Labor omnia vincit.

Lors des errements vespéraux, on se focalise sur la trotteuse qui égrène les secondes lorsque les verres qui s’entrechoquent se substituent au pandémonium éthylique qui régnait jadis. Les conversations d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui : on débat sur des notes de dégustation (qu’il s’agisse de café ou de spiritueux) et on s’interroge sur les placements boursiers ; on prononce des « Tu te souviens ? » comme si nous les égrenions sur un chapelet ; on parle du futur avec plus de sérieux qu’autrefois : l’irrévérence juvénile a cédé sa place à la sage prudence.
Les projets d’avenir cohabitent désormais avec des bilans qui résument notre vécu ; on trinque à la vie, aux succès et aux défaites, aux espoirs et aux regrets : c’est l’âge charnière où l’expérience de nos échecs souffle sur les braises de notre jeunesse.

Tant d’erreurs à commettre et de leçons à en tirer, tant de rêves à concrétiser et d’espoirs à pleurer, tant de rencontres à vivre et d’« au revoir » à prononcer, tant de questions à me poser et de réponses à chercher : c’est la fugacité du temps et donc l’apparente immédiateté de sa fuite qui nous fait chavirer entre bonheur et spleen. Le bateau monde vogue sur l’éphémère car l’éternel est dénué de saveur.

« Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu’il ne faut pas lâcher sans en extraire l’or ! » Charles Baudelaire


Mes mots…

Fils de mes maux. Parfois veufs avant d’avoir été orphelins. Ils trahissent mes pensées ou les travestissent, cela va de soi. Espiègles, ils s’enfuient aussi vite qu’ils sont venus et ne me laissent rien, pas même le temps de les griffonner. Ils s’amusent, se chamaillent, se déguisent… Ils m’oublient, puis s’en vont. J’en perds la paternité, je ne reconnais plus les miens. Tous deviennent étrangers à ce que je voulais dire. Dire. La parole me manque parce que je n’ai pas les mots pour prononcer les sons. Ils ne se montrent sous leur meilleur jour qu’à l’écrit parce qu’ils préfèrent la beauté des iris aux formes abstruses des esgourdes.

Ils accusent, ils pardonnent, ils affirment. Mes mots portent la douleur de mes plaies, les stigmates de mes peines et le reflet de mes peurs. Ils sont les coups de poignard que je ne donne pas, les preuves d’amour que je ne prononce pas et les cris sourds qui pansent les sons étranglés au sortir de ma bouche.
De l’opprobre aux aveux, tous s’efforcent à noircir les pages, ils font de moi le seul junkie à ne pas planer avec une came blanche et pure. Elle m’effraie, me terrorise. Page blanche…
Quand enfin je noircis la feuille et me lance dans un éloquent soliloque, j’ai peur du mot de trop ou de celui qui manquera.
Verba volant, scripta manent.

Enfin il y a les regards, les silences… Les non-dits sont autant de mots qui résonnent par leur absence. Ce sont des vagues invisibles qui vivent entre les lignes et qui s’abattent sans bruit dans l’inconscient des lecteurs. La blancheur immaculée des interlignes est un mince filet de soie qui cache des regards trop intimes pour être dévoilés.

« Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras


L’éveil, décence.

La fugacité d’un regard, d’un mot, d’un geste. Tout s’envole puis dépérit sans jamais révéler le sens secret des choses. Je suis une rive tourmentée, violentée par le fracas des vagues, étourdie par le vacarme du vent et hantée par la noirceur du ciel. Le temps nous emporte et nous écrase avec la même véhémence ; rares sont ceux qui arpentent toutes les dimensions de l’absence sans jamais sombrer dans ses funestes torrents : on thésaurise toutes les unités du temps sans même jouir de la richesse de l’instant présent. Sur le rivage jonche l’épave de nos rêves et de nos espérances.

Les croyances se sont consumées à l’image d’un bâton d’encens : de minces filets de fumée ont dansé dans les airs comme s’il s’agissait d’un dernier ballet ou d’une révérence. Il n’en reste qu’une odeur qui rancit, nourrissant des regrets et rouvrant des plaies. Que l’on meure seul ou avec nos fantômes, nous expirons toujours poignardés par les remords enfantés par nos malheurs.
On sillonne les routes avec les mille visages du ciel pour seul horizon : le crépuscule le déchire délicatement en dessinant une vaste plaie qui s’étend du bleu écarlate au rouge cramoisi tandis que la nuit se laisse adoucir par la blancheur éclatante de la lune ; meurtrie par ses innombrables cratères, elle porte en elle les stigmates d’une vie d’errance, elle qui est le témoin privilégié d’une infinité de malheurs.

De part et d’autre des sentiers, les arbres décharnés me gratifient d’une haie d’honneur interminable ; fines et frêles, leurs branches abondantes dessinent le système veineux d’un cœur qui a depuis trop longtemps oublié de battre. Les larmes que je n’ai jamais versées ont des racines plus profondes que chacun de ces arbres et des origines plus enfouies et plus authentiques qu’aucun sourire ne saurait égaler car les râles de désespoir sont dénués de toute hypocrisie : ils sont les échos d’un mal radical, élémentaire, qui n’admet aucune nuance, aucune superficialité. Ce mal grandit de l’intérieur et phagocyte toute l’essence de notre existence pour la condamner à une éternelle inertie. Ne reste alors qu’un pantin désagrégé, égaré, en proie à toute l’étendue du néant auquel il s’offre sans retenue.

Je m’échoue sans lutter, noyé sous les assauts répétés des vagues qui portent en elles tout le poids de mes infortunes. Par la plume je donne la vie à tout ce que j’ai vu mourir : des centaines de mots qui s’embrassent et forment une masse unie et indivisible. Mais cette synergie maudite qui est le fruit de la solitude et de l’adversité mène à de nouvelles créations. Quand en moi tout périclite naissent des phrases qui mènent leur propre vie : magie de la destruction créatrice. Qu’il s’agisse ou non d’un exercice cathartique, nous croyons toujours écrire pour nous seuls jusqu’à ce que d’autres s’approprient ces joyaux extraits des gangues de notre désolation.
Elles sont les Fleurs du Mal. Elles n’obéissent à aucune des règles fondamentales qui régissent notre univers : les nuances de leur beauté s’épanouissent sur le terreau de l’affliction et demeurent éternelles. Nourries par les pluies acides des orages qui s’abattent, elles s’enlacent pour sublimer la beauté du vice et fanent lentement, rongées par la chasteté de la détresse qui s’en dégage. Enlaidies par la négativité qui leur a donné la vie, les miasmes des tristesses latentes les enroberont dans un écrin de désenchantement.

Lorsque les fracas s’arrêtent enfin, le silence reprend ses droits. Un regard se porte sur l’immensité de cette mer apaisée. En contrebas, la plage révèle ses longues balafres : la houle a tout emporté. Des souvenirs il ne reste rien. Tout a sombré dans le tumultueux maelström de notre mélancolie. Demain encore nous irons fouler le sable humide de notre mémoire, demain encore nous sentirons les effluves douces-amères d’une mer qui emportera tout. Parce que tout doit mourir.

« Je ne crois pas à la valeur des existences séparées. Aucun de nous n’est complet en lui seul. » Virginia Woolf